Il est vrai que le texte de "Le sanglot..." est souvent touffu, sinon même bavard, et qu'il est plus truffé encore de notes de bas de page qu'une thèse de doctorat... Mais si l'on ne s'arrête pas à ces détails, une formidable leçon de rigueur intellectuelle nous est donnée, qui n'a pas pris une seule ride. "Il suffit d'être non-européen", écrivait Bruckner, "pour avoir le droit de son côté, il suffit d'être européen ou d'être soutenu par une puissance européenne pour apparaître comme suspect. Et les bavures sanglantes des républiques bananières, les délires autocratiques des petits chefs, les massacres des opposants sont balayés d'un revers de la main : ce ne sont pas des vétilles qui retarderont la marche des peuples vers le socialisme" ; tous les jours que Dieu fait, l'actualité internationale nous propose de saisissantes illustrations de telles assertions — et l'on peut songer, entre autres, aux actuelles vociférations hystériques concernant la "prison à ciel ouvert" que serait la bande de Gaza.
D'autre part, les trop abondantes notes de bas de page possèdent au moins un insigne mérite : nourries de citations tout à fait incroyables dans lesquelles l'aveuglement (par exemple vis-à-vis de Khomeiny), le dispute au cynisme (entre autres, celui exprimé par les "maoïstes" et autres "sinologues" de la revue Tel Quel) et peut-être à la naïveté (émanant de la jobardise de certains chrétiens dits de gauche), elles procurent un panorama confondant de ce que recouvre le concept de haine de l'Occident. Comme on pourra s'en rendre compte en consultant les notes, un échantillon particulièrement consternant d'entêtement dans l'erreur, dans le regard naïf ou dans la mauvaise foi nous est offert par la sinologue Michelle Beurton épouse Loi (1926-2002), cependant authentique universitaire (normalienne agrégée des Lettres classiques), mais il est vrai membre du parti communiste français, ceci expliquant sans doute cela.
Last but not least, il me plaît de souligner que nombre de ces patentés "défenseurs des peuples opprimés" se sont retrouvés (les curaillons et leur chœur de pleureuses professionnelles mis à part, du moins j'ose l'espérer) signataires de la tristement fameuse pétition de 1977 (le Monde du 26 janvier, Libé...) en faveur de la pédophilie. On en tirera les conclusions qu'on voudra, mais le fait est...
P. Bruckner
À mes parents
L'ouvrage est un peu touffu, son plan pas toujours évident, les répétitions abondent. L'utilisation de l'histoire, à laquelle a été préférée la philosophie, aurait peut-être fourni un fil dans ce labyrinthe. Tel quel, le livre est stimulant, tonique, amusant, car au hasard des notes y est rassemblé un vaste sottisier, sous la plume d'écrivains et de journalistes, célèbres ou moins connus, de Sartre à Jean Ziegler.
La conclusion débouche sur la nécessité de la connaissance et de l'amour de l'Autre, comme on dit aujourd'hui, et de l'acceptation de son originalité, alors qu'en fait le tiers-mondisme tend à gommer les différences sous le couvert d'un apitoiement dont les origines rousseauistes sont évidentes.
Souhaitons que ce livre soit lu et médité par beaucoup. Il indique sans doute le début d’un renversement d'une tendance liée à l'esprit de Bandoeng, mais qui ne capitulera pas facilement. Par un juste retour de choses, c'est à l'historien des idées qu'il sera aussi utile plus tard.
Paule Brasseur-Marion, Revue française d'histoire d'Outre-Mers, 1985
I. Introduction : Les mains d'Orlac
Stephen Orlac est un pianiste célèbre. Sa virtuosité impressionne les mélomanes, on lui promet la renommée la plus vaste. Hélas, un accident de train entre Montgeron et Paris interrompt à l'âge de trente ans cette carrière brillante, et le musicien, gravement blessé, doit se faire greffer de nouvelles mains par le chirurgien Cerral. Dès ce moment, tout change : l'ancien soliste qui a renoncé au piano adopte une attitude inquiétante, commet malgré lui une série de crimes et va jusqu'à menacer sa propre femme, la ravissante Hélène dont chacun sait de quelle passion dévorante il la couvait jusque-là. Une longue et douloureuse enquête, entreprise durant ses rares instants de lucidité, lui apprend que Cerral lui a greffé les mains d'un assassin, guillotiné depuis peu, et que les extrémités, obéissant encore à leur ancien propriétaire, l'obligent, contre sa volonté, à accomplir ces horribles forfaits. Les mains sanglantes sont désenvoûtées, et Stephen Orlac, rendu à son art, est innocenté in extremis.
La candeur trahie par la science, le bon génie trompé par la méchanceté, tous les thèmes de ce feuilleton du début de siècle [Maurice Renard, Les Mains d'Orlac, Paris, Nilsson, 1920], ce mélange de mélodrame et de fantastique social, c'est curieusement dans le domaine politique et non romanesque qu'il triomphe aujourd'hui, et plus précisément dans les rapports Nord-Sud. C'est là, et dans un langage presque identique, qu'on nous décrit l'ingénu Tiers-Monde arraché à sa bonne nature par un Occident démoniaque et corrupteur.
A priori, en effet, pèse sur tout Occidental une présomption de crime. Nous autres, Européens, avons été élevés dans la haine de nous-mêmes, dans la certitude qu'il y avait au sein de notre monde un mal essentiel qui exigeait vengeance sans espoir de rémission. Ce mal tient en deux mots : le colonialisme et l'impérialisme, et en quelques chiffres : les dizaines de millions d'Indiens éliminés par les conquistadores, les 200 millions d'Africains déportés ou disparus dans le trafic des esclaves, enfin les millions d'Asiatiques, d'Arabes, d'Africains tués durant les guerres coloniales puis les guerres de libération.
Écrasés sous le poids de ces souvenirs infamants, nous avons été amenés à regarder notre civilisation comme la pire après que nos pères se sont crus les meilleurs. Naître après la Seconde Guerre mondiale, c'était acquérir l'assurance d'appartenir à la lie de l'humanité, à un milieu exécrable qui, depuis des siècles, au nom d'une prétendue aventure spirituelle, étouffe la quasi-totalité du globe. Un continent qui n'en finissait pas de parler de l'homme tout en le massacrant aux quatre coins de la planète, un continent basé sur le pillage et la négation de la vie, ne méritait que d'être piétiné à son tour.
