La grande bouffonnerie...
Voici tantôt vingt ans, je m’étais rendu, à l’invite instante d’un ami, sur un Forum — depuis longtemps passé par pertes et profit, et sombré corps et biens — consacré à l'Affaire Dominici. Là, quelques passionnés discouraient, disputaient à l’envi, avançant parfois les hypothèses les plus saugrenues, signe évident que leurs raisonnements devaient davantage à leurs chimères, leurs rêves, voire leurs secrets désirs qu’à une solide connaissance des faits établis. Bref. Et c’est alors que je tombai, au milieu de ces empoignades tintamarresques, sur une "discussion" enflammée et sur des lignes me concernant, ce qui bien évidemment me fit dresser l’oreille, si je puis dire. D’une part, un personnage que je connaissais épistolairement depuis fort longtemps (É. Guerrier m’avait véhémentement interpellé une première fois, alors que je visitais ma fille à Nouméa, en octobre 2003), m’agonisait de son mépris injurieux, car j’avais commis un crime de lèse-expert : n'avoir pas totalement apprécié son ouvrage ; et d’autre part, un personnage tout aussi enflammé qui, sous le pseudo de "Le Dérangeur", et dans un texte fougueux, attaquait le même expert. Mis à part les lauriers qu'il me tressait ici ou là, j'estimai sa critique relativement solide et justifiée — et c’est pourquoi j’en pris copie. Je la publie ci-après, après l’avoir discrètement revue — uniquement s’agissant de la forme.
La galère de Sylvain Gouguenheim, ou Tourments et Autodafés infligés aux hétérodoxes
Au sujet des vicissitudes rencontrées par Sylvain Gouguenheim, agrégé d'histoire (et professeur des Universités) lors de la parution de l'ouvrage dont on lira infra quelques pages, je ne sais s'il faut parler d'une sale histoire ou d'une triste affaire. Mais le fait est que l'Université s'est massivement (sinon unanimement) levée pour démolir Aristote au mont Saint-Michel, comme si son auteur avait commis un crime de lèse-mahomet. Il est vrai que la mouvance universitaire, souvent renouvelée par opaque autant que discrète cooptation, émarge massivement à l'extrême-gauche. Ce qui paraît démontrer que la science est souvent corroborée aux opinions politiques. Un sort assez identique au sien, d'ailleurs, fut ensuite réservé, quelque dix années plus tard, au texte fondamental du professeur espagnol (arabisant) Serafin Fanjul ("Al Andalus, l'invention d'un mythe"). Faudrait-il parfois parler d'idiots utiles ? La question reste posée. Mais on a, en tout cas, compris qu'il y avait eu dérapage, pas exactement à bas bruit, largement hors du débat scientifique...
À cet égard, je me dois ici de faire part d'une curieuse expérience, qui ne vaut évidemment pas plus qu'elle ne vaut. Voici une dizaine d'années et même davantage, je tombai en arrêt, dans la partie Public de la Grande Bibliothèque de Tolbiac, sur un savant ouvrage rédigé par un couple dont l'érudition paraissait sans failles : il s'agissait du Dictionnaire historique de l'islam, de D. et J. Sourdel (aux Puf). J'y relevai même une entrée particulièrement intéressante sur la notion de jihâd. Quelques années plus tard, j'ai voulu vérifier l'exactitude de ma citation, à la Bibliothèque d'études de Grenoble. La cote figurait bien ; mais à la place du Sourdel, on trouvait... le Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi (chez Robert-Laffont), somme sans nul doute fort intéressante, mais pas exactement dans la veine du Sourdel... Peut-on, avec Michel Onfray, parler d'autodafé, je ne sais...
