Un petit livre, mais une si grande importance ! Et tout d'abord à titre d'hygiène intellectuelle, pour combattre les nombreuses "craques" que tant de bons esprits dits autorisés n'ont cessé de nous raconter ! Cet auteur, qu'on connaît surtout à cause de tous les articles de vulgarisation économique, si édifiants, qu'il a donnés au Figaro, possédait un réel talent pédagogique. Même si le texte présenté ici a tout de même un tantinet vieilli, il n'en demeure pas moins une excellente leçon d'objectivité, une sorte de "débourrage" de crâne...

 

"Surgissent sans cesse de nouvelles frustrations et de nouvelles revendications, qui sont d'autant plus virulentes que l'homme qui les porte est mieux nourri, qu'il a de grands temps libres, et qu'il est habitué à voir reculer sans cesse les bornes du possible. L'insatisfaction, l'impatience, ce que l'on a appelé la morosité, sont ainsi des traits majeurs, et, jusqu'en 1968, assez inopinés, de la situation présente de ces pays que l'on avait pu jusqu'alors considérer comme comblés, — et qui restent modèles et objets d'envie pour les pays qui sont et se veulent en voie de développement".

J. Fourastié

 

 

Les historiens qui, tôt ou tard, dépouilleront les journaux de la période 1946-1975 y trouveront peu de témoignages de l'ardeur de vie et de la joie du peuple français. Les grandes mutations du niveau de vie et du genre de vie n'y apparaissent pas (on n'en parle guère qu'a contrario pour se plaindre de leur inexistence ou de leur lenteur) ; la morosité, l'inquiétude, l'annonce ou le récit de catastrophes, accidents et troubles dominent de beaucoup (allant des grèves, conflits sociaux et luttes politiques intérieures, aux crises et guerres internationales...).

Le théâtre, le cinéma, la musique, la peinture, la sculpture, l'art en général, sont de même un témoignage, non de triomphe et d'enthousiasme, mais de dérision et de décomposition. Sans parler ici davantage ni de politique étrangère, ni de politique intérieure, ni des guerres plus ou moins froides, ni des accidents et faits divers quotidiens, nous avons à évoquer le climat moral qui a prévalu en France au cours de nos trente récentes années : climat si peu glorieux, si peu accordé à leur glorieux succès matériel.

 

 

Il faudrait évidemment un gros livre pour étudier d'une manière tant soit peu sérieuse des phénomènes aussi complexes, où les statistiques sont muettes, où rien n'est simple, où tout est nuancé, où toute tendance est toujours accompagnée de tendances différentes, et parfois opposées, où, en un mot, l'homme apparaît dans son originalité et sa diversité.

Je me bornerai donc, en ces quelques pages, à une évocation ouvertement subjective, ouvertement incomplète et je dirai même sporadique, mais dans laquelle j'essaierai de dire ce qui m'a le plus frappé au cours de cette histoire, qui au total fait qu'un grand peuple a vécu, dans la grisaille, l'inquiétude ou la hargne, la splendide réalisation du plus long espoir de ses ancêtres. Je grouperai ces images sous cinq rubriques : la revendication, le sentiment d'injustice, l'insatisfaction, le "ras le bol", l'inquiétude.

 

 

1. La revendication

 

J'entends par "revendication" la réclamation, classique depuis toujours, d'un niveau de vie et d'un genre de vie meilleurs. Cette réclamation se confond donc dans son objectif avec le grand espoir qui en est venu à se réaliser au XXe siècle en France. Mais la revendication marque une attitude d'impatience et d'agitation, qui fit qu'au fur et à mesure que l'espérance se réalisait, la réclamation, loin de se modérer, devenait plus fréquente, incessante et je dirais presque méchante ; la revendication perfectionna peu à peu ses techniques, utilisant les avantages mêmes qui avaient été antérieurement conquis (haut niveau de vie, lendemains assurés, garantie d'emploi, statuts, dispositions politiques et constitutionnelles...) et les procédures peu à peu expérimentées (grèves "tournantes", occupations d'usines et de bureaux, séquestrations de dirigeants, pressions sur la presse et les hommes politiques...) ; de sorte que l'on en est venu aujourd'hui au point que ce sont les salariés privilégiés (fonction publique, services publics, sociétés nationalisées) et les secteurs les plus directement en rapport avec le public et dont dépend le plus immédiatement la vie quotidienne (E.D.F., P.T.T., transports en commun, enseignement, services de nettoiement et de poubelles...), qui sont, de beaucoup, les plus souvent en "arrêts de travail".