Le monde entier accuse l'Occident, et beaucoup d'Occidentaux participent à cette campagne : notre responsabilité est affirmée avec indignation, mépris. Aucun discours sur le Tiers-Monde ne peut se terminer ou commencer sans que retentisse ce leitmotiv : l'homme blanc est méchant. Que nous reste-t-il, à nous les fils et petits-fils de ces barbares qui ont écumé terre et mer ? A faire toujours et partout notre acte de contrition. "Chacun de nous est coupable devant tous, pour tout et partout, et moi plus que les autres" (Dostoïevski), telle est notre croyance la plus intime. Le sang versé rejaillit sur nous et rien, semble-t-il, ne peut racheter l'abjection commise, aucune compensation rétablir l'équilibre rompu par l'offense coloniale. Tous les titres de notre gloire, des siècles d'efforts, de calculs, de raffinements, d'exploits, d'héroïsme qui avaient intronisé une certaine forme de sagesse humaine, ont été balayés, réduits à néant : de savoir cette floraison artistique ou technicienne liée à une dose égale d'ignominie nous a découragés de l'accepter ou de la reprendre.
C'est ainsi que la dépréciation du message européen est devenue un code commun à toute l'intelligentsia de gauche depuis la guerre, exactement comme la haine du bourgeois a été en Europe depuis 1917 un véritable passeport intellectuel, aucun article ne pouvant se justifier sans une invocation rituelle au prolétariat messianique et un dégoût affiché pour les possédants. L'indépendance des anciennes colonies nous laisse cependant une possibilité de rachat : nous engager aux côtés des peuples en lutte, aider toujours et partout le Sud à terrasser le veau d'or occidental. Ainsi la naissance du Tiers-Monde comme force politique a-t-elle engendré cette nouvelle catégorie : le militantisme expiatoire.
Comment la haine de soi est devenue le dogme central de notre culture, c'est là une énigme dont l'histoire de l'Europe est féconde. Il est étrange en effet qu'au siècle de l'athéisme militant, des penseurs agnostiques qui ont aiguisé leur intelligence à lutter contre les Églises et leurs doctrines nous aient réconciliés par ailleurs avec la notion qui est au fondement même du christianisme : la faute originelle. Alors qu'avait lieu dans les mœurs et la pensée un formidable chambardement des valeurs — le refus des figures d'autorité, le déboulonnement des idoles et des tabous —, la mort de Dieu et du Père se conjuguait — Sartre en est l'exemple magistral — avec un renforcement de la mauvaise conscience, comme si une société qui a éliminé jusqu'à l'idée de péché préparait la voie royale au sentiment d'une culpabilité générale. Lequel constitue le prix à payer pour appartenir à l'Europe gagnante qui a triomphé un instant du reste du monde. Car la politique moderne a cessé sans doute de s'inspirer du christianisme, mais ses passions sont celles du christianisme. Nous vivons dans un univers politique imprégné de religiosité, grisé de martyrologie, fasciné par la souffrance, et les discours les plus laïcs ne sont le plus souvent que la reprise ou le bégaiement en mode mineur des homélies ecclésiales. Qu'un tel appétit de dolorisme, qu'un tel goût pour la figure de l'opprimé en général puissent coexister avec un anticléricalisme encore virulent n'est alors qu'un paradoxe secondaire. La mauvaise conscience ne sévit jamais autant que lorsqu'elle ne s'avoue pas — car elle est loin d'être explicitement revendiquée par tous : les marxistes, par exemple, en leurs diverses sectes, la récusent comme un résidu de piété mal liquidé. Ce sentiment se reconnaît pourtant à certaines formules incantatoires qui accompagnent et sous-tendent des analyses ou des statistiques âprement objectives. L'a priori de culpabilité, c'est la béquille qui vient suppléer aux raisonnements défaillants, le petit coup de pouce qui assoit une démonstration incertaine. Elle permet d'approuver d'emblée toute proposition dont la teneur nous échappe pourvu qu'elle commence et se conclue sur une invective sous-jacente. Tel un surplus de signification qui n'a pas besoin d'être proféré pour faire sens, c'est une valeur qui imprègne le discours à l'insu de ceux qui le reçoivent et fait entendre autre chose que ce qui est simplement énoncé.
Y a-t-il un flottement dans la formulation, un raisonnement un peu boiteux ? Immédiatement, l'argument d'autorité est invoqué, qui permet de vaincre les réticences et d'emporter l'adhésion : de toute façon, l'Occident est coupable. On l'a compris : la culpabilité est d'abord une figure rhétorique, l'amorce d'une langue de bois ; qui l'utilise est assuré d'avoir le dernier mot et de garder barre éternellement sur ses contradicteurs. La culpabilité, c'est ce qui reste quand on a tout épuisé.
Nous nous proposons donc d'étudier ici, sous l'angle de la conscience malheureuse, l'histoire de l'idée de Tiers-Monde en Europe et en Amérique depuis le début des années 60 (date qui coïncide globalement avec la conférence de Bandung — 1955 — et la fin de la guerre d'Algérie — 1962). Vingt années, c'est le temps pour que s'estompe dans la mémoire un grand traumatisme ou une grande douleur ; et parce que chacun doit, à un certain moment, s'adonner à une relecture de la tradition qui l'a précédée, nous pensons que l'instant est venu d'établir un bilan de ce qu'on a nommé en France le tiers-mondisme. Or, très curieusement, la volonté de repentir manifestée par la minorité d'intellectuels, de militants et d'enseignants qui composent ce courant cohabite avec l'indifférence sereine, voire hostile, de la majorité de la population vis-à-vis des pays dits sous-développés. Nous essayerons de montrer que ce paradoxe n'en est pas un et qu'ici l'envers de la médaille vaut l'endroit.
Dépister dans les vertus affichées des tiers-mondistes les machinations d'une mauvaise foi, les sophismes de l'amour-propre, les alibis de l'égoïsme, les ruses de la tartufferie, tel est notre projet. Il appelle cependant une précision : nous ne nous livrons pas ici au énième travail de dénonciation ; nous ne montrons pas du doigt, du haut du privilège rétrospectif que nous confère la jeunesse, les errements et les erreurs commises par nos aînés... Nous ne venons pas régler nos comptes — comme cela s'est fait ailleurs — avec les générations antérieures qui n'auraient comme seul tort que de nous avoir précédés : nourris des enseignements autant que des faux pas de cette génération, c'est encore chez elle que nous puisons des arguments pour la réfuter. Se déprendre d'une vision du monde qui a pu être féconde mais se révèle inopérante ne doit pas conduire automatiquement à ériger des tribunaux, à prononcer des sentences, à se livrer à des empiétements insultants. Toutes les citations ou textes reproduits ici sont datés : c'est dire qu'ils n'engagent leurs auteurs qu'à la date où ils les ont émis. Aucun d'eux, enfin, n'est réductible au thème que nous envisageons ici. Beaucoup ont évolué depuis : il serait malhonnête de ne pas le préciser. D'autant que si l'on étudie les perversions d'une culpabilité devenue folle et se retournant contre ses postulats, c'est qu'on l'a soi-même partagée jusque dans ses outrances. Cette critique est d'abord une autocritique.