Et puis voici que vient de paraître un ouvrage dont Pierre Vermeren a écrit qu'il est "un choc qui interpellera tout lecteur lucide" : il s'agit de “L’Islam contre la modernité” (aux Presses de la Cité), de Ferghane Azihari ; on y trouve des affirmations — toujours très solidement étayées — d'une vigoureuse brutalité qu'aucun auteur "européen" ne pourrait se permettre : en comparaison, les imprécations passées d'Oriana Fallaci, qui scandalisèrent, ne l'oublions pas, jusqu'au très modéré Figaro, sont d'une banale tiédeur. L'ouvrage est dédié "Aux victimes de l'Islam et des oppressions politico-religieuses", ce qui suffit amplement à en donner le ton. Aussitôt les habituelles vociférations qui tentèrent de couvrir (et y parvinrent très largement) les thèses de Gouguenheim et/ou de Fanjul haussèrent le ton et se ruèrent à déployer la désormais habituelle offensive médiatique. Ainsi par exemple de cet historien du CNRS qui s'efforce de dénoncer en Azihari "un fanatique plus dangereux que ce qu'il dénonce"... Certes certes, mais Ferghane Azihari, qu'on pourra traiter d'apostat si on le souhaite, est issu d'une famille musulmane, et donc pétri de culture éponyme : il connaît son sujet "de l'intérieur", si je puis m'exprimer ainsi, d'autant qu'il fait montre de savoirs véritablement encyclopédiques. On pourra toujours lui cracher dessus, il sera bien difficile de lui apporter la contradiction.
Tenez — je sors en apparence de mon sujet — j'ai lu quelque part qu'il avait dit : "Les traites négrières sont l'invention de l'Islam", ce qui m'avait paru d'une insigne insolence (si vous voyez ce que je veux dire), et plutôt la fable de quelque journaleux. Eh bien, pas du tout, et voici son texte (écrit) exact : "Si les musulmans n'ont pas inventé l'esclavage, la traite négrière, soit le commerce à longue distance des esclaves noirs, est née en revanche sous l'impulsion de l'islam, dès la seconde moitié du VIIe siècle, en réponse à l’interdiction d'asservir des hommes libres à l'intérieur de l’Empire islamique. Ibn Kaldoun écrit : "Les nations nègres sont en règle générale dociles à l'esclavage, parce qu'ils ont peu de ce qui est essentiellement humain et possèdent des attributs tout à fait voisins de ceux d'animaux stupides". Fermez le ban.
Pas tout à fait, cependant : notre Ferghane cite — entre mille autres auteurs — Fanjul et Gouguenheim ; dès lors, in fine, il sera bon de lire chez lui un peu de ce qui vient clairement corroborer la thèse développée dans "Aristote..."
Et j'en reviens donc à S. Gouguenheim et à la notion de dignité humaine : celle de l'auteur de Aristote au mont Saint-Michel non seulement n'a pas été respectée, mais elle a été sciemment piétinée. Ce savant auteur s'est retrouvé enfermé dans une situation d'humiliation (il en a terriblement souffert dans sa chair même), ses détracteurs ayant ôté toute rationalité à son travail. Il a été traité comme un inculte voyou : E pur si muove!, pourrait-il murmurer, comme tel très lointain devancier.
À cet égard, je me dois ici de faire part d'une curieuse expérience, qui ne vaut évidemment pas plus qu'elle ne vaut. Voici une dizaine d'années et même davantage, je tombai en arrêt, dans la partie Public de la Grande Bibliothèque de Tolbiac, sur un savant ouvrage rédigé par un couple dont l'érudition paraissait sans failles : il s'agissait du Dictionnaire historique de l'islam, de D. et J. Sourdel (aux Puf). J'y relevai même une entrée particulièrement intéressante sur la notion de jihâd. Quelques années plus tard, j'ai voulu vérifier l'exactitude de ma citation, à la Bibliothèque d'études de Grenoble. La cote figurait bien ; mais à la place du Sourdel, on trouvait... le Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi (chez Robert-Laffont), somme sans nul doute fort intéressante, mais pas exactement dans la veine du Sourdel... Peut-on, avec Michel Onfray, parler d'autodafé, je ne sais...
