Le titre de cet ouvrage, dont le contenu est fort édifiant au demeurant (l'Oligarchie des incapables), me paraît particulièrement mal choisi. Car les personnages habillés pour l'hiver - et au-delà - qu'on y croise, fort loin d'être des incapables, possèdent au contraire des capacités phénoménales pour profiter du système. Et ce, sans la moindre vergogne. Je proposerais davantage, à la place, De la ploutocratie franchouillarde. Mais bon...
Il paraît que des "personnages importants", interrogés par les deux enquêteurs, avaient tous répondu quelque chose comme : "Je ne comprends pas comment les Français peuvent accepter tout cela sans broncher. À mon avis, ça ne peut pas durer".
Las, ça dure, et risque de durer passablement encore. Et cependant, lorsque l'annonce des résultats des dernières élections européennes s'est concrétisée, sur les étranges lucarnes, par une France toute de bleu vêtue (l'incroyable succès du Rassemblement national), à l'exception naturellement de la capitale imperturbablement dévolue aux bobos de toutes obédiences, d'aucuns ont pu songer que, peut-être cet état de fait risquerait de durer moins longtemps que les contributions, directes ou pas...
Enfin, il y a dans l'Oligarchie des incapables un chapitre singulièrement douloureux pour la cohorte de ceux qui, à l'instar du signataire de ces lignes, ont été grugés par le système dit Mutuelle retraite des instituteurs, devenue Cref, etc. Allez donc le lire dans une bonne bibliothèque...

P. S. : cet ouvrage, dont on lira supra un court extrait, est paraît-il la défense et illustration d'un texte antérieur : Alexandre Wickham et Sophie Coignard, La Nomenklatura française : pouvoirs et privilèges des élites, Belfond, 1986. Ça dure, en effet...

 

"La dette de la France, la crise de l’euro, la fragilité du système bancaire, la persistance du chômage, les défaillances coupables de l’école… Les problèmes ne manquent pas. Mais la présidence de la République s’occupe aussi de bien d’autres choses. On croit ses serviteurs affairés à sauver la France ? Ils se soucient beaucoup de leur propre destin, et de celui de leurs proches".

Les auteurs

 

 

"Tu connais le Président ?" Depuis quelques années, tout le monde a le droit d’être un VIP… sur le papier. Le café, le chocolat, les yaourts, le sucre en poudre le certifient sur leurs emballages : les marques, en apparence, nous traitent comme des princes. Ceux qui nous dirigent n’agissent pas autrement. Dans leurs discours, ils le disent tous : responsables, compétents, ils ne pensent à rien d’autre qu’à l’intérêt général. Le problème, c’est que depuis plusieurs années le service public n’est plus à la hauteur. Quelles mesures envisagent nos élites pour enrayer cette dégradation, qui menace la cohésion de la société française ? Aucune en vérité. Car l’oligarchie n’est pas vraiment concernée. Elle ne se lasse pas de découvrir et redécouvrir qu’elle a su créer deux univers en un. Celui des files d’attente à Disneyland, des refus de prêt au dernier moment, des affectations dans des lycées de seconde zone et des urgences surpeuplées dans les hôpitaux. Et puis ce deuxième monde où, au-delà de l’argent, tout est possible. Un monde où il faut « connaître » ceux qui décident. Il existe ainsi dans l’administration française au moins deux hauts responsables qui sont en permanence sollicités. Le premier est le recteur de l’Académie de Paris. Le second est le directeur général de l’AP-HP (Assistance publique – Hôpitaux de Paris). Le recteur reçoit des doléances quasi quotidiennes de parents qui désirent le meilleur pour leur enfant. Pour les habitants du deuxième monde en effet, la carte scolaire a été supprimée depuis longtemps déjà. C’est pour contribuer à cette fluidité que 17 fonctionnaires (dix-sept !) sont affectés au bureau du cabinet du ministre de l’Éducation nationale pour piloter les interventions. Le responsable de l’AP-HP, qui gère la plupart des grands hôpitaux de la capitale et de sa banlieue, a lui aussi une petite équipe pour faire face aux demandes signalées. Il est si tentant de profiter des coupe-files ! Surtout pour les deux sujets les plus vitaux, l’avenir des enfants et la santé des proches, alors que l’école part à vau-l’eau et que l’admission à l’aveuglette dans un service hospitalier ressemble à la roulette russe. Martin Hirsch, l’ancien haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, qui s’est toujours méfié des privilèges – il a, pour cette raison, refusé un poste de secrétaire d’État ou de ministre délégué –, le confesse avec le sourire : "Je n’aime pas les passe-droits, je n’en use jamais, mais appeler le directeur de l’AP-HP ou le recteur de Paris, pour un proche qui en aurait besoin, oui, je le ferais".