L'intéressant, c'est de savoir en effet comment le jargon ou le délire d'un petit groupe ont pu devenir la vérité d'une multitude. C'est la réception et le succès de l'énoncé tiers-mondiste qui sont révélateurs. Quand toute une époque partage à ce point les mêmes illusions, on ne peut plus parler seulement d'aveuglement ou de trouble, il s'agit d'un fait culturel. Naturellement, nous avons dû trier dans la masse des textes écrits durant les vingt dernières années sur ce sujet : nous en avons omis beaucoup qui auraient mérité, autant que d'autres, un éclairage particulier. Mais le Tiers-Monde a donné lieu à une littérature dont il n'est pas excessif de dire qu'elle est du genre fluvial ; heureusement, ces ouvrages inspirés par une même acrimonie envers l'Europe ont entre eux un air de famille qui les rend semblables. Il était donc fatal qu'ils se recoupent et se répètent. Sans doute les uns instillent-ils la honte sur des pas de menuet, les autres en dansant une robuste bourrée sur nos crânes et en frappant dessus de leurs gros sabots cloutés pour que le message entre bien. Mais, délicats ou brutaux, obscurs ou célèbres, les membres de cette phalange charrient les mêmes clichés, se rassemblent autour d'un seul credo comme les pachydermes le soir se regroupent autour d'un point d'eau. Dans cette nébuleuse attrape-tout, ce sont les mêmes idées qui ressortent, si bien que qui en lit une, les a toutes lues.
Le regard que les Occidentaux portent sur le Sud, nous l'avons divisé en trois rubriques : la solidarité, modalité de l'être-ensemble ; la compassion, modalité de l'être-à-la-place-de ; et le mimétisme, catégorie de l'être-comme. Il nous a paru que ce triptyque, mieux qu'un autre, pouvait coiffer également les attitudes atypiques ou aberrantes sans nous cacher, bien sûr, les risques d'arbitraire que comporte un tel classement. Enfin, entre l'apathie des majorités et le masochisme des tiers-mondistes, nous avons tenté de tracer une autre voie, dont nous précisons le développement en conclusion de ce livre : la voie de l'élection qui porte les Européens vers le dehors sans qu'ils renient pour autant leur héritage. On a tenté d'aborder l'homme du Tiers-Monde comme l'Étranger qui est notre Prochain. Semblable tentative, qui tend en dernière analyse à s'éclairer soi-même sur sa propre conduite, relève bien entendu d'un pari. D'entrée de jeu, nous assumons la fragilité d'une telle entreprise.
⁂
II. Les frissons de la cécité volontaire
Au XVIIIe siècle, en Europe, la montée de la menace turque, note Jean-Baptiste Duroselle(1) provoque deux sortes de réactions diamétralement opposées : la première prêche la croisade contre la Turquie infidèle, alors que la seconde voit l'Empire ottoman comme une sorte d'État modèle dont il appartiendrait aux Européens de méditer, voire d'imiter les réalisations. On exalte l'esprit de tolérance, la modestie naturelle des Turcs face à notre fanatisme et à notre orgueil. On célèbre chez eux l'équilibre parfait de l'individu et des institutions, et l'on invite les princes et les monarques chrétiens à s'aligner sur cette autorité morale et militaire.
De la même façon, il y eut, dès les lendemains de la décolonisation, deux manières différentes de rejeter l'Occident ; l'une qui le dénonçait comme bastion, creuset du Capital, mais se déclarait prête à l'amender s'il abjurait sa mauvaise nature et virait au socialisme ; l'autre, plus radicale, qui vomissait la civilisation européenne dans son ensemble, la conjurant de se soumettre aux normes, aux coutumes d'autres cultures décrites comme supérieures. Au fur et à mesure, en effet, que les peuples colonisés se libèrent, les valeurs propres à ces peuples reçoivent un accueil enthousiaste ; on envisagera plus loin (chapitre 3 sur le mimétisme) cette véritable frénésie de la différence qui accompagna l'émergence de l'ethnologie aussi bien que le déclin du christianisme. Mais, à l'intérieur même du tiers-mondisme, l'universalisme de la gauche se conjugua très souvent avec la reconnaissance et même l'exaltation de la spécificité culturelle des peuples en voie de libération(2). On attendait d'eux des solutions, des modèles qui pourraient régénérer la civilisation européenne vieillissante. On oublia bien vite que le respect de la différence avait été longtemps un argument colonialiste pour promouvoir tantôt une politique indigène (Durkheim), tantôt une administration indirecte qui fasse une large part aux particularismes locaux (Hollandais à Java, Faidherbe au Sénégal, Gallieni à Madagascar et, bien entendu, Anglais dans la totalité de leur Empire). On oublia que le droit à la diversité avait été revendiqué par les anticolonialistes pour adjurer l'Europe de se retirer, mais aussi par le parti colonial pour justifier une politique de non-assimilation(3) — l'Algérie en fut l'exemple le plus tragique — exactement comme toute une fraction de la gauche, au nom de l'universalité du message socialiste, refuse aux nations indigènes leur droit à l'autodétermination (cf. Marchais justifiant l'invasion russe en Afghanistan par les coutumes féodales de ce pays(4)).
Car le thème de la différence est, par excellence, un thème girouette qui n'a aucune vérité en lui-même, tourne au gré des idéologies et des sensibilités et témoigne de l'ambivalence de certaines valeurs susceptibles d'être invoquées au profit d'attitudes très opposées : elle n'a d'autre qualité qu'instrumentale et peut, par son ambiguïté même, se mettre au service de passions contraires donnant le dernier mot, soit aux calculs politiques, soit aux généreux entraînements du cœur. Et pourtant, dès que l'on parle de différence, les esprits les plus intelligents perdent tout sens critique, sont pris d'une transe sacrée, se mettent à tournoyer comme des derviches. Ils célèbrent en elle moins une harmonie originale de l'homme et du monde que la négation pure et simple de l'Europe : le fait qu'un soulèvement, une émeute s'affichant contre l'Occident suffit à leur conférer une valeur absolue(5).
