Il s'agit ici d'un court extrait de l'essai du médecin pédiatre et psychologue Jean Rousselet, spécialiste des problèmes de la jeunesse. L'auteur part du constat suivant : la jeunesse se détourne du travail, lui refuse la place qu’il avait avant dans la société, au grand dam de leurs aînés qui pourtant subissent eux aussi le même processus. Après avoir exposé les caractéristiques de cette évolution des mœurs, l’auteur en cherche les causes et les possibles solutions. Le rejet du travail par les jeunes et moins jeunes se manifeste pour l’auteur par plusieurs comportements, qu’il expose dans les deux premiers chapitres de l’ouvrage. Est mise en évidence la tendance à repousser le plus possible l’échéance de l’entrée dans la vie active, en allongeant des études, que l’auteur considère parfois comme inutiles d’un point de vue professionnel et sans réel débouché. Également, le comportement consistant à enchaîner les petits boulots sans fin est étudiée par l’auteur : l’entrée dans la vie active n’est ainsi pas réelle. Quand enfin celle-ci arrive, la tendance est à donner de l’importance aux aspects matériels plus qu’aux apports du travail en lui-même, qui apparaissent comme négligeables. Ces derniers comportements touchent la jeunesse, mais le principal problème concerne toute la société de la fin du XXe siècle : la valeur travail y a perdu de son importance, non pas au profit de la paresse, mais bien d’autres voies considérées comme étant la clef d’une vie épanouie : loisirs, études, vie familiale. Voyant toute une série d’autres valeurs s’opposer à lui, le travail se voit réduit à un simple impôt en temps, à une nécessité pour pouvoir vivre. Faire carrière, s’épanouir dans le labeur n’a que peu d’importance de ce point de vue : l’essentiel est hors du travail... [Extrait de Tribune socialiste]

 

"Il peut paraître paradoxal, impudent même, d’évoquer le refus actuel de certaines formes de travail, quand le chômage s'accroît et quand la jeunesse, particulièrement sensible à cette nouvelle intolérance, se trouve être aussi la première victime de la crise économique.
C'est prendre le risque de nourrir le discours de tous ceux qui pensent excuser les responsabilités des pouvoirs économiques et politiques en faisant le procès de leurs seules victimes"

J. Rousselet

 

 

 

Il est trop facile de toujours accuser les jeunes

 

Il serait trop facile d'expliquer cette désacralisation du travail par le seul relâchement des mœurs. Ce serait mettre sur le même plan des attitudes qui ne menacent qu'une certaine conception de la société et d'autres qui attentent au contraire à une certaine image de la personne. Beaucoup pourtant cèdent à la tentation d'assimiler l'homme à son outil et n'hésitent pas à blâmer aussi sévèrement ceux qui osent faire état de leur dégoût des tâches aliénantes et ceux qui sans vergogne affichent leur volonté de bouleverser l'ensemble des normes sociales et des échelles de valeur. Leur morale est une et indivisible. Au moins en ce qui concerne leurs opinions, car il ne semble pas en être toujours ainsi au plan de leurs propres comportements.

Par peur du changement, de n'importe quel changement qui pourrait venir troubler la sérénité de leurs jugements habituels, et les obligerait à prendre parti sur des problèmes d'actualité, qu'ils veulent ignorer, ils préfèrent rendre la jeunesse seule responsable d'une contestation globale qu'il leur faut bien reconnaître dans tant de domaines. Il est facile alors d'imputer à son impatience naturelle ce que l'on se refuse à expliquer par des causes plus évidentes qui risqueraient, elles, à être soulignées, de mettre en cause la responsabilité de la société tout entière.

Pourquoi alors attacher de l'importance à des manifestations ou des revendications juvéniles dont chacun sait par expérience le caractère outrancier ?

Pourquoi aussi accorder crédit à des jugements portés sur le travail par des jeunes qui ne travaillent pas encore ou ont commencé à le faire depuis trop peu de temps pour avoir acquis le droit d'en parler ? À croire ces sévères censeurs, ils ne le critiqueraient que par habitude de tout critiquer et parce que la faiblesse de leurs parents s'est conjuguée avec celle de leurs éducateurs pour encourager chez eux la paresse et l'irresponsabilité.

La faillite éducative des familles est plus souvent mise en avant que celle de la société, et ceux qui en font si facilement état, à tout propos, accusent toujours celle des autres et jamais la leur. Comme si certains avaient en même temps le privilège de blâmer et celui de ne jamais se tromper dans leurs propres conduites parentales.

Toujours selon ces bons esprits, il serait vain d'attendre courage et persévérance d'adolescents trop gâtés et trop protégés. Leur peu d'attirance pour le travail ne serait qu'un aspect entre autres de leur coupable inclinaison à ne rien respecter des leçons du passé. Avec un peu d'autorité tout pourrait rentrer dans l'ordre à condition bien entendu d'imposer la seule vision du présent qui vaille, c'est-à-dire celle qui se refuse à admettre qu'aujourd'hui soit différent d'hier. Ce ne sont pas là discours exceptionnels, et même quand les jugements adultes sont moins tranchés, il est rare de ne pas y retrouver plus ou moins vivace le reflet de tous ces préjugés.

Il est bien difficile pour un père d'accepter en ce domaine comme en d'autres d'ailleurs, les leçons de son fils. Elles risquent d'affaiblir son image d'homme et de pater familias en même temps que son autorité.