Une franchise qui tranche avec les propos chafouins généralement tenus sur ce sujet. Personne, parmi les décideurs, ne souhaite changer le système. Mais personne non plus n’avoue en profiter. D’où cette atmosphère irréelle, ces beaux discours des ministres de l’Éducation nationale ou de la Santé sur l’équité, l’accès au savoir ou aux soins pour tous. Il suffit pourtant de se rendre au lycée Victor-Duruy, où sont scolarisés des enfants de ministres, et dans un établissement du 19e arrondissement de la capitale, à quelques stations de métro de là, pour mesurer la différence de traitement entre des élèves théoriquement égaux en droits. De même, une visite à l’hôpital Avicenne de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, permet de constater que les médecins urgentistes doivent s’apparenter à des magiciens pour remplir leur mission, dans des locaux exigus. Le Val-de-Grâce, dans le 14e arrondissement de Paris, fait partie lui aussi de l’AP-HP. Mais quel changement d’ambiance ! Dévolues, en théorie, à l’instruction militaire, ces infrastructures luxueuses sont un peu la clinique privée de tous les grands de ce pays. François Mitterrand et Jacques Chirac y ont été soignés. Dans chaque service, il y a une ou plusieurs chambres VIP, exclusivement réservées aux personnalités.

 

 

Ce système va bien au-delà du piston ou de faveurs informelles. Les élites françaises, s’éloignant chaque jour davantage de l’esprit insufflé par la Résistance, ont créé, construit, perfectionné un véritable service public des privilèges dont elles se réservent l’usage exclusif. Dans le moindre recoin de l’État s’est immiscé le "deux poids, deux mesures". La justice ? Rachida Dati a raconté dans sa biographie comment, sous la pression familiale, elle avait épousé en 1992 un homme avec lequel elle ne partageait rien avant de s’enfuir de cet enfer conjugal annoncé. Elle demande l’annulation du mariage, et l’obtient, notamment grâce à l’entremise de l’ancien garde des Sceaux Albin Chalandon, l’un de ses protecteurs, qui fait avancer le dossier. L’écologie et l’aménagement du territoire ? Une ardente obligation pour le commun des mortels. Une blague pour les heureux habitants du "deuxième monde". Qui connaît le chemin des douaniers qui relie, dans un cadre majestueux, la cale de Beg-Meil au sémaphore, sur la commune de Fouesnant, en Bretagne ? Une côte découpée, des criques au sable clair, des falaises imposantes : une promenade grandiose… mais interdite au commun des mortels à marée haute. Et la « loi littoral » de 1986, qui permet à tous de profiter des rivages ? Une mauvaise plaisanterie pour les quatre propriétaires des lieux : Vincent Bolloré, oligarque breton propriétaire du groupe de publicité Havas ; Robert Lascar, patron d’une très rentable holding, qui regroupe des marques populaires comme Eurodif, Bouchara, Burton… ; Anne-Claire Taittinger, une des héritières du groupe du même nom, et son mari, Jean-Claude Meyer, associé-gérant chez Rothschild ; les Cabri-Wiltzer, vieille famille lorraine dont une branche a fait fortune dans l’immobilier. Ce club des quatre s’est réservé la jouissance exclusive d’un des plus beaux sites de France. Indignée, une association locale bataille depuis plus de vingt ans pour faire valoir le droit. Mais les moyens des uns et des autres sont sans