Si l'Amérique latine fut globalement le défi qui portait l'incendie au cœur de la pieuvre impérialiste et le Vietnam le cimetière de celle-ci, la Chine fut le contre-modèle global de l'enfer occidental. Avec elle, on tenait enfin la localisation géographique de la Renaissance. L'alliance d'un fond national et d'une rhétorique anti-impérialiste, l'apport de Mao Tsé-toung à la pensée socialiste, firent de la Chine un rameau nouveau de l'arbre marxiste ; le message anti-américain s'y enrichissait de composantes plus sophistiquées. Comme le Bon Sauvage au XVIe siècle, le Chinois, version maoïste, naît dans les salons et les amphithéâtres universitaires au milieu des années 60. Son apparition est l'équivalent d'un nouvel Évangile : le Messie est redescendu sur terre en la personne de Mao et chaque jour nous apporte les preuves et les signes de la divinité de notre idole rouge(6). Bref, entre 1966 et 1975, les thuriféraires de la Chine rouge crurent avoir trouvé à l'extrémité de la péninsule asiatique l'existence même du Paradis. À quoi reconnaît-on le Paradis ? À ce que tout y est renversé par rapport à notre bas monde ; l'Europe représentant la somme des imperfections, la Chine ne pouvait être qu'une addition de merveilles. La présupposition du malheur universel attribué à un seul pays, un seul système, gommait toute espèce de doutes : la grande clarté de Pékin divisait l'univers en une zone d'ombre et une zone de lumière. Dès lors, l'autrui lointain pouvait être magnifié selon le schéma chrétien de la chute (l'Occident) et de la rédemption (la Chine). C'était l'époque des pieux pèlerinages où, sous couvert de raconter des choses vues, les zélotes prêtaient au pays visité leur enthousiasme, jobards naïfs, moins soucieux de décrire que de ranimer des convictions afin de ne pas désespérer Saint-Germain-des-Prés. Si, "dans la physionomie des premiers Chinois que voit le voyageur étranger, on sent cet état d'exaltation qui est plus impressionnant que le bonheur même, parce que c'est, par excellence, un état fécond, actif et créateur"(7), si, "après une journée bien remplie en Chine, vous n'avez entendu personne grogner, personne refuser, personne se moquer", parce qu'éclate visiblement dans la rue non la politesse, mais "la fraternité fondamentale, la probité quasi passionnée, l'altruisme attentif de l'homme socialiste"(8), c'est que, très visiblement, des convictions ahurissantes nous interdisaient de ne rien voir en l'autre que notre propre enchantement. La méprise eût été comique si, au même instant, des centaines de milliers, sinon des millions de Chinois, n'étaient tués, massacrés ou déportés sur les ordres du grandiose leader, comme devait le révéler le PCC quelques années plus tard, si l’intelligentsia européenne n'avait couvert, par ses éloges, les cris de la Chine martyrisée, se rendant objectivement complice des crimes commis.
Qu'importe : ceux qui, en mal de modèle saint-sulpicien, donnèrent dans la sinologie d'opérette purent, à cette époque où l'Empire du Milieu était mis à feu et à sang, tracer le portrait d'une nation positive sans vice(9), sans misère, sans psychopathologie, sans maladie(10) et même sans poussière(11). Un monde où les aveugles voient, où les sourds entendent, et où, bien entendu, comme sur le parvis de Lourdes, les muets se mettent à parler(12). La Chine devint le pansement posé sur les plaies d'un monde convulsé. Elle avait mis fin une bonne fois pour toutes aux séparations qui engendrent les phénomènes aberrants du pouvoir et de l'oppression. Bref, à Pékin comme aussi à Tirana(13) venait de jaillir l'homme nouveau, l'homme total réconciliant en lui tous les contraires(14), débarrassé de l'égoïsme, des soupçons qui défigurent la vie en Occident(15). La Chine représentait la fiction du tout autre, de l'absolument neuf : les obstacles habituels à la condition humaine y tombaient comme par miracle, l'impossible y devenait possible. Grâce à l'application fidèle de la pensée Mao-Zedong, un paysan pouvait devenir chirurgien, un ouvrier, physicien atomiste, un illettré se mettre à composer des vers, les masses étaient à elles seules un critère d'ingéniosité suffisante pour renvoyer la compétence, le travail, l'étude à leur origine bourgeoise(16). À son retour d'URSS, Nizan confiait à Sartre que les meilleurs hommes là-bas avaient encore la crainte de mourir. Cette remarque stupéfiante paraît anodine comparée à l'océan de bêtises et d'escroqueries que les chaisières de la chapelle maoïste purent émettre dans les années 70. Depuis les belles heures du stalinisme triomphant, jamais la forfaiture intellectuelle de ceux qui voulaient nous faire prendre la vessie qui inondait leur cœur pour le soleil le plus rouge n'avait été si forte. Et quiconque doutait que le Grand Timonier conduise un milliard de Terriens au bonheur ne pouvait qu'émarger à la CIA(17).
Car les Fils du Ciel, version maolâtre, condensent sur leurs têtes deux qualités contradictoires ; tantôt ils représentent les meilleurs des hommes, les saints de l'espèce humaine, le superlatif du dévouement, de l'honnêteté, du courage ; tantôt, au contraire, ils témoignent d'une altérité si radicale qu'elle échappe à nos jugements, à nos critères. Et l'on verra constamment ces deux opinions se croiser ou se confondre dans les panégyriques que les valeureux mandarins français font de leur Terre promise. Trouvez-vous, par exemple, que la sexualité est réprimée en Chine ? Erreur d'appréciation : les Chinois n'ont pas de sexualité(18). Les camps de rééducation vous rappellent-ils fâcheusement le goulag stalinien ? Cela n'a rien à voir(19). La liberté est un concept occidental que les Chinois n'ont jamais connu(20). Une bonne fois pour toutes, vous ne comprendrez rien à la Chine si vous persistez à la regarder avec des yeux d'Européens(21) : l'âme chinoise, voyez-vous, est un mystère, inaccessible à nos sens grossiers(22) ; les Chinois ne sont pas des hommes comme les autres, leur cerveau fonctionne sur un mode différent. La preuve : ils se dispensent parfaitement de dispositifs de sécurité si coûteux dans nos usines occidentales(23). La Chine vous paraît austère ? Vous êtes encore corrompu par votre épicurisme d'Européen, car la Chine est heureuse, la Chine chante du soir au matin(24). D'ailleurs, c'est bien simple : les Chinois sont des anges(25), ils ont accumulé "une somme de vertus à donner le vertige(26)".