Inversement, il est incroyable et pourtant vrai, qu'après des dizaines d'années de ces jeux, l'État ne fasse pas connaître au public et le coût, pour les contribuables, de chaque grève, et de combien devra être majoré le port d'une lettre, le kWh d'électricité ou la taxe des ordures ménagères pour couvrir les hausses de salaires ou les réductions d'horaires envisagées. Mais la notion de prix de revient semble aussi ignorée des ministres et des maires que des citoyens.

 

 

Les thèmes majeurs de la revendication au cours des années 1946-1975, ont été le pouvoir d'achat des salaires, la réduction de la durée du travail et l'égalité des revenus. Les deux premiers de ces thèmes sont typiques du grand espoir millénaire, et se sont donc, nous venons de le dire, épanouis pendant les "trente glorieuses" dans la ligne même du XIXe et du début du XXe siècle.

J'ai déjà dit que cette revendication ne pouvait en rien être tenue pour la cause de la réalisation de ses objectifs. Dans bien des pays où la revendication est faible, le niveau de vie et le genre de vie se sont accrus plus vite qu'en France où elle est forte.

Dans bien des pays où elle est forte, elle a abouti à des désorganisations ou à des scléroses nationales et donc à des stagnations ou à des régressions, souvent graves et longues, du pouvoir d'achat. Il n'est pas rare non plus de voir des branches d'entreprises, ou même des entreprises, définitivement ruinées par l'intransigeance de leurs salariés qui, alors, en viennent à souffrir eux-mêmes bien plus qu'il n'était d'abord prévu.

Mais inversement, l'absence totale de revendication laisse sans contrepartie la puissance patronale. M. de Jouvenel a bien montré le problème difficile de l'ajustement des salaires, en période de progrès technique intense, entre les branches d'activités à grand progrès et les branches à progrès faible ou moyen. Ces ajustements ne peuvent se faire que par des compromis auxquels il est normal que les syndicats ouvriers soient parties prenantes. Mais il serait nécessaire que les syndicats français, à l'instar des syndicats belges, suisses, allemands, néerlandais ou scandinaves, et aujourd'hui espagnols et italiens même, aient une certaine conscience des lois élémentaires de l'activité économique, et sachent ne pas éreinter une entreprise dans l'intention de la rendre plus féconde(1).

 

 

Au demeurant, notre objet n'est pas ici de dire ce qui aurait dû être, mais ce qui est. Je dirai donc seulement que la grève a, dans la vie politique et psychologique du pays, une place plus grande que dans l'économie. Bien sûr, elle agit toujours dans le sens d'une hausse des salaires supérieure au progrès de la productivité, et donc participe au mouvement d'inflation, mais elle n'en est pas le facteur principal ; elle n'a plus d'action réelle ni sur le niveau de vie, ni sur la durée du travail ; elle n'est qu'un moyen grossier et coûteux d'arrangements discontinus, moyen très inférieur pour les salariés et pour l'entreprise comme pour la nation, à une concertation permanente et correctement informée.

 

 

Mais il est un domaine où la revendication a pris, au cours des trente dernières années, une voie moins classique que les précédentes, et à la vérité plus diffuse : c'est la revendication d'égalité, et plus précisément de lutte contre "les excès" de l'inégalité des revenus.