commune mesure, et les bons avocats coûtent cher. C’est seulement en mai 2011 que le conseil municipal de Fouesnant, commune sur laquelle est situé le chemin, parvient à proposer un projet de "servitude modifiée". En 2010 encore, il était question de construire un tunnel, des plateformes, des passerelles aux frais du contribuable afin de préserver la quiétude des propriétaires. Devant le tollé, cette étrange application de l’intérêt général avait été abandonnée. Fin des combats ? Pas tout à fait. Aux dernières nouvelles, de hauts murs devraient border le sentier par endroits… Et Michel Drucker ? Quel est le rapport entre cet inamovible compagnon des dimanches télévisés et la préservation des sites naturels ? Le célèbre animateur possède une propriété dans le parc naturel des Alpilles. À moins de 500 mètres : la chapelle Saint-Sixte, édifiée au XIIe siècle, transformée en hôpital pendant la peste de 1720. Avant d’entreprendre la moindre transformation extérieure sur leurs maisons, Michel Drucker et son épouse doivent donc, comme tout le monde, soumettre un dossier aux architectes des bâtiments de France (ABF), chargé de la protection des sites inscrits et classés. Pourtant, en 2008, ils décident d’édifier une troisième villa en ignorant les ABF. Le maire d’Eygalières leur délivre tout de même un permis de construire qu’une association(1) décide d’attaquer devant la justice administrative. Elle gagne haut la main devant le tribunal administratif de Marseille, le 22 décembre 2010. Les magistrats considèrent le permis de construire comme "nul et non avenu" et ordonnent au maire d’Eygalières, qui a délivré le "non-permis", de prendre un arrêté d’interruption des travaux dans un délai d’un mois. Ce dernier n’en fait rien, et les travaux continuent. La villa de 293 m2, un imposant mas avec un étage, est terminée pour l’été 2011. Ce qui est le plus extravagant dans cette histoire, c’est que, pendant ce temps, le couple Drucker, qui a fait appel de la décision, a reçu le renfort de la ministre de l’Écologie et du Développement durable. Dans un courrier au président de la cour administrative de Marseille, qui doit réexaminer l’affaire, Nathalie Kosciusko-Morizet ose demander l’annulation du jugement du 22 décembre, au prétexte que le permis ne serait pas « nul et non avenu », mais simplement illégal. Et alors ? Alors, dans ce cas, le délai de prescription de trois ans est dépassé. Le permis est illégal mais ne peut plus être annulé. Fin des tracas pour l’animateur de télé (et pour les services du ministère de l’Écologie !).
Dans la hiérarchie des hautes sphères, mieux vaut présenter des émissions dominicales que siéger au gouvernement pour outrepasser le droit commun. L’ancien secrétaire d’État à la Coopération Alain Joyandet a voulu doubler la surface de sa résidence secondaire située à Grimaud, dans le golfe de Saint-Tropez, au cœur d’une zone naturelle boisée. Comme il est interdit, dans ce secteur, d’agrandir une maison de plus de 50 % de sa surface habitable, Alain Joyandet a largement surestimé, début 2009, la surface initiale de sa villa pour obtenir un permis de construire. En bon français, cela s’appelle tricher. Le secrétaire d’État paiera la double peine : il devra renoncer à ses travaux pharaoniques et quittera quand même le gouvernement.

 

Première classe

 