Bref, il est évident que l'utopie maoïste, loin de représenter une alternative réelle à nos sociétés, constituait chez ses "fans" un simple prolongement de leurs nostalgies les plus infantiles. Le dédain des faits était inhérent aux nécessités de l'enthousiasme, puisqu'on ne voyait en Chine que ce qu'on avait imaginé à Paris, Rome ou Berlin. Sous couvert de matérialisme pur et dur, les paroissiens de Pékin sombraient dans l'idéalisme le plus vulgaire, gobant les mensonges de la propagande maoïste avec délectation, les slogans ayant depuis longtemps supplanté les choses(27). C'est pourquoi, comme l'avoua un ex-dévot dans une autocritique retentissante, il n'était même pas nécessaire de comprendre la pensée de Mao pour la soutenir(28). L'adhésion abstraite, désincarnée, n'avait pas besoin de subir l'épreuve du réel pour s'afficher, la Chine était finalement le dernier souci de ces "gardes roses", comme les nomma plaisamment Claude Roy, et leur pseudo-fraternité cachait mal un scandaleux mépris du peuple chinois en tant que tel. La quête d'un ordre social parfait, basée sur le principe du tout ou rien, aboutissait à consentir non seulement au rien, mais au pire.
La révolution iranienne constitua, sur un mode mineur, le deuxième volet de cette idolâtrie du spécifique. Le fait qu'elle survienne à une époque où les élans tiers-mondistes étaient déjà échaudés par bien des déboires, l'attitude très prudente des grands organes d'information de la gauche (le Monde, Libération, le Nouvel Observateur, le Monde diplomatique), qui prévoyaient de longue date les menaces d'une explosion et firent preuve, à l'égard du phénomène religieux, d'une lucidité exemplaire, freina terriblement le zèle des adorateurs et diminua d'emblée leur crédibilité. Il y eut, pourtant, dès les premiers jours du soulèvement iranien, un petit contingent d'observateurs pour s'enflammer des exactions les plus contestables des partisans de Khomeiny. Certes, ils saluaient dans l'Iran insurgé le prolongement perse du nassérisme et des grandes révolutions nationales arabes, notamment celle de l'Algérie, alliant la résonance de l'oumma (communauté des croyants) au primat politique de la renaissance nationale. Mais, surtout, l'Iran représentait à leurs yeux le non à l'état pur : on ne s'y révoltait pas seulement contre l'impérialisme ou le capital, mais contre l'Occident dans son acception culturelle globale. L'Iran émerveillait parce qu'il ouvrait une troisième voie et qu'on ne reconnaissait en lui aucun des deux dynamismes qui sont chez nous les signes distinctifs d'un processus révolutionnaire : la lutte des classes et la présence d'un parti guide ou d'une avant-garde. Enfin une révolution qui n'obéissait à aucun critère socialiste ou marxisant ! Au nom de l'étrangeté totale du phénomène iranien aux valeurs occidentales, on célébra en lui le nouveau raz de marée qui balayerait, infatigable, les bastides gangrenées du Nord. Le vieillard qui s'avançait tête haute et mains nues contre un monarque corrompu et la plus puissante armée de l'Asie centrale, représentait la victoire du bien contre le mal, la transfusion du "spirituel" dans le "politique". Il y avait là un fait hors du commun qui prouvait l'indépassable vitalité de l'islam : dès lors, dans un emballement verbal coutumier à ce genre d'événements, certains imputèrent le renversement du shah à un retour du sacré ! Le mot était lâché et il fit fureur ; on honora, dans les meutes iconoclastes de Téhéran, Tabriz ou Ispahan, un "défi symbolique à tout le système occidental de valeurs" (Baudrillard)(29), qui justifiait tous les crimes, toutes les violences ; d'autres présentèrent l'islam comme "le grand redresseur des lésions et des déceptions" qui opère "un rejet de l'inopérant, du forcé, du falsifié"(30). "En Iran, l'islam concrétisait l'identité meurtrie par invasion, oppression, contrefaçon" (id., p. 60), ce dernier mot s'appliquant bien entendu à ce qu'il pouvait y avoir d'occidental sous le régime du shah. On bénit cette "capacité d'une morale spirituelle à renverser l'État apparemment le plus fort de l'Asie moyenne, la réjouissante déconvenue qu'elle infligea ainsi aux tenants des stratégies hégémoniques et des modernismes truqués" (id.), on jugea l'actualité de l'islam sur sa combativité à notre égard et on s'en félicita(31), comme si le critère d'authenticité d'un mouvement consistait à être contre l'Europe. Puisqu'ils nous haïssent, c'est qu'ils ont raison. Anti-européen, c'est bien le seul mérite que l'on puisse concéder au régime de Khomeiny, et c'est en raison de cet exorbitant privilège que plus d'un, en France, applaudit à la prise d'otages de l'ambassade américaine en novembre 1979. Miraculeuse conjonction où le réveil de la vérité se conjuguait avec le combat anti-impérialiste ; et même si le prophète de Qom se métamorphosait en dangereux illuminé, on pouvait encenser et même absoudre le terrorisme de ses troupes au nom de la juste lutte contre l'argent, l'impérialisme US et son suppôt judaïsant, le sionisme(32).
En Iran, Dieu prenait parti contre l'Amérique et avait chargé Khomeiny de le faire savoir. L'Histoire avait beau dérailler, la logorrhée apologétique était en marche, et plus les tortionnaires de l'imam perpétraient forfaitures et massacres, au nom d'Allah le miséricordieux, plus les chroniqueurs par voie de presse et d'articles voulaient nous persuader de la tolérance et de l'humanité profonde de cet islam-là, minimisant, oubliant ou même disculpant l'élimination des minorités nationales ou religieuses(33). Bref, on applaudit le fanatisme, le chauvinisme des mollahs, puisque nous en étions la cible(34). L'on fit bon marché des populations que les nihilistes au pouvoir à Téhéran terrorisaient, emprisonnaient ou torturaient ; et pour cause : ce sont les Iraniens qui font d'abord les frais de cet extrémisme et non pas nous, qui saluons dans la "différence" chiite un énorme potentiel subversif capable de faire vaciller le monde industrialisé sur ses bases. Comme hier les amis de la Chine, les amis de la révolution iranienne étaient, en fait, les ennemis du peuple iranien.
Notes
(1) L'idée de l'Europe dans l'histoire, Denoël, 1965, cité par André Resziler, L'Intellectuel contre l'Europe, PUF, 1976, pp. 8 et 9.
(2) Voir l'excellent petit livre de Maxime Rodinson, La fascination de l'Islam, Maspero, 1980, pp. 100 sq.
(3) "L'exotisme amène plutôt les politiques coloniaux à s'efforcer de conserver les archaïsmes à s'allier aux conservateurs indigènes, à dénoncer dans les intellectuels nationalistes, qu'ils soient réformateurs ou révolutionnaires, socialisants ou non, de pâles imitateurs de l'Europe, poussés par des idées abstraites et mal comprises à détruire leur propre patrimoine" (M. Rodinson, op. cit. pp. 96-97).