Au cours des années 1970 à 1977, un mouvement d'opinion passionné a présenté la France comme le pays occidental et parfois comme le pays du monde, où l'inégalité était la plus forte, par des indices effectivement monstrueux. Des hebdomadaires et les livres publiaient à longueur de colonnes des articles et des chapitres chiffrant cette inégalité à des chiffres effectivement monstrueux. Des compilations médiocres, publiées par l'O.N.U. et par l'O.C.D.E., rassemblant des statistiques sans homogénéité, alimentaient une polémique de surenchères. Un haut fonctionnaire, professeur éminent, bien connu par son crédit auprès du parti socialiste, en vint même à publier, dans un livre imprimé aux Presses Universitaires de France, un tableau issu "des statistiques des Nations Unies"(2), où la France, avec un indice de 76, apparaissait championne mondiale de l'inégalité des revenus, alors que des pays comme l'Inde étaient à 36, et le Mexique à 26. Qu'un auteur (et ses lecteurs ?) puisse avaler de pareilles couleuvres est un signe des temps.

Cette crédulité frénétique est, heureusement, un peu passée de mode aujourd'hui.

Comme je l'ai dit, le déclassement des très hauts fonctionnaires est lié à la réduction générale des très gros revenus et des grandes fortunes. Nous avons tous vu de grands aristocrates ou de grands bourgeois vendre leurs châteaux à la Sécurité sociale ou à des institutions collectives, ou devenir agriculteurs sur un terroir dont leur grand-père était châtelain. Jean d'Ormesson a fait rêver, ou pleurer, plus de la moitié des Français sur la ruine du duc Sosthène de Plessis-Vaudreuil(3). J'ai montré dans Machinisme et Bien-Être(4) le mécanisme économique de ces ruines, qui tiennent à l'effondrement des rentes foncières en période de progrès technique. C'est le même facteur qui a chassé le paysan pauvre de son village (dépopulation des campagnes), et chassé le grand propriétaire de son château.

 

 

2. L'inégalité et le sentiment d'injustice

 

Le problème de l'égalité des revenus ne doit pas être déconsidéré par de telles observations. Il est l'un des problèmes majeurs de notre temps ; il mériterait un chapitre entier de ce livre, que peut-être j'écrirai pour une édition ultérieure. Pour aujourd'hui, je ne veux tirer de l'énorme dossier qui s'est formé dans mes archives sur la question, que les simples données concrètes suivantes, dont j'ai déjà dit un mot au chapitre V.

La hiérarchie salariale de l'État est connue avec certitude et exactitude depuis 1801. Parmi les très hauts fonctionnaires de l'État figurent, depuis cette date, les conseillers-maîtres à la Cour des comptes, les conseillers à la Cour de cassation et les conseillers d'État. À peine 200 hauts fonctionnaires (sur 1 800 000) gagnent plus qu'eux. À l'inverse, les gardiens de bureau et huissiers figurent au bas de la hiérarchie. L'écart entre les rémunérations de ces deux catégories de fonctionnaires est ainsi un bon indice des inégalités de revenus dans la fonction publique. L'osmose, toujours existante, entre la fonction publique et les rétributions privées par salaires ou par profits, en fait aussi un indice honorable des inégalités de l'ensemble des revenus en France. Or, les rémunérations de ces hommes et leur écart ont varié ainsi à long terme, avant impôt :

 

Date Huissier de ministère  Conseiller d’État
Écart de 1 à...
     
 
1801 1 000  25 000
25
1939 10 000  120 000
12
1976, oct. 28 000  190 000
6, 8

 

 Aucun impôt sur le revenu n'existait avant 1913 ; cet impôt, d'abord léger, est devenu lourd et fortement progressif. Pour un fonctionnaire marié, mais sans enfant à charge, les traitements nets d'impôts sur le revenu sont ainsi devenus les suivants (chiffres arrondis) :

Date Huissier de ministère  Conseiller d’État
Écart de 1 à...
     
 
1801 1 000  25 000
25
1939 10 000  115 000
11, 5
1976, oct. 26 000  150 000
5, 8

 

 

 

Précisons quatre faits importants.