Il n'est pas facile non plus, nous l'avons déjà fait remarquer, d'admettre pour soi-même à cette occasion la vanité de ses efforts passés ou de sa propre réussite socio-professionnelle.

Comment aussi espérer bien influencer le devenir d'un enfant et fortifier sa personnalité, en se privant de cet instrument éducatif précieux qu'a longtemps été le respect aveugle du travail Abandonner cet agent de persévérance n'est-ce pas s'exposer aux effets malheureux de l'oisiveté ou du "je m'en foutisme" au moment même où les tentations de la société de consommation multiplient les incitations à de telles conduites ?

La tâche des autres adultes responsables n'est pas plus aisé et l'on voit mal comment, sans précautions préalables, la société pourrait, du jour au lendemain, faire l'économie de ce mode de la production qu'est le culte aveugle de l'activité de travail.

Tous ces risques sont réels et il serait dangereux de les sous-estimer. Il serait encore plus maladroit de fermer les yeux ou de nier contre toute évidence que les jeunes au moment de leur découverte de la vie sociale ont maintenant à surmonter d'obstacles qu'aucune autre génération n'a eu à affronter avarie eux.

Les uns tiennent au fait que leur jeunesse, par sa durée et son contenu, n'a rien de comparable à celle de leurs aînés. Les autres s'expliquent par l'évolution d'une société de plus en plus normative, qui, malgré les apparences, se révèle de plus en plus inhospitalière à tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent jouer le jeu qu'elle impose.

Se refuser à voir ces changements, c'est se condamner à ne rien comprendre au désarroi de la plupart des jeunes et donc refuser de les aider, c'est s'exposer à transformer en révolte ce qui n'était initialement qu'inquiétude. À choisir entre deux maux, il est préférable de discuter avec ses enfants, quitte à leur donner parfois raison contre ses propres opinions, plutôt que s'interdire tout échange avec eux, au risque de perdre leur confiance et leur estime. Et pourquoi, a priori, décider qu'ils ont tort dans tous les domaines ? Pourquoi ceux qui se préparent à entrer dans le monde du travail et qui savent fort bien que tout leur avenir va dépendre de ce que ce monde deviendra, n'auraient-ils pas sur ce point un meilleur jugement que leurs aînés, habitués ou fatigués, et de toute façon plus disposés à préparer leur retraite qu'à faire état de regrets inutiles ? La jeunesse a de tous temps été le principal moteur des révolutions culturelles et sociales, pourquoi lui refuser aujourd'hui ce rôle ?

Si elle commence à faire si peur, beaucoup plus peur que toutes celles qui l'ont précédée dans ce qui n'était jusqu'à hier qu'un simple conflit de générations, n'est-ce pas la preuve qu'elle commence à être différente ? Et si, quoique plus silencieuses, ses attitudes de méfiance à l'égard du travail sont beaucoup plus fréquentes que toute autre forme de contestation, n'est-ce pas la preuve aussi de la priorité qu'elle accorde à ce problème ? On se méfie de ses excès et de ses contradictions, pourquoi ne pas lui prêter attention dans le seul domaine où elle se montre capable d'être à la fois unanime et mesurée ? Si elle fait peur, c'est probablement qu'elle aussi a peur, peur de l'avenir en général et peur plus précisément de son futur socio-professionnel.

 

 

L'apprentissage du découragement

 

Cela paraît difficile à comprendre, tant il est habituel de prétendre que les jeunes d'aujourd'hui "ne connaissent pas leur chance" et sont bien ingrats de si mal juger le monde que leurs aînés ont construit pour eux et qui s'ouvre à eux sous de si riants auspices. Ils commencent à travailler à 16 ans et de plus en plus souvent à 17 ou 18 ans, quand leurs propres pères avaient en général commencé à gagner leur vie dès l'âge de 14 et même de 12 ans. Au moment de décider de leur orientation, ils n'ont qu'à choisir entre tous les nouveaux métiers passionnants qu'a créés pour eux le progrès technologique. En même temps le progrès social, en abolissant les inégalités sociales, se met à offrir à tous, fils d'ouvriers ou fils de bourgeois, les mêmes chances de réussite.

Et que penser des promesses du futur quand d'autres progrès viendront élargir démesurément les champs de toutes ces nouvelles possibilités ? Que les jeunes s'interrogent dès maintenant, sur ce qu'ils feront demain de leurs loisirs peut se comprendre, mais qu'ils soient si inquiets de leur avenir immédiat, de leur insertion à court terme dans la vie active relève pour beaucoup de la simple pathologie mentale.

Et pourtant ! Est-il si facile aujourd'hui de se faire une place dans le monde du travail ? Est-il si facile de concilier ses ambitions et les réalités du marché de l'emploi ? Jamais, en réalité, la compétition n'a été si sévère et jamais les individus n'y ont été soumis si précocement et avec si peu de précautions.

Cette liberté de choix, si souvent mise en avant par les responsables de notre société, est un leurre. Depuis leur plus tendre enfance, les futurs citoyens, quels que soient leurs niveaux intellectuels ou socio-économiques, sont soumis à un véritable conditionnement qui stérilise peu à peu en eux la plupart de leur virtualités et beaucoup de leur dynamisme naturel. Il leur faut commencer à lire et à écrire à 6 ans, pas avant, pas après. S'il est vrai que pour les psychologues, c'est là pour la plupart d'enfants le meilleur âge, il est des exceptions et bien des sujets font l'apprentissage de l'ennui dans des classes maternelles trou prolongées, alors qu'ils brûlent du désir d'apprendre et en sont fort capables. Il est classique d'affirmer que les représentations du monde sont déjà presque tout entières esquissées à 7 ans. Cela veut dire que beaucoup de sujets ayant déjà découvert à ce stade la monotonie de certains travaux imposés risquent d'en garder la vie entière l'appréhension ou l'habitude.