Air France développe une politique commerciale destinée à câliner ses meilleurs clients, gratifiés de cartes gold, platinium, très grand voyageur et autres attributs qui donnent l’illusion de compter dans la société. Mais la vraie distinction est ailleurs : c’est l’appartenance à un cercle chic : le Club 2 000. 2 000 personnes – leur nombre est plafonné volontairement – dans le monde, quel que soit le tarif du billet qu’elles ont acheté, sont traitées avec les plus grands égards. Jean-Cyril Spinetta, le président de la compagnie, tient personnellement la liste à jour. Parmi les heureux élus : la plupart des anciens ministres des Transports, mais aussi Mgr Vingt-Trois, archevêque de Paris, et, avant lui, le cardinal Lustiger. Un mélange de politiques, de hauts fonctionnaires et de personnalités plus en vue, comme quelques Prix Nobel. Pour ceux-là, la compagnie est capable de retarder un appareil ou peut débloquer un siège ou deux dans un avion bondé pour y accueillir des personnalités signalées. De même, dans tous les TGV, trois places vides sont réservées jusqu’au dernier moment. Ce sont les places DG, pour « direction générale ». Là encore, c’est un proche du président de la SNCF qui gère les demandes, traitées par ordre d’influence. "Tous les députés n’y ont pas droit, explique l’ancien ministre des Transports François Goulard. En revanche, ceux qui sont bien introduits, les membres des grands corps de l’État par exemple, connaissent le numéro de téléphone du service VIP, situé gare Saint-Lazare. Ils disposent de cartes gratuites de transport, théoriquement pour effectuer leurs missions de contrôle dans le cadre du service public. Ils en profitent aussi lorsque c’est le moment d’aller aux sports d’hiver en famille". Dans un tel contexte, les plus fragiles psychologiquement perdent pied. En mars 2011, un jeune oligarque monté en graine, Pierre Coppey, P-DG de Vinci Autoroutes, prend place, avec un de ses collaborateurs, dans le wagon de première classe d’un TGV à Marseille, direction Paris. Personne ne lui demande rien mais, pour impressionner son compagnon de voyage, il apostrophe deux contrôleurs qui passent dans le couloir, ainsi que l’a raconté Le Canard enchaîné(2) : "Qu’est-ce que c’est que cette cravate, c’est Guillaume Pepy(3) qui vous l’a offerte ? Je vais lui envoyer un mail, c’est un bon copain, pour lui dire que je n’aime pas la couleur". Les contrôleurs apprécient peu ce trait d’humour raffiné et demandent leurs billets aux deux compères. Manque de chance, ils n’en ont pas. Une amende s’impose, mais Pierre Coppey décline ses nom et qualité auprès des préposés. Ceux-ci interrogent leur hiérarchie, et une instruction tombe en temps réel : ne pas verbaliser(4).

 

Claude Guéant veut une piscine

 

Pourquoi se gêner puisque l’exemple – le mauvais exemple – vient d’en haut. Alors qu’il occupe depuis quelques mois le poste de secrétaire général de l’Élysée, et les fonctions d’homme le plus puissant du royaume, Claude Guéant téléphone au Cercle de l’Union interalliée. Ce club très chic réunit des banquiers, des avocats, quelques écrivains, des patrons, de hauts fonctionnaires. Situé à deux pas de l’Élysée, rue du Faubourg-Saint-Honoré, il offre à ses membres quelques privilèges remarqués dans le Tout-Paris : des jardins comparables à ceux du palais présidentiel, une table raffinée et, surtout, une magnifique piscine couverte. Le délai d’attente pour y être admis, avec l’appui de deux parrains, dépasse les deux ans. Les heureux élus, parmi lesquels on distingue Christine Lagarde, Olivier Giscard d’Estaing ou Pierre Mongin, le patron de la RATP, doivent, au terme d’une sélection vigilante, acquitter un droit d’entrée puis une cotisation annuelle qui n’ont rien de négligeable. Mais qu’importe ces contingences pour Claude Guéant. Il a envie de nager, voilà tout. De nager gratuitement, cela s’entend. Et de nager tout de suite, pas dans deux ans. Il réclame donc une carte. Et l’obtient, comment faire autrement ? Au soulagement général, il n’est d’ailleurs jamais venu.

 

Le caïd de Bercy

 