 

1. Les traitements des conseillers d'État sont calculés pour 1976 toutes indemnités, primes et avantages pécuniaires quelconques compris, alors que pour 1801 et 1939 seuls les traitements budgétaires sont donnés ici. Or ces hauts fonctionnaires avaient, en 1801 et pendant les deux empires, d'immenses avantages accessoires, dotations et cumuls ; en 1939 ces avantages et cumuls n'étaient plus que l'ombre des précédents, mais les suppléments moyens n'en étaient pas moins encore très forts.

2. Le conseiller d'État est un fonctionnaire en fin de carrière ; on peut par contre être huissier très jeune. En 1801, il n'y avait, pour l'un ni pour l'autre, d'avancement de "classe" ou "échelon" ; l'huissier restait toute sa vie à 1 000 F, le conseiller à 25 000 F, de leur nomination à leur mort (la retraite était tardive). Aujourd'hui, il y a des "avancements". On a pris ici l'huissier "après six ans de service" et le conseiller d'État à l'échelon le plus haut de son traitement.

En 1939 encore, c'était pendant une trentaine d'années que le conseiller d'État gagnait douze fois plus que son huissier ; aujourd'hui, ce n'est que pendant cinq à six ans qu'il gagne six fois plus.

3. Ces traitements sont des salaires directs. Or les avantages issus de la Sécurité sociale ne sont pas proportionnels aux salaires directs ; une comparaison des salaires totaux amenuiserait encore l'écart de 1976.

4. L'huissier lui-même a vu son revenu fortement déclassé. En 1800-1830, il gagnait par an le double d'un ouvrier mineur travaillant 3 000 heures par an ; en 1976, il gagne moins qu'un O.S. de chez Renault et moins qu'un éboueur de ville.

Cela étant, le lecteur peut avoir, sur la situation actuelle de la hiérarchie, l'opinion qu'il veut ; il peut penser que l'écart de 1 à 5,8 est encore injuste, voire scandaleux ; il peut même penser que la République n'a pas besoin de conseillers, ou que c'est l'huissier qui devrait gagner le plus, et qu'alors la République serait mieux gouvernée ; mais je ne crois pas qu'il puisse penser que l'éventail des salaires ne s'est pas restreint en France.

En fait, il s'est restreint en 40 ans autant que dans les 140 années antérieures, et dans une étude assez connue des spécialistes, j'ai montré qu'au train où vont les choses, un O.S. (le salaire des O.S. est plus élevé que celui des huissiers) débutant vers 1970, et restant O.S. toute sa vie, aura acquis avant sa soixantième année, un pouvoir d'achat supérieur à celui qu'a gagné depuis son entrée au service un conseiller d'État prenant aujourd'hui sa retraite.

Mais le sentiment d'injustice et le problème des exclus de la croissance et du progrès sont assez graves pour que nous y revenions plus loin. Même si l'évolution de fait que nous venons de retracer est indubitable, l'insatisfaction n'en est pas moins aussi une réalité douloureuse.

 

 

3. L'insatisfaction

 

En fait, on peut se demander si cette extrême sensibilité pour des inégalités qui étaient autrefois beaucoup plus fortes et beaucoup mieux supportées, cette tendance à assimiler justice et égalité, concepts jusqu'alors entièrement distincts, ne sont pas le symptôme et la manifestation d'un malaise plus général, plus profond, plus dramatique... Mais avant de conclure ainsi, nous devons examiner divers autres chefs non plus de revendications précises et classiques, mais diffuses, souvent vagues et plus affectives que rationnelles.

À mesure que le niveau de vie et que l'état sanitaire de la population s'élevaient, s'est développée une vive sensibilité à l'égard des "exclus", handicapés, malchanceux, mal adaptés ; qu'il y eût des misérables au temps où la France était pauvre, voilà un fait. connu, subi, accepté par tous ; ils étaient au XVIIIe siècle, d'après les études de nos historiens d'aujourd'hui, de 10 à 20 % de la population, qui ne subsistaient (quelques années chacun) que de quelques journées de travail par an (moisson, vendanges), de glandée, vaine pâture et mendicité. Il est caractéristique qu'un grand écrivain ne leur a consacré une grande œuvre qu'au moment où leur nombre commençait à se réduire et leur espérance de vie à augmenter un peu (Victor Hugo, Les Misérables).