Il en est ainsi tout au long de la scolarité primaire. L'encombrement des classes et la rigidité des programmes obligent dès l'âge le plus tendre à d'incessants efforts plus propres à fondre les individualités dans un moule uniforme qu'à stimuler leur originalité.

Quelques instituteurs s'essaient à aller contre ces tendances en préservant la spontanéité de leurs élèves. Quand leurs expériences pédagogiques ne sont pas l'alibi du système, il leur arrive souvent d'être accusés par les familles ou leur hiérarchie de favoriser à plus ou moins long terme l'échec scolaire en consacrant trop de temps à des activités non sanctionnées par un examen.

Et c'est là le pire des péchés. L'enfant qui flâne en queue de classe ou, plus grave encore, redouble, est aussitôt condamné en effet par tous aux plus tristes destinées sociales. Ses parents s'alarment, consultent psychologues et orienteurs, s'affolent de conseils souvent contradictoires et n'ont de cesse que de faire partager leur désarroi au malheureux responsable de leur panique. Il est bien rare que le petit bonhomme de 8 ans, si tôt accusé de trahir la confiance de sa famille, reste insensible à ce procès que lui fait la société des adultes. Au mieux il apprend à s'en méfier.

Et malheureusement ces parents qui s'inquiètent n'ont pas tort de le faire, même quand leurs remèdes maladroits ne font qu'aggraver la situation. De récentes enquêtes viennent de montrer en effet que l'avenir scolaire et même tout l'avenir socio-professionnel étaient très souvent fonction de l'âge d'entrée en 6e. Commencer le secondaire après 11 ans, c'est diminuer sensiblement les chances d'atteindre finalement le niveau du baccalauréat, donc de voir s'ouvrir les portes des facultés et des grandes écoles. Le commencer après 12 ans, c'est abandonner plus de 80 % de ces mêmes chances.

Il est facile d'affirmer dans les discours que tous les jeunes Français bénéficient aujourd'hui de chances égales de réussite sociale. Malheureusement, les mêmes études montrent que ce sont en très grande majorité les enfants issus des milieux sociaux défavorisés qui, malgré des progrès indéniables, continuent à se voir écartés dès le début des filières scolaires nobles. Ayant plus de mal à s'adapter à un enseignement encore très imprégné de la culture bourgeoise classique que leurs camarades qui y baignent dans leur vie familiale extra-scolaire, sont aussi moins "poussés" qu'eux par leurs parents. Les pères ayant bénéficié d'un enseignement long savent en effet mieux que ceux dont la scolarité s'est arrêtée beaucoup plus tôt, les dangers d'un redoublement ou d'une mauvaise orientation. Ils font tout pour les éviter à leurs propres enfants, à coups de leçons particulières, de surveillance étroite des devoirs et des leçons, d'entretiens répétés avec les professeurs, de changements d'établissement le cas échéant. La scolarité se transforme en surentraînement, ne connaissant ni trêve ni repos, ne tolérant aucun relâchement.

Et cela ne fait que s'aggraver au long des études secondaires. Pour les uns, il s'agit de conserver les avantages initiaux, sans ralentir l'allure et en se mettant à l'abri d'éventuels accidents de parcours, pour se maintenir dans les filières privilégiées. Les risques de perdre pied avant même de pouvoir se présenter aux examens terminaux ne sont pas négligeables, puisque la moitié au moins des sujets insérés normalement en 6e et désireux d'aller jusqu'au bout du deuxième cycle long sont peu à peu éliminés à l'occasion de réorientations successives. Pour les autres, il s'agit au contraire de s'essayer à rattraper le temps perdu en profitant des passerelles prévues à cet effet. C'est souvent difficile. Les changements de section se font en général des plus nobles, riches de promesses futures, vers les plus faibles, celles qui n'en offrent que très peu et très rarement dans l'autre sens.

Vers 15-16 ans, à la fin de la période de scolarité obligatoire, il est possible de diviser grossièrement chaque classe d'âge en trois groupes principaux. Un tiers se prépare contre vents et marées à se présenter au baccalauréat. Certains abandonneront avant ce moment et d'autres y échoueront. Un tiers est plus ou moins déjà inséré dans une structure quelconque de formation, préparant à divers diplômes professionnels : BEP (brevet d'études professionnelles), CAP (certificat d'aptitude professionnelle), etc. Certains aussi abandonneront avant l'échéance ou échoueront. Le dernier tiers enfin, depuis déjà un ou deux ans dans des classes dites de transition ou pratiques, attend la date légale de fin d'études. Faute de professeurs, faute d'équipement, faute de ligne pédagogique générale, garçons et filles y perdent encore trop souvent presque tous leur temps, ne suivent aucun programme et se livrent à des "activités d'initiation" vides de sens pour des adolescents. Des études ont montré qu'il n'est pas rare que leurs connaissances et leur raisonnement s'y dégradent et qu'à leur sortie de ces "garderies", divers tests intellectuels donnent des résultats inférieurs à ce qu'ils étaient à l'entrée. S'ils y apprennent quelque chose, c'est encore parfois à ne rien faire. À peine un sur cinq peut aujourd'hui espérer, après ce purgatoire, être orienté vers de véritables structures de formation professionnelle ou de pré-apprentissage.

