Odeur des pluies de mon enfance,
Derniers soleils de la saison !
À sept ans, comme il faisait bon,
Après d'ennuyeuses vacances
Se retrouver dans sa maison !
La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées
Sentait l'encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été !
Ô temps charmants des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d'oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau !
Complément 1: portrait de René-Guy Cadou par Jean Follain
Je le vois à Nantes au temps que la vraie guerre n'a pas encore débuté ; une menace diffuse pèse sur la ville des armateurs que va bientôt ensanglanter la mise à mort de nombreux otages. Nous nous asseyons sur des tabourets à la table de bois d'un de ces vieux estaminets du port où l'on se place l'un en face de l'autre, les yeux dans les yeux ; après, nous marchons longtemps portés par l'air marin. Son visage irradie, il y garde les modelés de l'enfance, mais ne s'en laisse jamais accroire. Poète instituteur, en velours de chasse, il ressent son appartenance à un terroir sans grâces de convention, mais dont il hausse les secrètes merveilles jour après jour découvertes à la mesure de l'universel. Il y a en lui quelque chose de direct, de profond, de joyeux ; il donne à une rencontre valeur d'événement ; s'il boit, c'est en tenant son verre bien en main. Il garde la certitude d'être pleinement au monde, l'âme bien chevillée au corps, pourtant il est condamné à une mort prématurée.
On imagine le maître d'école de la bourgade de Louisfert devant une fenêtre qui s'ouvre sur une étendue de jardins et labours s'élargissant jusqu'à l'horizon calme dans l'écoulement du temps ; il tient entre paume et pouce une rouge pomme à couteau. Alors, sa poésie arrête la haine, épuise toute parcelle de lumière, va et vient le long d'une route qui recueille l'empreinte de chaque pas comme un bienfait.
Il goûte la compagnie d'un ancien garde-chasse, d'un compagnon du Tour de France, il vit intensément sa solitude peuplée près d'Hélène aux gestes d'offrande. S'il n'aime guère venir à Paris, il demeure fervent de l'amitié et convie ses amis à de merveilleuses rencontres. Sur le tableau noir de la classe, il fait écrire à la craie par un enfant pieds dressés : "Follain est attendu pour Noël à Louisfert".
Sa dernière missive est une carte postale où il est photographié à côté de Max Jacob ; la pipe à la bouche, il sourit de toute la fraîcheur de l'adolescence. Max, retrouvant l'aspect d'un paysan breton, porte une de ces petites cravates dites "anguilles" : se manifeste la fraternité en poésie de deux générations.
Complément 2 : émouvant hommage funèbre
Instituteur et fils d'instituteur, le poète René-Guy Cadou vient de mourir, à trente et un ans, dans un village de la Loire-Inférieure : Louisfert. Il a évoqué souvent dans ses vers la maison d'école de Sainte-Reine-de-Bretagne, en Brière, où il naquit en février 1920.
"Il est tout amour", m'écrivait de lui Max Jacob, et ces quelques mots suffisent pour le définir. Avec de nombreux amis, presque tous poètes comme lui, il entretenait une affectueuse correspondance. Sa sympathie allait aux pierres, aux arbres, aux bêtes, aux humbles gens, à tout ce qui souffre. Savoureuse, sans emphase, jamais abstraite, sa poésie est une perpétuelle effusion de tendresse pour toutes les manifestations de la vie. René-Guy Cadou était de ceux qui chantent juste sans se soucier de la mode et des chapelles. Comment ne pas l'aimer, lui qui se situe tout naturellement dans la lignée de Francis Jammes, de Max Jacob, de Pierre Reverdy ? Ses poèmes contiennent des accents d'une fraîcheur unique à notre époque. C'est l'air même de la campagne océane et de la solitude amies du poète que l'on y respire.
Il était encore lycéen quand furent publiés ses premiers vers, en 1937. Depuis, si l'on met à part deux études sur l'auteur d'Alcools, notamment Le Testament d'Apollinaire (Debresse, Paris) et un roman à paraître La Maison d'Été (Éditions du Globe), il se consacra entièrement à la poésie. On trouvera l'essentiel de son œuvre poétique (une dizaine de recueils) dans La Vie rêvée (Robert Laffont), Poèmes choisis (Chiffoleau, Nantes) et le cahier qui vient de paraître : Les Biens de ce Monde (Pierre Seghers).
"La vie est ainsi faite", dit-il dans une de ses préfaces, qu'on apprend à écrire entre deux portes tandis que le meilleur de nous est emporté par le courant". Lui qui avait le culte de l'amitié (il fut un des animateurs, pendant la guerre, de l'école de Rochefort-sur-Loire qui groupa la plupart des écrivains refusant alors de désespérer), lui qui ne vivait depuis des mois que soutenu par l'affection qu'on lui portait (il avait reçu en 1950 le Mandat des Poètes et la Bourse littéraire Max Jacob), il vient de nous quitter. Sa voix nous reste que nous n'oublierons pas :
Ô mort parle plus bas on pourrait nous entendre
Approche-toi encore et parle avec tes doigts
Le geste que tu fais dénoue les liens de cendres
Et ces larmes qui font la force de ma voix
Je te reconnais bien. C'est ton même langage
Les mains que tu croisais sur le front de mon père
Pour toi j'ai délaissé les riches équipages
Et les grands chemins bleus sur le versant des mers.
Nous allons enlacés dans les brumes d'automne
Au fond des rues éteintes où tourne le poignard
Et jusqu'aux étangs noirs où ne viendra personne
Ô mort pressons le pas le ciel est en retard
C'est à tous les amis que j'offre ma poitrine
À tous ceux qui font l'air et la bonne chaleur
Après ça laissez-moi rouler sous les collines
L'ombre des animaux ne m'a jamais fait peur.
Flamme qui me retiens je souffle ta lumière
Et ces joues colorées qui rallument ma faim
Je glisse lentement. C’est assez douces pierres
Soulevez mes poumons que je respire enfin.