Mais aujourd'hui où tant de choses ont changé, l'on s'étonne que tout n'ait pas changé. À la limite, je dirais que l'on ressent non plus comme une fatalité, mais comme une injustice sociale et politique, le fait qu'il existe parmi nous des étrangers qui parlent mal le français et dont les enfants suivent mal l'école élémentaire, des déficients mentaux, des malades, des aveugles, des paralytiques... On a donc institué une série de procédures et d'allocations pour pallier ces déficiences. Seul le mort est resté sans droit social — mais aussi est-il rayé de la mémoire, et ses enfants mêmes ne portent plus son deuil. Or il est clair que, pour les vivants déficients, les procédures de l'aide et de la Sécurité sociale restent d'autant plus insuffisantes qu'elles voudraient nier les différences entre les hommes et annuler la mort.

Quoi qu'il en soit, le sentiment chaleureux qui souffre des handicaps et des souffrances d'autrui, coexiste de nos jours avec une compétition très vive à l'égard de ceux qui ont plus que la moyenne, ou plus fréquemment avec ceux qui ont "plus que moi". Les gens, à la fois, affichent leurs 8 chevaux auprès de ceux qui n'en ont que 5, et jalousent ceux qui en ont 10. L'état d'esprit est rare, et en général dure peu, qui se satisfait de 5 alors que récemment l'on prenait le métro. Tout ce qui est acquis est très rapidement considéré comme naturel, indispensable ; il paraît impensable d'en être privé. Par contre, ce que l'on est prêt d'avoir sans le posséder encore, est ressenti comme une frustration grave. De nombreux sondages d'opinion l'ont confirmé : 75 % des Français estiment ne pas avoir le revenu normal ou équitable ; mais presque tous estiment qu'il leur suffirait de 10 ou 15 % de revenu supplémentaire pour accéder au. "normal". Ces réponses sont malheureusement données aussi bien par ceux qui ne gagnent que 2 000 F par mois, que par ceux qui en gagnent 8 ou 10 000 (ce n'est qu'avec les très hauts revenus qu'une certaine détente se manifeste).

Le sentiment, latent ou explicite, du Français moyen est : ce que je gagne, ce que je consomme, je le mérite largement, et même je mérite plus. Si on lui demande par quelle opération il voit comme équivalentes les 1 850 heures par an qu'il passe au bureau ou à l'atelier, et l'infinie variété des biens et services qu'il consomme, la question l'étonne sans le toucher. Et si on lui demande en quoi il se trouve plus méritant que tel Égyptien ou Chinois ou Portugais, qui dans son pays fait le même métier que lui en France, et gagne cependant 3 ou 5 ou 10 fois moins ; — ou si on lui demande en quoi il se trouve plus méritant que son arrière-grand-père qui travaillait 3 500 heures par an pour quelques quintaux de blé... — alors, il s'en tire en disant que la France est la France et que nous sommes en 1980.

Mais le problème est précisément de dire en quoi et pourquoi la France de 1980 diffère de la France de 1900, et de l'Égypte de 1980.

Tant de choses ont changé que les notions de possible et d'impossible, si nettes et si tranchées naguère, se sont dissoutes, évanouies... Tout paraît possible, et le changement, autrefois craint comme inévitablement dangereux à long terme, est considéré comme nécessaire et naturel...

L'écart à la règle morale et sociale est sanctionné très individuellement, durement et rapidement dans les sociétés pauvres. Il ne l'est plus que faiblement, collectivement et à très long terme dans notre société riche. Par exemple, il fallait nécessairement faire naitre de nombreux enfants et en élever plusieurs pour assurer son âge mûr et sa vieillesse... Aujourd'hui, l'on peut compter, et l'on compte, sur la Sécurité sociale, c'est-à-dire sur les enfants des autres... Ce n'est qu'au bout d'un demi-siècle au moins que la sanction (collective) viendra, si le nombre des enfants nés s'avère réellement trop faible (mais ce n'est pas sûr... on a le temps de voir !).