Comment, devant ce bilan général, et malgré des progrès indéniables, ne pas parler encore de gâchis d'énergie et de bonnes volontés, et même de faillites économiques ?

Les meilleurs éléments, ou plus exactement les plus favorisés financièrement et culturellement, s'épuisent dans une compétition sans fin, simplement pour avoir le droit de se présenter à l'examen du baccalauréat. Comme l'habitude de la sérénité ou du bonheur, celle de l'inquiétude ou de l'insécurité s'acquiert.

Ces pères bourgeois qui accusent leurs fils d'être des ingrats ou des angoissés pathologiques, ont-ils été pendant leur propre jeunesse soumis aux mêmes épreuves ? Se souviennent-ils bien qu'inscrits tout naturellement en 6e et à n'importe quel âge, il leur était permis de faire leurs études secondaires à n'importe quel rythme ou presque, et dans la section de leur choix ? Il fallait être bien chahuteur ou bien paresseux pour ne pas à la fin décrocher la peau d'âne dont ils continuent à s'enorgueillir et qu'ils citent en exemple à leurs enfants. Combien d'adultes aujourd'hui "arrivés" auraient pu hier triompher des obstacles que doivent maintenant affronter leurs fils ? Cette simple vérité n'est évidemment pas toujours bonne à dire. Qtt scandale familial quand un jeune a l'outrecuidance de s'y essayer.

Et que penser de l'état d'esprit de tous les autres adolescents qui, obligés d'abandonner des rêves imprudemment entretenus par leurs maîtres ou la société, ont déjà à 15 ans une mentalité de ratés, parce qu'un simple accident scolaire ou de santé les a brutalement écartés du peloton de tête, seul autorisé à poursuivre la course ? À force de s'être entendu répéter des années durant qu'ils construisaient leur avenir en réussissant leur passage en 5e ou en se maintenant en 2e C, comment n'en concluraient-ils pas que cet avenir est irrémédiablement compromis à partir du moment où il leur faut redoubler ou être orientés vers le moderne ou le technique ?

Une société n'est ni juste ni sécurisante quand elle se contente de faire des promesses ou quand elle propose également à tous des objectifs que seule une minorité est en mesure d'atteindre.

Comment lui faire confiance pour l'avenir quand, dès l'enfance, beaucoup découvrent que les cartes sont truquées au départ ?

"Si j'avais su" disent la plupart des jeunes travailleurs sans qualification interrogés quelques mois après leur découverte du monde du travail. Mais comment auraient-ils pu savoir, quand tout le système scolaire et social s'est évertué à mettre sur le compte de leur paresse ou de leur inintelligence des échecs qu'expliquaient seules leurs hypothèques culturelles ou économiques initiales ? Leurs propres parents sont-ils même toujours conscients de cette inégalité de base ? N'ont-ils pas souvent surenchéri sur les éducateurs en critiquant chez leurs enfants des insuffisances dont ils étaient, contre leur gré évidemment, les premiers responsables ?

Il est facile de répéter : "J'ai fait beaucoup de sacrifices pour te permettre de poursuivre tes études et tes médiocres résultats ne m'en ont pas récompensé". Il est plus difficile pour un père de reconnaître que certains échecs filiaux tiennent souvent beaucoup à sa propre indigence intellectuelle, à son manque d'attention, à l'insuffisance de ses démarches, à la pauvreté des échanges familiaux. Combien de parents sont-ils même aujourd'hui bien conscients du fait que, dans le domaine de la réussite sociale, les hypothèques culturelles commencent à devenir plus graves que les classiques hypothèques financières ? Est-il normal de laisser aux seuls extrémistes le privilège d'une telle constatation pourtant fondamentale ?

Déçus, critiqués au sein de leur propre milieu, conditionnés à taire beaucoup d'efforts pour peu de résultats tangibles, pourquoi ces jeunes attendraient-ils de l'avenir de travail des promesses que n'a pas su tenir le passé scolaire ?

Restent enfin les autres adolescents confinés et ségrégés deux ou trois ans dans leurs classes de transition ou pratiques. Est-il besoin de souligner qu'ils y perdent définitivement toute espérance et tout goût de l'effort ? Ravalés au rang "d'assistés scolaires", ils s'y forgent des mentalités très semblables à celles de tous les "assistés sociaux". Faire le moins possible pour gagner le plus possible.

Ce tableau peut paraître noir. Que chacun fasse l'effort de l'apprécier à travers sa propre expérience de père ou d'éducateur, et non à travers des discours officiels ou des déclarations d'intention. Il lui sera facile alors de mieux comprendre pourquoi la jeunesse qui étudie n'a pas tellement de raisons d'être joyeuse et rassurée quant à son avenir.

Elle a malheureusement à affronter d'autres difficultés génératrices, elles aussi, des mêmes attitudes de méfiance à l'égard du futur professionnel.

 

 

L'inquiétant futur

 

 

Il est couramment reproché aux jeunes de ne pas savoir c qu'ils veulent et de manquer d'esprit de suite, en particulier en matière d'orientation. Cela paraît souvent vrai, et l'on comprend l'agacement des parents dont les enfants changent de projets au hasard des rencontres ou des émissions de télévision.