À peine fréquentent-ils, fût-ce de loin, les cercles des puissants, que certains esprits faibles se conduisent comme le surintendant Fouquet collectant l’impôt au nom du Roi-Soleil. Quand elle arrive au ministère de l’Économie et des Finances, en 2007, Christine Lagarde embauche dans son cabinet un ancien journaliste du Parisien pour gérer sa communication. Jean-Marc Plantade a une passion pour le vin. Pourquoi pas ? Il a acheté quelques plants de vigne dans le Sud-Ouest et a fondé une coopérative avec quelques amis. L’ivresse du pouvoir égare le nouveau venu. Fin 2008, des associés viticulteurs viennent d’obtenir du Crédit agricole un crédit de 200 000 euros. Mais la crise lessive le monde financier. Comme des centaines de milliers d’entrepreneurs, Jean-Marc Plantade et ses amis subissent une volte-face de la banque, qui ne veut plus leur prêter un centime. Le conseiller de Christine Lagarde, n’écoutant que son bon cœur, ne laisse pas passer ce crime de lèse-majesté. « Ils n’avaient pas bien compris à qui ils avaient affaire, les mecs, a-t-il confié, satisfait, à ses proches. J’ai monté deux trucs pour bien leur mettre le nez dedans. Résultat : on a eu le prêt… et les excuses en prime. » Premier « truc » : quand un journaliste de France 3 demande, pour les besoins d’un reportage, les coordonnées d’un entrepreneur fragilisé par la crise, le conseiller-vigneron l’envoie chez le patron de la coopérative dont il est membre. Celui-ci hurle sa colère contre le Crédit agricole à l’écran. Le reportage fait un peu de bruit. Deuxième tour de magie : le conseiller de Christine Lagarde obtient un rendez-vous avec Georges Pauget, le numéro deux du Crédit agricole. L’affaire se règle dans la minute. Le directeur local s’excuse platement et accorde le crédit aux vignerons. Voilà comment amener une banque mutualiste à plus d’écoute envers ses clients d’envergure modeste. Le conseiller-presse de la ministre avait, il est vrai, à deux pas de son bureau, un exemple de favoritisme institutionnalisé qui touche à un des sujets les plus sensibles.

 

La "cellule"

 