Par exemple, avant la pilule et l'avortement légal, la sanction de l'enfantement était pratiquement inéluctable pour la femme qui avait des relations sexuelles. Et si c'était hors mariage, cette sanction était dramatique pour des filles pauvres, sans soutien matrimonial ni marital...

On comprend ainsi l'effondrement récent de mainte règle morale, sans que l'on puisse savoir avant peut-être un siècle, lesquelles ne sont réellement plus nécessaires à la nouvelle condition humaine, et lesquelles le demeurent ; et encore moins, quelles nouvelles règles — ou quelles nouvelles modalités des règles traditionnelles s'imposeront...

L'insatisfaction semble donc ancrée dans des attitudes et des ignorances profondes ; tout se passe comme si la majorité des gens pensaient : du moment que "tout" a changé, "tout" doit changer encore plus, "tout" doit devenir conforme à nos désirs ; ceux qui n'ont pas de voitures ne disent pas : "Personne n'en avait il y a 35 ans, personne n'en a en Égypte" ; ils disent : "Du moment que deux Français sur trois en ont, je devrais en avoir." — "Les autres ont plus que moi avec autant de travail que moi, ou avec moins... Je ne puis avoir moins. Je dois avoir plus. Il faut bien ça. On ne peut vivre autrement". Et les jeunes : "Pourquoi les vieux ont-ils de l'argent et pas nous ?" Alors qu'ils devraient penser au travail que ces vieux ont fait, et à l'appareil de production qu'ils ont mis en place.

Un grand parti politique a pris pour slogan pendant plusieurs années : "Tout est possible" (sauf sans doute de parvenir au pouvoir). Le choix de ce slogan montre à quel point un grand nombre de citoyens ont perdu le sens du possible et de l'impossible, et combien leur sont étrangères les notions de production.

M. Georges Marchais résumait en 1973 et 1974 cette insatisfaction profonde et diffuse en disant : "Cela ne peut plus durer". C'est malheureusement la prospérité qui n'a pas duré.

Pour consommer, il faut produire ; et pour attribuer des produits à des non-producteurs, il faut les prélever sur la production des producteurs.

 

 

4. Les insatisfactions du cœur

 

Mais au-delà de ces insatisfactions strictement économiques ou matérielles, il y a ce que j'appellerai volontiers les "insatisfactions du cœur". Les autres, et notamment le sentiment d'injustice et l'hypertrophie de la volonté d'égalité, n'en sont sans doute que des dérivés.

L'homme moyen d'aujourd'hui prend conscience du vide de son cœur et de ses mains.

Il suffit de parler (aujourd'hui, c'est encore possible) avec des personnes nées aux alentours de 1890 ou de 1900, qui ont connu, au moins dans leur enfance, les restes de l'atmosphère de la vie traditionnelle, pour mesurer la distance séparant la morosité, la grisaille de notre temps de l'ardeur, du primesaut d'antan. La France était gaie ; les Français chantaient. Pauvreté, oui ; mais entrain, faculté d'admiration et d'enthousiasme ; ardeur de vivre... De belles émissions de T.V. nous ont montré ces vieillards, ces personnalités(5). "C'était dur, mais on était content !" — "Les femmes chantaient en faisant le ménage ; les éboueurs en enlevant les ordures". Je puis écrire que ce n'est pas une illusion tardive, une construction a posteriori. J'ai vécu, j'ai observé cette force vitale dans mon village ; on était fier de vivre, fier de tout : de Douelle, de son curé, de son maire..., du chêne qui dominait sa "cévenne" et que l'on voyait de quatre cantons, de nos feux de Saint-Jean, de notre fête votive du 15 août, des grandes noces de nos parents où cent personnes étaient conviées(6), fier de nos parents eux-mêmes, si pauvres fussent-ils, et de notre maison(7). On se "tenait bien", à l'église, au travail, à la fête, pour faire honneur à la maison et à Douelle ("Dérengas-vous, sen de Doela"(8)).