Mais comment pourrait-il en être autrement, et pourquoi penser que les jeunes ne souffrent pas autant de cette indécision que leurs aînés qui en sont les témoins désolés ?

S'il existe de réelles vocations, elles sont rares. Les ambitions socio-professionnelles sont, elles, beaucoup moins précoces ou impératives. Elles se construisent petit à petit, naissent d'une image, d'un exemple, d'un souvenir, mais demandent à être longtemps nourries et entretenues pour acquérir force et constance. Prolongeant ou non des rêves d'enfance, il leur faut grandir en même temps que le capital juvénile de savoir et d'informations pour pouvoir vers 15-16 ans se transformer en stratégies scolaires et sociales. Désirer exercer tel ou tel métier, et le faire avec sérieux et persévérance, c'est connaître à la fois son objectif et les chemins qui y mènent. Pour devenir opératoire l'idée maîtresse doit être longuement mûrie et confrontée avec les aptitudes, les goûts ou au contraire les faiblesses et les répugnances peu à peu mises en évidence par les études et l'élargissement du champ des connaissances. Cela ne se fait pas en un jour et sûrement pas à l'occasion d'un simple entretien d'orientation assorti ou non de tests psychomoteurs qui mesurent au mieux ce qui est, mais sont incapables de prédire ce qui sera.

Cela implique aussi des délais de réflexion. Quand les jeunes, à 12 ans et à 16 ans sont mis, au seul vu de leurs résultats scolaires, sur des rails qui interdisent en fait tout regret ultérieur et toute véritable réorientation qui ne soit pas seulement une sanction, de telles maturations psychologiques deviennent impossibles. Dans la meilleure hypothèse, les sujets ayant en 3e de bons résultats mathématiques sont aiguillés vers les carrières scientifiques, ceux qui en ont de moins bons doivent accepter des futurs littéraires ou juridiques, et tous les autres se voient dirigés, presque de force, vers les professions techniques, commerciales ou manuelles. La loterie des concours, des sélections ou les aléas du marché de l'emploi décideront ultérieurement du choix réel de la profession ou du poste de travail.

Il existe des possibilités virtuelles de corriger après cette orientation les décisions initiales. Peu en bénéficient, et ceux qui s'y hasardent doivent fournir de très gros efforts pour se réadapter en cours de route à des enseignements nouveaux.

Le plus simple et le moins frustrant pour un jeune n'est-il pas dans ces conditions d'attendre et de voir venir, surtout quand les projets et les hypothèses de cursus scolaire risquent de surcroît d'être inopinément bouleversés par une de ces réformes du système scolaire et universitaire qui, depuis vingt ans, interviennent en France presque chaque année ?

Il n'y a dans tout cela rien qui puisse pousser les jeunes à s'impliquer dans la construction de leur avenir et le manque d'enthousiasme qui leur est si souvent reproché pourrait aussi bien être jugé comme une marque de prudence et de sagesse. On serait même tenté d'encourager leur scepticisme à considérer ce qui les attend à la fin de leur scolarité, qu'ils aient ou non obtenu les diplômes ou les qualifications recherchées.

D'après les chiffres du dernier recensement, 50 % des jeunes Français s'insèrent dans la vie active sans aucun diplôme professionnel, et 33 % le font sans aucun diplôme d'enseignement général, fût-ce le modeste certificat d'études primaires. Que peuvent-ils attendre de leur futur professionnel ? Comment ne seraient-ils pas légitimement inquiets d'une telle hypothèque et découragés avant même d'avoir commencé, quand tous les moyens d'information ne cessent d'affirmer qu'il ne peut y av de réussite sociale sans diplôme ou sans qualification ? La mode des "self-made men" a fait place à celle de la formation permanente.

50 % des jeunes ouvriers ou employés ayant bénéficié d'une véritable formation professionnelle n'exercent pas la profession à laquelle ils ont été préparés. 40 % des jeunes dotés d'uni réelle qualification professionnelle sont affectés dès leur embauche et pour au moins dix-huit mois à des tâches élémentaires.

En cinq ans, le nombre des jeunes de moins de 25 ans est passé en France de 23 % à 27 % chez les O.S. et les manœuvres, et en 1975 près de trois travailleurs de moins de 20 ans sur quatre étaient ouvriers.

Les diplômes de l'enseignement secondaire et de l'enseignement supérieur ne cessent aussi de se dévaluer sur le marché du travail.

Les chances de devenir cadre moyen quand on était bachelier et celles de devenir cadre supérieur avec un diplôme supérieur au baccalauréat avaient déjà respectivement diminué de 15 % et de 25 % de 1962 à 1968.

Le phénomène ne fait que s'accentuer, traduisant une véritable inflation de titres scolaires. L'augmentation du nombre des diplômes de l'enseignement supérieur s'est ainsi révélée en 1976 trois fois plus importante que celle des postes de cadres supérieurs offerts à ces jeunes.

Cette dévalorisation est d'autant plus sensible sur le marché du travail qu'elle coïncide avec le développement de la crise de l'emploi qui, depuis 1975, affecte toutes les économies occidentales et intéresse tout particulièrement les jeunes. Selon les plus récentes statistiques de l'OCDE en juin 1977, les sujets de moins de 24 ans constituaient plus de 50 % de l'ensemble des chômeurs en France, en Grande-Bretagne et en Italie, ce qui signifiait pour ces mêmes pays un taux de chômage "jeune" supérieur à 10.