Et puis voici que vient de paraître un ouvrage dont Pierre Vermeren a écrit qu'il est "un choc qui interpellera tout lecteur lucide" : il s'agit de “L’Islam contre la modernité” (aux Presses de la Cité), de Ferghane Azihari ; on y trouve des affirmations — toujours très solidement étayées — d'une vigoureuse brutalité qu'aucun auteur "européen" ne pourrait se permettre : en comparaison, les imprécations passées d'Oriana Fallaci, qui scandalisèrent, ne l'oublions pas, jusqu'au très modéré Figaro, sont d'une banale tiédeur. L'ouvrage est dédié "Aux victimes de l'Islam et des oppressions politico-religieuses", ce qui suffit amplement à en donner le ton. Aussitôt les habituelles vociférations qui tentèrent de couvrir (et y parvinrent très largement) les thèses de Gouguenheim et/ou de Fanjul haussèrent le ton et se ruèrent à déployer la désormais habituelle offensive médiatique. Ainsi par exemple de cet historien du CNRS qui s'efforce de dénoncer en Azihari "un fanatique plus dangereux que ce qu'il dénonce"... Certes certes, mais Ferghane Azihari, qu'on pourra traiter d'apostat si on le souhaite, est issu d'une famille musulmane, et donc pétri de culture éponyme : il connaît son sujet "de l'intérieur", si je puis m'exprimer ainsi, d'autant qu'il fait montre de savoirs véritablement encyclopédiques. On pourra toujours lui cracher dessus, il sera bien difficile de lui apporter la contradiction.
Tenez — je sors en apparence de mon sujet — j'ai lu quelque part qu'il avait dit : "Les traites négrières sont l'invention de l'Islam", ce qui m'avait paru d'une insigne insolence (si vous voyez ce que je veux dire), et plutôt la fable de quelque journaleux. Eh bien, pas du tout, et voici son texte (écrit) exact : "Si les musulmans n'ont pas inventé l'esclavage, la traite négrière, soit le commerce à longue distance des esclaves noirs, est née en revanche sous l'impulsion de l'islam, dès la seconde moitié du VIIe siècle, en réponse à l’interdiction d'asservir des hommes libres à l'intérieur de l’Empire islamique. Ibn Kaldoun écrit : "Les nations nègres sont en règle générale dociles à l'esclavage, parce qu'ils ont peu de ce qui est essentiellement humain et possèdent des attributs tout à fait voisins de ceux d'animaux stupides". Fermez le ban.
Pas tout à fait, cependant : notre Ferghane cite — entre mille autres auteurs — Fanjul et Gouguenheim ; dès lors, in fine, il sera bon de lire chez lui un peu de ce qui vient clairement corroborer la thèse développée dans "Aristote..."
Et j'en reviens donc à S. Gouguenheim et à la notion de dignité humaine : celle de l'auteur de Aristote au mont Saint-Michel non seulement n'a pas été respectée, mais elle a été sciemment piétinée. Ce savant auteur s'est retrouvé enfermé dans une situation d'humiliation (il en a terriblement souffert dans sa chair même), ses détracteurs ayant ôté toute rationalité à son travail. Il a été traité comme un inculte voyou : E pur si muove!, pourrait-il murmurer, comme tel très lointain devancier.
Pierre Clarac médite sur Montaigne (Essais 1, XXXIX, De la solitude)
Une lumineuse et savante "explication de texte" due à la plume et à l'esprit de l'Inspecteur général Pierre Clarac : Montaigne, dans toute l'étendue de sa culture, lecteur attentif de Sénèque...
Tout en semblant parler de la vie solitaire en général, Montaigne ne pense qu'à lui-même et à la résolution qu'il vient de prendre, de se fixer en son château pour consacrer "ces douces retraites à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs".
P. Clarac
P. Clarac