Aujourd'hui, finie la pauvreté, pléthore de biens, de services, d'informations ; frénésie de consommation et de voyage. Satiété (à seize ans, on a déjà "tout" vu).

"La France s'ennuie", avait écrit Viansson-Ponté dans un article célèbre, précédant de peu l’explosion imprévue de 1968 : "Métro, boulot, dodo".

 

 

5. L'inquiétude

 

À ces espoirs infantiles ("Tout est possible"), à ces explosions, succèdent, en effet, des périodes grises,  des inquiétudes qui, chez certains, vont jusqu'au désespoir.

"On ne réalisera pas ses rêves. Le monde est mal fait. La vie est absurde."

Les "mass média" nous apportent chaque jour un flot d'informations décousues, complexes, instables, tragiques... Partout des revendications, des grèves, des conflits... À voir les grands de ce monde, d'aussi près que les caméras, on apprend qu'ils ne sont pas ces dieux tutélaires que nous imaginions quand nous les voyions seulement, en grand uniforme, figés et grandis par les estampes. Ce monde est incompréhensible, trop compliqué, trop immense. La France n'est qu'un bien petit peuple, divisé, pas courageux, pas sérieux...

On attendait trop du grand espoir du XXe siècle ; c'était, mais ce n'était que, un grand espoir économique ; il portait sur les faits, mais sur les seuls faits de production, de consommation, de durée du travail, d'hygiène, de durée de vie... Beaucoup y ont  des facteurs bien différents : la misère et la pauvreté ne paraissaient-elles pas le seul obstacle à la plénitude de vie, au bonheur ? Alors, on a tout "misé" sur le salaire et la "société de consommation" : les huîtres, l'appellation contrôlée, la salle de bain, le réfrigérateur, la machine à laver, l'auto, la caravane... On a oublié l'harmonie et la grâce, "plus belle encore que la beauté", l'aménité, le dévouement, la vertu... On ne sent plus le charme des visages, des plantes et des plaines, des monuments et des villes, qu'à travers des images, des photographies, trop belles, trop peu liées à la continuité du temps et des espaces et mises trop nombreuses et trop vite sous des yeux trop jeunes...

Aujourd'hui, l'homme moyen se défend d'être riche, il se dit, et se croit même souvent pauvre (comme si on était pauvre en ayant 10 fois le revenu moyen mondial par tête d'humain !) — mais on sait déjà qu'il est plus difficile d'être heureux en étant riche qu'en étant pauvre.

La plupart des riches d'hier s'agitaient déjà frénétiquement pour oublier leur être, mais cependant ils se sentaient des devoirs, des pouvoirs, un honneur, une noblesse(9). Mais que penser de millions de riches, dont la seule richesse consiste en l'abondance de biens banals, obtenus souvent sans travail et sans mérite ? Que feront les hommes quand ils seront tous riches ? Que feront-ils quand ils seront égaux ? Que feront-ils quand la société sera juste ?

L'homme d'aujourd'hui, et surtout l'adolescent, se caractérise ainsi par une instabilité qui le fait passer, d'espoirs vagues et indéfinis où l'action serait la sœur du rêve et de la spontanéité, à la peur d'un monde immense et brutal, où n'existent que de fragiles facteurs de sécurité. Dans ses phases de dépression, l'adolescent interprète au plus mal les innombrables informations qui lui viennent de partout ; si on lui fait part de la faiblesse de la natalité française, il n'en déduit pas qu'il lui faut élever des enfants, mais qu'il ne faut plus en avoir du tout. S'il souffre, il faut qu'il se drogue ; s'il est contrarié, il violente ; s'il pense, il ressent son vide...

Ainsi commence à se dessiner la physionomie mentale d'un homme riche, sans foi et sans Dieu. Il n'est plus occupé que quelques dizaines de milliers d'heures sur sept cent mille, aux tâches traditionnelles de la prière et du travail(10). Au-delà de la frénésie quotidienne, du bricolage, de la pelouse à tondre et des voyages organisés, il est seul, en face de lui-même, n'ayant (presque) rien à faire, sinon penser à des choses bizarres qu'il ne comprend pas.