Il serait illusoire d'espérer une prompte atténuation de ce phénomène dans les années à venir, car les raisons en sont autant structurelles que conjoncturelles.

En termes purement quantitatifs — nombre d'emplois mis à la disposition des jeunes — elles tiennent tout autant en effet à la nouvelle nature des échanges commerciaux internationaux, aux retombées du progrès technologique, à l'entrée massive des femmes sur le marché du travail, à l'évolution démographique, etc., qu'aux simples variations des taux de croissance économique ou des temps de travail.

En termes purement qualitatifs — nature des emplois proposés aux jeunes — elles ne font le plus souvent que refléter l'inadéquation qui s'aggrave entre les fruits d'un enseignement toujours plus élargi et plus poussé, et les véritables en qualification et en spécialisation du monde du travail.

Tout laisse à penser que jusqu'aux années 1990, les difficultés à trouver un emploi subsisteront pour beaucoup de jeunes, et que celles à trouver un emploi adapté à une formation précise risquent même dans certains secteurs de s'aggraver. On assiste déjà en France depuis 1977 à un certain glissement de la nature des demandes d'emploi jeunes non satisfaites au détriment des niveaux de formation les plus élevés qui, jusqu'à maintenant, semblaient épargnés par le chômage. Le nombre des chômeurs diplômés croît de manière inquiétante et il est à craindre que les mesures de sélection hâtivement instaurées à l'entrée dans beaucoup de facultés n'aient que des effets trop tardifs. À quoi sert-il d'ailleurs, au point de vue économique, comme au point de vue psychologique, d'interdire à jeunes bacheliers l'entrée en 1e ou en 2e année de Faculté de médecine, de pharmacie ou de droit, si rien n'est fait, à ce stade, pour les réorienter vers des filières capables de satisfaire aussi bien leurs ambitions que les exigences réelles du marché de l'emploi ?

La jeunesse n'ignore plus rien de ces difficultés. Elle a même souvent tendance à les exagérer, puisque dans une enquête menée en 1977, près d'un large échantillon représentatif de jeunes Français de 20 ans, plus de la moitié d'entre eux se disent anxieux ou pessimistes quant à leurs chances futures de trouver un emploi et que à peu près autant se disent de surcroît indignés ou révoltés. Dans la même enquête, 25 % de ces mêmes jeunes se voient comme rejetés par la société, 10 % exploités par elle, et 40 % la remettent en question à cette occasion. Contestation de la société à travers le rapport au travail est une phénomène très nouveau. Il y a dix ans, une enquête identique menée près de groupes de jeunes comparables n'avait incriminé pour expliquer les échecs ou les difficultés personnelles en matière d'emploi que le manque de chance, les carences parentales en matière d'éducation ou d'orientation et l'insouciance des sujets eux-mêmes. Ils n'étaient alors que 15 % à accuser la société.

À leur place, qui ne serait d'ailleurs angoissé ou amer ?

Quel prix attacher à un travail jugé si tôt incapable de satisfaire les ambitions, et les besoins nouveaux, de récompenser les efforts scolaires passés, et de permettre, ne serait-ce que la sécurité ?

 

 

Les pères défaillants

 

On peut expliquer aussi cette juvénile désaffection pour le travail par la dégradation de l'image paternelle dans les familles et de l'image virile dans la société tout entière.

S'il est vrai que le mot travail, dans la mesure où il se confond avec la notion d'effort douloureux, a pu être revendiqué par les femmes qui accouchaient, dans le sens de travail obstétrical, il n'en est pas moins vrai aussi que l'image du travail avait jusqu'ici été toujours associée à celle de l'homme. El cela sans qu'il soit nécessaire de faire référence à la psychanalyse. Sans nier non plus que le labeur féminin ait été aussi indispensable à la survie et au progrès de la race humaine que le labeur masculin.

Dans une première période historique le travailleur, cultivateur, artisan ou commerçant, exerçait son métier ou son art au sein et au vu de sa famille. Ses tâches et ses responsabilités professionnelles s'intriquaient tellement avec son rôle familial ou social que beaucoup de patronymes rappellent encore aujourd'hui le métier du premier ancêtre. Il était à la fois homo faber et pater familias, et pour ses enfants les deux images se confondaient d'autant plus qu'ils étaient très souvent appelés à lui succéder dans la même double fonction : Pierre, fils de Paul "le boulanger" avait toutes chances d'être un jour Pierre "le boulanger", père à son tour d'un autre "le boulanger".

Quand ce n'était pas le métier qui singularisait la famille, c'était la terre que cultivait de père en fils une même lignée d'agriculteurs. Pierre, fils de Paul "du val". Dès son plus jeune âge, l'enfant était obligé de s'identifier ainsi au métier de son père. Plus il grandissait, et plus il en apprenait les techniques, les joies ou les peines. L'apprentissage de la vie se confondait avec celui du métier paternel et l'apprentissage de la société extérieure, ne pouvait se faire qu'à travers les échanges de la petite cellule familiale et professionnelle avec son environnement social. Ce processus d'identification était encore plus prégnant et en même temps plus enrichissant au plan psycho-affectif des relations père-fils.