(4) Il est vrai que le PCF a une longue tradition de soutien aux politiques coloniales. Le PCF a dénoncé l'insurrection de Constantine en mai 1945 comme une "provocation d'agents hitlériens", a voté les crédits qui devaient financer la guerre au Vietnam en 1947 et n'a reconnu que très tard aux Algériens le droit de disposer de leur terre sans la tutelle française. Voir à ce propos le livre de Jacob Moneta, Le PCF et la Question coloniale (1920-1963), Maspero, 1971.
(5) Il faut là aussi distinguer entre les familles politiques : le PCF, fidèle à sa politique d'alignement sur Moscou, a toujours soutenu les alliés de l'URSS (Vietnam, Cuba, Nicaragua), quitte à appuyer les initiatives les plus contestables de ces pays envers et contre tout. Le PS, à partir d'une pétition de principe anti-impérialiste, s'est montré le plus nuancé et le plus modéré, appliquant à chaque conflit une analyse particulière, quitte à se contredire d'une fois sur l'autre. Les trotskystes en leurs diverses chapelles, gardiens du trésor de la révolution permanente, ont privilégié l'insurrection, surtout en Amérique latine. L'extrême gauche maoïste s'est divisée globalement en marxistes-léninistes, reproducteurs scrupuleux de la ligne du PC chinois dont ils épousent les revirements successifs, et en Gauche prolétarienne, courant intellectuel qui fit du Petit Livre rouge un moyen de relancer en France un mouvement ouvrier sclérosé par les "directions révisionnistes" (cf. le thème de la Nouvelle Résistance). Et c'est dans le clan des maoïstes, précisément, et d'une certaine gauche chrétienne que le mythe de l'espace tri-continental atteignit son apogée hallucinatoire.
(6) Cf. par exemple ce que le père Cardonnel écrit dans Le Monde diplomatique de novembre 1974 : "Il y a affinité, jonction, entre l'universalité de la contradiction selon Mao Tsé-toung et l'Évangile libéré du 'christianisme', c'est-à-dire un amour qui montre qu'il provoque, non à la ratification de l'ordre des choses, mais à l'insurrection contre l'obéissance". Le même Cardonnel récidive deux ans plus tard dans un article intitulé : "La Chine populaire et la foi". Après avoir émis l'hypothèse que la Chine populaire puisse revenir "du rouge vif en direction du rosé", il poursuit : "La révolution chinoise prend au sérieux la résurrection qu'une partie de l'Occident 'chrétien' professe du bout des lèvres [...]. Avec les actes correspondant aux paroles de l'apôtre Jacques, un peuple qui n'a connu le christianisme que comme auxiliaire des puissances coloniales nous crie : 'Toi, tu as la foi ; moi, j'ai les œuvres. Montre-moi ta foi sans les œuvres et moi, par mes œuvres, je te ferai voir ma foi' (Jacques, ch. II, v. 18)" (in Le Monde diplomatique, février 1976).
(7) Josué de Castro, Le Monde diplomatique, décembre 1969.
(8) Michelle Loi, L'Intelligence au pouvoir. Un monde nouveau : la Chine, Maspero, 1973, p. 20.
(9) "Dans un monde qui court après l'Argent, le Confort et le Plaisir, il n'y a plus guère que cette Chine où flambe encore avec une telle ardeur un idéal d'austérité, de travail, d'oubli de soi [...] La Chine, jadis, passait pour le paradis des voleurs : actuellement un visiteur ne peut plus perdre un objet sans qu'on le lui rapporte [...] Ils sont d'une chasteté incroyable — parce que le Parti l'exige. Les films sont cent pour cent moraux. Quand on sort de ce pays désinfecté pour passer à Hong-Kong, on retombe brusquement dans l'érotisme de notre propre monde, avec des journaux pleins de sales histoires, avec l'opium, le jeu, la prostitution..." (Robert Guillain, cité par Jean Toulat, Témoignage chrétien, 8 janvier 1970).
(10) "En Chine, on se soigne avant d'être vraiment malade. On se soigne pour ne pas être malade et d'abord par le sport" (Michelle Loi, op. cit., p. 70).
(11) "Toute la Chine est remarquablement propre", soutient la même Michelle Loi (op. cit., p. 69), qui ajoute : "Je ne sais comment étaient auparavant les rues des villes, les chemins des villages, mais ils sont aujourd'hui d'une netteté plutôt étonnante. La boue et la poussière des petites routes semblent ne pas entrer dans les communes et la cité, souvent dallées ou cimentées, balayées visiblement avec un soin méticuleux. Ainsi des allées d'usines et des cours des écoles où pas un papier ne traîne".
(12) Après une visite à une école de petits sourds-muets, soignés par acupuncture, l'inénarrable Michelle Loi, transportée d'enthousiasme, écrit à sa famille : "J'ai entendu chanter les petits sourds-muets. N'allez surtout pas croire que je me moque. Ce pays est vraiment un monde comme je n'en ai jamais vu. Un monde nouveau" (op. cit., p. 79)..
(13) Dans Le Monde diplomatique de novembre 1974, Georges Frelastre se demande sans rire à propos de l'Albanie si l'on ne va pas vers une "société parfaite". Et il cite avec admiration cette phrase d'un militant du PC albanais à propos de la réduction des disparités de salaire : "Un jour viendra où nous atteindrons l'égalité absolue. Peut-être à la fin du siècle, vers 1990-1995. Nous rêvons de cette société parfaite où nul n'aura à envier son prochain, parce que chacun sera dans la même condition".
(14) La révolution culturelle "a ressoudé travail manuel et travail intellectuel, [...] a restructuré l'enseignement, du primaire à l'université, en un système d'éducation qui opère la synthèse entre théorie et pratique, ce qui fait que l'homo sapiens et l'homo faber forment un être complet, un homme total" (M.-A. Macciocchi, De la Chine, Seuil, coll. "Points-Actuels", 1974, p. 6)..
(15) "La révolution culturelle chinoise [est Ia] seule révolution socialiste qui n'emprunte pas ses prémisses à l'individualisme des révolutions bourgeoises de l'Occident" (Roger Garaudy, Pour un dialogue des civilisations, Denoël, 1977, p. 210).
(16) La révolution culturelle "a contribué à la destruction du mythe de la prétendue 'supériorité' des experts et des techniciens. Ainsi les masses populaires ont pris conscience de leur propre capacité à maîtriser collectivement des techniques complexes, elles parviennent à cette maîtrise grâce à leur expérience pratique et à l'aide des techniciens, mais sans que ceux-ci jouent un rôle dominant, bien au contraire" (Charles Bettelheim, "Vers une nouvelle morale prolétarienne", Le Monde diplomatique, novembre 1971).