Jusqu’en septembre 2010, il existait ainsi auprès du ministre du Budget une "cellule fiscale", composée d’un conseiller de son cabinet et de plusieurs fonctionnaires des Impôts. En pleine affaire Woerth-Bettencourt, le ministre en titre, François Baroin, décide de la supprimer. Pourquoi ? Pour faire taire les suspicions de collusion et d’arrangements entre amis. Triste fin pour une structure discrète, qui avait jusqu’alors traversé sans tracas tous les régimes sans être officielle. Depuis 1977, une autre instance, très officielle celle-ci, doit examiner les recours effectués par des contribuables mécontents. C’est le Comité du contentieux fiscal, composé de magistrats à la Cour des comptes, au Conseil d’État et à la Cour de cassation. Mais la "cellule", c’est tout autre chose : un service personnalisé de haute qualité. « Sur 25 000 lettres qui arrivaient chaque année, 90 % repartaient directement dans les circuits normaux de l’administration. Il s’agissait le plus souvent d’interventions de parlementaires pour leurs électeurs, raconte, sous couvert d’anonymat, un fonctionnaire des Impôts qui y a travaillé plusieurs années. Seules un peu plus de 10 % des demandes, les plus sensibles, étaient examinées chez nous. » Soit, tout de même, plus de 2 500 requêtes sorties, chaque année, du circuit habituel pour faire l’objet d’une attention spécifique. Patrice de Maistre, l’homme décoré par Éric Woerth, écouté par le majordome de Liliane Bettencourt et soupçonné d’avoir fourni un emploi de complaisance à l’épouse du ministre, en a bénéficié. « Il est venu nous voir deux fois, mais ce n’était pas pour le dossier Bettencourt, poursuit ce fonctionnaire. Il avait un associé gabonais qui faisait soigner sa femme en France, et qui, avec le temps, était devenu imposable. Maistre utilisait sa relation avec Woerth pour se faire mousser auprès de son associé. Et celui-ci nous disait : “Voyez-le, il me fait chier !” Le ministre est sollicité par des gens importants, des acteurs, des chefs d’entreprise, auxquels il doit montrer qu’il s’est occupé personnellement de leur cas. » La cellule tournait à plein régime aussi sous le règne de la gauche. Le couturier Karl Lagerfeld a profité de cette niche administrative personnalisée en obtenant du cabinet de Dominique Strauss-Kahn, alors ministre des Finances, un dégrèvement considérable. DSK a également fait bénéficier la famille Hersant, à la mort du patriarche, d’un traitement très cousu main. Le fait que Robert Hersant ait été à l’époque propriétaire du Figaro n’a évidemment aucun rapport ! En tout cas, dans les années qui ont suivi, DSK ne se privait pas d’appeler le quotidien dès qu’un article lui déplaisait. Encore une coïncidence ? Arnaud Lagardère, lorsqu’il a fallu régler la succession de son père, s’est également démené pour bénéficier d’une assistance sur mesure. À l’époque, Francis Mer, ministre de l’Économie et des Finances, et Alain Lambert, ministre du Budget, se disputaient sur ce dossier, le premier se montrant nettement moins conciliant que le second, qui avait d’ailleurs donné ce conseil édifiant à ses services : « Il faut que tout ce qu’on décide puisse se retrouver raconté dans les journaux(5). » Dans les faits, on continue tout de même à réserver un traitement particulier aux dossiers recommandés. La cellule a disparu, pas le traitement VIP. Le 24 décembre 2010, l’administration fiscale adresse une notification de redressement de 240 millions d’euros à Ernest-Antoine Seillière et à ses associés dans une opération qui, selon le fisc, les a conduits à dissimuler des rémunérations. Les agents du Trésor ont agi en catastrophe, puisque le dossier était prescrit… sept jours plus tard. Depuis plus de deux ans, l’affaire était suivie au plus haut niveau, et la fonctionnaire chargée de le traiter empêchée de conclure. Seule la pression des événements, notamment une amende record infligée par l’AMF(6) au baron Seillière et à ses compères, a empêché l’étouffement. Mais, après ce coup de tonnerre de Noël 2010, les mois passent et l’administration se montre bien silencieuse. Elle aurait dû, dans un dossier « normal », répliquer aux observations des intéressés fin avril 2011 puis mettre les sommes en recouvrement, ou à tout le moins demander des constitutions de garanties en cas de contestation. Rien de tel ! En juillet 2011, la députée socialiste Aurélie Filippetti écrit donc à l’ancien ministre du Budget et nouveau ministre des Finances François Baroin pour s’étonner de ce silence : "À notre connaissance, à ce jour, soit dix-huit mois après la signification du redressement, la compagnie de l’Audon(7) n’aurait toujours pas reçu de réponse à ses observations et, par conséquent, n’a pas été invitée à régler ses impôts au Trésor public". Elle ajoute, fine mouche : "M. Seillière, qui fait partie du cercle des donateurs privilégiés de l’UMP, s’est fait remettre, en juillet 2010, la cravate de commandeur de la Légion d’honneur par le président de la République au palais de l’Élysée, au nom de 'l’étincelle de leur amitié'." Amitié ? Le mot est peut-être un peu fort pour qualifier le ciment du système de gouvernement oligarchique.

Notes

(1) La Ligue de défense des Alpilles.
(2) Le Canard enchaîné, 5 mars 2011.
(3) Le président de la SNCF.
(4) Sollicité par les auteurs le 9 novembre 2011, Pierre Coppey écume lorsqu’on évoque cet épisode : "J’ai effectivement envoyé un mail à Guillaume Pepy et à David Azéma, mais il s’agissait de leur faire passer le témoignage d’un client, parce que la machine des contrôleurs ne fonctionnait pas, alors que j’avais mon billet".
(5) Entretien du 23 février 2011.
(6) Autorité des marchés financiers.
(7) Il s’agit de la société qui réunit Ernest-Antoine Seillière et ses associés.

 

© Sophie Coignard & Romain Gubert, in L'Oligarchie des incapables, Éditions Albin Michel, 2011.

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

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Oli-
garchie
"C’est une hiérarchie invisible et ultra-codée qui structure désormais la classe dirigeante française. Du producteur Luc Besson au président de la SNCF Guillaume Pepy, une cohabitation baroque s’est installée entre des entrepreneurs – très – audacieux et de hauts fonctionnaires – très – prudents. La grande famille oligarchique s’est désormais enrichie d’aimables requins de la finance, comme les patrons des fonds d’investissement".

[Oligarchie...]