Pour construire sa personnalité, l'adolescent a besoin à la fois d'un modèle et d'un adversaire. Il lui faut se "conformer" pour donner un objectif et une ligne directrice à son dynamisme et à son besoin de dépassement. Il lui faut ainsi "s'opposer" pour mettre à l'épreuve ses forces naissantes et pour les tremper. C'est l'âge du culte du héros en même temps que celui de la critique systématique. Cette ambiguïté peut souvent paraître agaçante, mais elle est indispensable à la complète maturation des individus, comme l'est n'importe quelle gymnastique au développement harmonieux de la musculature.

Dans nos sociétés patrilinéaires, c'est au père qu'incombe la responsabilité d'être en même temps l'exemple à imiter et l'autorité à battre en brèche. L'admiration pour la maîtrise professionnelle de l'homo faber venait hier étayer le prestige plus incertain ou formel du pater familias, tandis que le concret des efforts faits pour transmettre les secrets du métier familial donnait plus d'assise et de mesure aux manifestations d'autorité purement éducatives.

Mais les relations père-fils sont encore plus complexes. Le désir d'imiter cache toujours plus ou moins celui d'égaler et même de dépasser. Le besoin de lutter contre une domination parentale fait souvent place à la tentation d'y substituer la sienne. Il n'est pas nécessaire d'évoquer Œdipe pour expliquer la rivalité qui dresse les garçons et filles contre leurs parents du même sexe. L'étude des communautés de primates ou de mammifères supérieurs montre que l'espèce humaine n'en a pas le monopole.

Quel meilleur moyen de rivaliser avec son père tout en affirmant sa propre autonomie, et pourtant en continuant de lui manifester respect et admiration, que de chercher à le dépasser au plan professionnel ; surtout quand cette dimension de l'existence se confond intimement avec toutes les autres. Peut-être s'agit-il du simple transfert d'une compétition sexuelle plus profonde, peut-être s'agit-il seulement d'un déterminisme instinctuel indispensable au progrès du groupe humain.

Quelle qu'en soit l'explication, ce mécanisme ne pouvait hier que valoriser l'image du métier puisqu'il constituait ainsi le principal et souvent unique facteur de maturation en même temps que la meilleure sanction de l'autonomie.

Faute d'autres rites d'initiation disparus avec la plupart des autres coutumes ancestrales, l'accession au rang d'adulte était d'ailleurs la plupart du temps symbolisée par des cérémonies fortement marquées de préoccupations professionnelles. C'est en passant du rang d'apprenti à celui de compagnon que le fils d'artisan mettait ainsi fin à son statut d'enfant en tutelle. Mais encore fallait-il pour que cette compétition entre père et fils porte ses fruits que l'enjeu en vaille la peine, c'est-à-dire que l'image paternelle reste digne d'admiration et d'envie, ou tout au moins qu'elle se singularise de toutes les autres images d'adultes.

À partir de la révolution industrielle de la première moitié du XIXe siècle, les conditions de travail changèrent pour la plupart des pères. Ceux qui continuèrent à pouvoir chez eux être à la fois modèles professionnels et éducateurs se firent de plus en plus rares. Les mêmes mécanismes d'identification persistèrent pourtant chaque fois qu'étaient réunies les conditions indispensables. De nos jours encore, les fils d'artisans et les héritiers de petites et moyennes entreprises ou de travailleurs indépendants témoignent, vis-à-vis de leur futur travail, d'attentes et de réactions très proches de celles de leurs lointains prédécesseurs et de toute façon très différentes de celles des autres jeunes de la même génération. C'est chez eux que se retrouvent les ambitions les mieux structurées et les représentations du futur laborieux les plus optimistes.

Jusqu'à ces temps derniers les pères, appelés à travailler en dehors de chez eux du fait de la concentration industrielle, s'ils jouaient un rôle moins déterminant qu'auparavant dans la maturation psychologique et socio-professionnelle de leurs enfants, continuaient pourtant à conserver en ce domaine une influence non négligeable. À un moment où les échanges entre la famille et le milieu extérieur, et tout particulièrement le inonde du travail, n'étaient pas comme aujourd'hui nourris des renseignements prodigués par les mass media, c'est à eux qu'il appartenait encore de servir d'intermédiaire et de source d'information. Si les enfants ne voyaient pas leurs pères travailler, c'est quand même à travers ce qu'il rapportait de son activité laborieuse extérieure et de la vie active en général qu'ils découvraient le principal de ce qui se passait en dehors de leur petit univers scolaire ou familial.

Le respect que le père inspirait (et il avait plus de chance qu'aujourd'hui d'en faire naître chez ses enfants) finissait par profiter à son travail et à ses responsabilités sociales. Malt s'il revenait le soir fatigué et un peu découragé, il lui suffisait d'affirmer son autorité pour que celle-ci paraisse procéder autant de son statut de responsable économique de la famille, donc de travailleur, que de celui toujours un peu contesté et formel de père de famille.

Travailler, c'était justifier ou mériter l'autorité au sein du groupe familial. C'était vrai pour les salariés du bas de l'échelle sociale, cela l'était encore plus évidemment pour tous ceux qui pouvaient renforcer cette autorité intérieure de celle qu'ils montraient ou disaient avoir à l'extérieur dans leurs fonctions sociales et professionnelles. Ce qui était su de l'activité paternelle extra-familiale jouait dans les relations père-fils à peu près le même rôle psychologique que ce qui en était vu, quand domicile familial et domicile professionnel se confondaient. L'image du travail se consolidait et s'enrichissait de celle du père.