(17) Dans la revue Tel Quel de l'été 1972, n° 50, le sinologue Jean Daubier répond à une interview :
— Question : "Que pensez-vous de la campagne antichinoise qui se développe (se poursuit) en Occident et dont un livre comme les Habits neufs du président Mao [de Simon Leys] témoigne de façon limitée mais nette ?
— J. D. : [...] Le livre dont vous parlez a été écrit par un de ces censeurs 'de gauche' du maoïsme et disons d'emblée qu'il n'est pas des meilleurs. C'est une anthologie de ragots circulant à Hong-Kong depuis des années et qui ont une source américaine très précise. Il est significatif que l'auteur n'ose guère citer ses sources. [...] Cela frise le charlatanisme".
(18) "Les Chinois : tout le monde demande (et moi le tout premier) : mais où donc est leur sexualité ? [...] Et j'imagine alors [...] que la sexualité, telle que nous la parlons et en tant que nous la parlons, est un produit de l'oppression sociale, de la mauvaise histoire des hommes" (Roland Barthes, par Roland Barthes, Seuil, coll. "Écrivains de toujours", 1975, p. 167-168).
(19) Du temps où il roulait pour le maoïsme, Philippe Sollers, conforté par Alain Peyrefitte, soutenait à Pasqualini, qui venait de passer plusieurs années dans un camp de concentration en République populaire, qu'il ne fallait pas poser les problèmes de liberté en Chine à la manière occidentale, car ces Jaunes n'ont pas les mêmes besoins ni les mêmes exigences que nous... (émission Apostrophes, 25 janvier 1975).
(20) "Les libertés ? Les Chinois n'en ressentent pas la privation parce qu'ils ne les ont jamais pratiquées" (Alain Peyrefitte, cité par Claude Roy, Sur la Chine, Gallimard, coll. "Idées", 1979, p. 130).
(21) "L'altérité de la Chine est invisible si celui qui parle ici, en Occident, ne se place pas quelque part où notre tissu monothéiste et capitaliste s'effrite" (Julia Kristeva, cité par Claude Roy, op. cit., p. 129).
(22) "L'âme chinoise a des ressorts ignorés de la psychanalyse" (Tel Quel, cité par Claude Roy, op. cit., p. 130). Claude Roy rappelle avec raison que, sur le thème de l'altérité, le docteur colonial Legendre, pour justifier les mauvais traitements des coolies, écrivait, en 1900 : "La puissance fonctionnelle des différents organes de la race jaune est inférieure à celle de la race blanche" (id., p. 130). .
(23) Dans le Monde du 16-17 novembre 1975, le très chrétien Henri Fesquet explique l'absence de dispositifs de sécurité autour des machines, dans les usines chinoises, par ce fait "que, voyez-vous, les Chinois sont d'extraordinaires acrobates" ; la mobilisation des coolies attachés au charroi en guise de bêtes de somme lui inspire la réflexion suivante : "Sa force physique [au peuple chinois] éclate à chaque instant. Il suffit de voir la manière dont est utilisée, le long des routes, la traction humaine pour déplacer des fardeaux énormes, équilibrés comme par miracle sur des charrettes à deux roues" (cité par Simon Leys, op. cit., p. 64). .
(24) "Le peuple de Chine, je l'entends chanter à Shanghai dès l'aube [...], des gosses passent en chantant [...]. Il y a de la musique dans les arbres, partout, comme si c'était la fête : des Chinois font leur gymnastique. Cette atmosphère de kermesse dure toute la journée. J'ai cru d'abord que c'était les préparatifs de la Fête nationale. Il n'en est rien. Partout où je passerai, la rue chante, appelle, récite, sermonne. La rue chantonne Pour naviguer en haute mer, ou le Détachement féminin rouge. La rue apprend l'Internationale" (Michelle Loi, op. cit., p. 16-17).
(25) Selon les deux philosophes G. Jambet et C. Lardreau, la révolution culturelle chrétienne mise au pas à partir du IVe siècle et la révolution culturelle chinoise "foudroyée au ciel de Mongolie" (par la mort de Lin Piao dans un accident d'avion) mettent toutes deux en mouvement des masses animées des mêmes exigences : "le rejet radical du travail, la haine du corps et le refus de la différence sexuelle" (L'Ange, Grasset, 1976, p. 100).
(26) "Des millions d'ardents militants se lèveront dans toute la Chine : une marée invincible. Ils ont grandi durant la révolution culturelle et se sont furieusement éduqués au courage, à l'héroïsme, au dévouement, à la loyauté, au sacrifice, à la pureté, à la modestie, au mépris de la mort. Voilà le lait dont ils se sont nourris. Une somme de vertus à donner le vertige..." (M. A. Macciocchi, op. cit., p. 377).
(27) "Le problème de la manière dont nous sommes (ou ne sommes pas) informés sur la Chine n'est pas un problème chinois mais un problème français. Depuis Voltaire, la Chine est pour les Français un monde magique, tantôt merveilleux, tantôt abominable, un vrai caméléon [...]. Alors, la seule question vraiment intéressante est de savoir pourquoi, depuis quelques années, le caméléon chinois a pris des couleurs si magnifiques sous la plume et sous le pinceau des représentants de l'intelligentsia et de la presse française" (Claude Cadart, dans Regards froids sur la Chine, Seuil, coll. "Points-Politique", 1976, p. 40).
(28) "J'ai soutenu qu'il fallait appliquer la pensée de Mao même quand on ne l'avait pas comprise" (T. Grumbach, Les Temps modernes, avril 1972, cité par Claude Roy, op. cit., p. 98).
(29) "Que ce soit au prix du "fanatisme" religieux, du "terrorisme" moral ou d'une "barbarie" moyenâgeuse, tant pis ou tant mieux, c'est sans importance ; il est vrai que seule sans doute la virulence rituelle, pas du tout archaïque, la violence actuelle d'une religion, d'une tribalité qui refuse les modèles de la libre socialité occidentale pouvait lancer un défi réel à cet ordre mondial [...], l'Iran, le seul déstabilisateur actif de la terreur et du monopole stratégique mondial des deux grands" (Jean Baudrillard, Le Monde, 13 février 1980).
(30) Jacques Berque, L'Islam au défi, Gallimard, 1980, p. 62-63. Il est vrai que Berque tempère son éloge de quelques réticences bien senties à l'égard du passéisme et de la brutalité du nouveau régime.