 

Notes

(1) Que penser en effet de grèves telles que celles de novembre 1978 dans la S.N.C.F. et dans la marine marchande qui détournent les clients et les dirigent vers des concurrents ? En novembre 1978, des dirigeants même de la S.N.C.F. durent recourir à l'avion pour assurer leurs déplacements ; les fleurs, fruits et légumes du Midi de la France prirent les transports routiers... Bien sûr, les premiers sont revenus au rail, mais une part des seconds est restée à la route .
(2) Il s'agissait, en fait, comme on l'a dit plus haut, non d'enquêtes statistiques conduites, contrôlées et publiées par l'O.N.U., mais d'une compilation reproduisant des statistiques nationales, chacune élaborée selon ses procédures propres. Dès le 14 février 1974, l'I.N.S.E.E. rappelait dans une note officielle que "toute comparaison internationale (de tels écarts) est actuellement dénuée de tout fondement". Mais la calomnie l'emporte toujours à court terme sur la vérité. Pour un examen plus détaillé, cf. J. Fourastié, "L'Anti-économique en question", Revue d'économie politique, 1976, n° 16, p. 807 sq.
(3) Jean d'Ormesson, Au Plaisir de Dieu, Gallimard, 1974. Récit illustré par une "dramatique T.V." de grand succès.
(4) Machinisme et Bien-Être, ch. IV.
(5) Les conteurs. Ceux qui se souviennent...
(6) Noces moins étonnantes que celles qu'a décrites Pierre-Jakez Hélias dans Le Cheval d'Orgueil. Mais l'atmosphère générale de mon pays quercynois était bien la même que celle de cette Bretagne.
(7) On ne demandait pas aux enfants : "Comment t'appelles-tu ?" (le nom de famille était inusité et presque ignoré), — mais "Dé qual ès ?", c'est-à-dire "De quelle maison, de quelle souche ?".
(8) "Laissez la place, nous sommes de Douelle".
(9) Lorsque les riches et les puissants ont cessé d'être nobles, les temps actuels ont commencé..
(10) 75 années de vie font 657 000 heures ; 40 années de travail à 1 800 heures par an font 72 000 heures. Heureusement, il y a le sommeil, mais combien d'heures par nuit dorment nos frénétiques ?
Mes grand-mères "priaient" plusieurs heures en moyenne par jour.

 

© Jean Fourastié (1907-1990 à Douelle !), in Les Trente Glorieuses (ou la Révolution invisible de 1946 à 1975), Librairie Arthème Fayard, 1979.

 


 

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(Écrit le 25 octobre 1997 par J. Choussat - Mis en ligne le 12 août 2000 - 10872 lectures)
À notre service, les services publics ?
(Écrit le 15 décembre 2020 par A. Verdier-Molinié - Mis en ligne le 15 juin 2022 - 1743 lectures)
Le rôle des élites, selon A. Minc
(Écrit le 18 janvier 2003 par A. Minc - Mis en ligne le 12 janvier 2009 - 6009 lectures)

 

 

Trente
Glorieuses
"Les trente glorieuses ce sont les trente années pendant lesquelles le peuple français a été affranchi des grandes contraintes de la rareté millénaire, a triplé son niveau de vie et le pouvoir d'achat des salaires les plus faibles, a profondément transformé son genre de vie. Jean Fourastié, qui a intensément vécu toute cette période en témoin attentif et informé — ses travaux sur la France et le monde moderne ont une autorité internationale — fait ici l'histoire économique, sociale et culturelle de cette période, en mettant en évidence les mécanismes essentiels de l'évolution et sans dissimuler, au contraire, les désillusions, les troubles et les inquiétudes qui sont aujourd'hui les nôtres. Ce livre a été écrit pour aider la France et les Français à surmonter les difficultés du dernier quart du XXe siècle.

['Quatrième' de couverture]