Qu'en est-il aujourd'hui de toutes ces interactions affectives et culturelles ? Notre propos n'est pas de prendre position dans un débat qui opposerait l'ancienne primauté paternelle aux revendications égalitaires des épouses et des mères, la classique tyrannie du sexe masculin aux efforts d'émancipation du sexe féminin. Il est simplement de constater une situation sans la juger, en suggérant pourtant que la plasticité des habitudes sociales n'est pas telle qu'elle puisse toujours sans dommage s'adapter immédiatement à des bouleversements trop brutaux ou trop rapides. La nature humaine est ainsi faite qu'elle tolère et même réclame d'incessantes petites mutations, mais réagit mal quand on brusque son processus évolutif. Qu'on le déplore donc ou que l'on s'en félicite, force est de constater que depuis une vingtaine d'années, l'image du père se dévalorise dans les familles en même temps qu'y diminuent son autorité et ses responsabilités.

Dans la plupart des milieux, le régime du matriarcat tend à se substituer à celui du patriarcat. Si l'on excepte une fois de plus les artisans et les travailleurs indépendants, les époux commencent à abandonner peu à peu la presque totalité de leurs fonctions familiales anciennes. Ce sont les mères qui en majorité gèrent les budgets et ont l'initiative des dépenses. Elles paient les impôts, le loyer, le gaz, l'électricité, rédigent les correspondances administratives et amicales, placent les économies, donnent l'argent de poche à l'époux et aux enfants, décident des vacances et des sorties, etc. Ce sont elles aussi qui surveillent les études, font les démarches près des professeurs, inspirent les orientations scolaires et professionnelles, assurent la discipline, sanctionnent et récompensent. Et cela en sus de leurs responsabilités propres de mères et de femmes d'intérieur, parfois même en sus de leur propre activité professionnelle. De plus en plus souvent même, il leur arrive d'assumer les responsabilités symboliquement viriles : la conduite de l'automobile familiale, le choix des journaux, des livres, des vêtements du mari et des relations du ménage.

Les sondages concordent pour estimer à 80 % environ de la totalité des épouses et des mères de famille le nombre de celles qui assument seules ou en priorité l'ensemble de ces diverses fonctions et responsabilités. Bien entendu, cette abdication masculine n'est pas volontaire. Elle s'explique par la durée toujours plus grande des horaires de travail et de trajet, par les déplacements professionnels toujours plus fréquents, par la non-coïncidence des temps de loisir et des heures d'ouverture des administrations avec lesquelles il est nécessaire d'établir des relations toujours plus nombreuses. La fatigue physique et nerveuse, les tentations de la télévision, les conditions de vie de beaucoup de logements modernes, la généralisation de mentalités adultes démissionnaires, viennent constituer des excuses supplémentaires. Peut-être aussi la nature féminine sous ses dehors fragiles cache-t-elle des ressources d'énergie dont commencent à être dépourvus beaucoup d'hommes.

Les psychiatres connaissent bien l'influence des inversions de rôles familiaux dans la genèse de certaines déviations sexuelles. Ils savent que la plupart des homosexualités masculines trouvent leur origine dans des comportements maternels excessivement protecteurs, associés à des comportements paternels trop effacés.

Ce refus d'affirmer sa sexualité dans des conduites normalement viriles ne paraît pas très différent du refus manifesté par tant de jeunes d'affirmer leur personnalité par le travail. Ils semblent bien avoir en commun les mêmes timidités et les mêmes appréhensions, nées probablement d'un même manque d'images paternelles suffisamment structurées et exemplaires pendant l'enfance.

Le fait que ces pères absents ou désimpliqués se refusent ainsi de plus en plus à assumer leur ancienne fonction de médiation entre la vie active et la vie familiale n'est pas propre non plus à magnifier chez leurs enfants l'image du travail. Quand, comme nous l'avons déjà signalé, ils ne parlent pas chez eux de leur profession ou n'en savent plus décrire que les aspects les plus rebutants, exprimant plus leurs déceptions que leurs joies, il serait vain d'attendre de leurs fils l'enthousiasme qu'eux-mêmes se refusent à manifester. Si l'image paternelle est demeurée à peu près intacte, il est même normal que les enfants continuant à accorder crédit et respect, cherchent à s'y conformer en exagérant à leur propre plan la désaffection pour le travail dont il est si facilement fait état en famille. Les filles sont alors aussi sensibles que les garçons à cet enseignement du mépris du métier.

 

© Dr Jean Rousselet (1921-1999), in L'allergie au travail, Chapitre 3 — Éditions du Seuil, 1974

 


 

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Dr J.
Rousselet
""Pourquoi travailler ? Pour obéir aux lois de la politique, de la religion et de la morale ? Pour dominer la nature, préparer son salut en "se faire en faisant" ? Pourquoi pas, simplement, travailler pour vivre ?
En grand nombre les jeunes refusent cette sacralisation du travail dont notre culture occidentale est tellement pénétrée qu'elle y voit le meilleur ciment des sociétés et le principal facteur d'épanouissement personnel. Pour eux, il n'est déjà plus qu'une activité parmi d'autres, dépouillée de toute valeur transcendante.
Un peu plus timidement, les aînés commencent aussi à s'en détourner pour lui préférer d'autres horizons et d'autres modèles de réussite. La qualité de la vie l'emporte sur celle des tâches et des responsabilités. Pourquoi ce refus profond ?"

[Quatrième de couverture]