(31) "Actuel, il l'est puissamment, l'Islam [...], de sa combativité sans faille. Les Arabes, l'Islam, le Tiers-Monde combattent et nous combattent. C'est à travers ce combat que se cherche et probablement s'entrevoit une vérité historique" (Jacques Berque, op. cit., p. 37).
(32) Claude Bourdet écrit dans Témoignage chrétien du 19 février 1979 : "Maintenant tout est changé dans le golfe Arabo-persique. Peu importe l'orientation du nouveau régime : de toutes les façons, l'Iran ne sera plus le gendarme des États-Unis et le complice d'Israël". Le 19 février de la même année, G. Montaron écrit à son tour : "Sans doute les moyens utilisés par les Iraniens pour parvenir à leurs fins nous choquent-ils. Mais la violence n'est pas seulement le fait du gouvernement de Téhéran. C'est par la violence que Washington a renversé Allende [...]. Ce défi estudiantin, condamnable dans sa forme mais justifié et unanime dans le fond, qu'un peuple humilié lance à l'Amérique est capital". Voir l'excellent dossier que la revue Esprit a réuni sur le khomeinisme et les réactions de la presse française, janvier 1980.
(33) Interrogé par Marc Kravetz, dans le Magazine littéraire de février 1982, sur la liberté et la tolérance du régime iranien, l'orientaliste Vincent Monteil répond : "La révolution et la République islamique répondent à une aspiration séculaire à la justice, elles se veulent le parti des déshérités. Le problème kurde n'est pas nouveau. Déjà, il y a plus de trente ans, je le constatais sur place. C'est toujours (pour simplifier bien sûr) un enjeu d'interventions étrangères et le vieux démon du séparatisme. Aucun État nulle part ne peut tolérer cela. Quant aux Bahai's, ils ne sont pas musulmans et ils ont surtout le tort d'avoir leurs lieux de prière en Israël et aux États-Unis, et de s'être, parfois, sous l'ancien régime du shah, laissé manipuler et enrichir. Toute révolution a ses victimes innocentes".
(34) On a retrouvé le même type de solidarité à propos de la guerre des Malouines ; parce qu'elle mettait face à face un pays d'Amérique latine et l'Angleterre, on a cru retrouver en elle l'immémorial affrontement du Nord impérialiste et du Sud écrasé ; au nom de cette division du ciel contre l'enfer, on a vu toute la gauche sud-américaine, ainsi que Cuba et l'URSS, faire alliance avec les forbans de Buenos Aires, qui éliminaient encore leurs opposants quelques semaines avant le conflit. Tant qu'on opposera le Nord et le Sud dans le miroir de l'absolue damnation théologique d'un côté, et du rachat de l'autre, on verra se reproduire ce genre de collusion réactionnaire.
⁂
III. Table des matières du "Sanglot..."
1. La solidarité ou la légende noire contre l'histoire sainte
— "Ils sont très doux et ignorants de ce qu'est le mal" (Christophe Colomb)
— "L'Amérique a la rage" (J.-P. Sartre)
— "Monde occidental, tu es condamné à mort" (Aragon)
— Un bovarysme tropical
— La passion de l'idée
— Les frissons de la cécité volontaire
— Des hommes amoureux de l'amour
— Le mercredi des Cendres
2. La pitié ou l'épanchement du démocrate hémophile
La famille polaroïd
— L’œil de Caïn
— La grande égalisation
— Insignifiance de l'exagéré
Le syndrome de Calcutta
— Les bonnes intentions
— L'insoutenable
— Les intermittences du coeur
— Le malheur invisible
— Le roman des origines
De l'homme accusé à l'homme disculpé
— "Votre prospérité dans le monde aujourd'hui fait autant de bruit qu'un désastre"
— L'univers de la déduction infaillible
— Du guérillero au bébé phoque
— Le fardeau des pleureuses
— Indifférence de la pitié
— Adieu, veaux, vaches, cochons !
— "L'oblique génuflexion du dévot pressé"
— Les dangers de l'incontinence rhétorique
Dicter le Tiers-Monde
— La normalisation par l'apitoiement
— La vocation excrémentielle du Sud
— "700 millions de Chinois, et moi et moi et moi"
3. Le mimétisme ou les intoxiqués de l'Éden
Le pèlerinage aux sources
— La rédemption par l'exil
— Le contact impossible
— Délices de la claustration
— Les candidats à la ressemblance
Les impasses du relativisme culturel
— L'Eldorado de Gauguin
— A chacun sa barbarie
— J'ai survolé toutes les cimes du monde
4. Tu haïras ton prochain comme toi-même
L'ambiguïté du masochisme occidental
— L'orgueil du criminel
— Éternité de la souillure
— La mauvaise conscience paisible
— Sa majesté l'enfant
— Le grand pervers et la chaste vierge
— Sois candide et tais-toi !
— La trahison des purs
— Le Tiers-Monde n'existe plus !
La fin du messianisme
— Les mains sales
— La question des droits de l'homme
— Un universel sans frontières
— La ressemblance maudite
— L'Europe, c'est-à-dire la pensée critique
— Contre le sein maternel
— Les dangers de la haine de soi
Conclusion : Il n'y a qu'un remède à l'amour : aimer davantage
— Sur cette dissonance, nous voulons établir notre foi
— Il y aura toujours les autres
— Les attractions passionnelles
— Pour l'européo-centrisme
— Soyons poreux
— Fidèle trahison
— Pour une solidarité relative
— Le Nord en chaise longue au soleil du Sud
— Ambivalence de l'exotisme
— Le voyageur au milieu du gué
— L'amour de l'autre homme
⁂
Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

Quelques articles appartenant à la même catégorie (Aléthéia)
(Écrit le 9 avril 1982 par A. Sauvy - Mis en ligne le 9 juillet 2006 - 7109 lectures)
(Écrit le 28 octobre 2005 par Jean Sévillia - Mis en ligne le 14 octobre 2012 - 7449 lectures)
(Écrit le 11 mars 1995 par Jean Rouch - Mis en ligne le 21 janvier 2004 - 7061 lectures)
(Écrit le 10 février 2001 par Roger Fauroux - Mis en ligne le 14 août 2005 - 6290 lectures)
(Écrit le 14 avril 1983 par Jean Dutourd - Mis en ligne le 14 avril 2012 - 6318 lectures)
(Écrit le 21 janvier 1995 par J-C R. - Mis en ligne le 12 août 2000 - 8897 lectures)
(Écrit le 13 janvier 1985 par L. Leprince-Ringuet - Mis en ligne le 13 janvier 2008 - 6290 lectures)
[Op. cit., p. 242]
