À cet égard, je me dois ici de faire part d'une curieuse expérience, qui ne vaut évidemment pas plus qu'elle ne vaut. Voici une dizaine d'années et même davantage, je tombai en arrêt, dans la partie Public de la Grande Bibliothèque de Tolbiac, sur un savant ouvrage rédigé par un couple dont l'érudition paraissait sans failles : il s'agissait du Dictionnaire historique de l'islam, de D. et J. Sourdel (aux Puf). J'y relevai même une entrée particulièrement intéressante sur la notion de jihâd. Quelques années plus tard, j'ai voulu vérifier l'exactitude de ma citation, à la Bibliothèque d'études de Grenoble. La cote figurait bien ; mais à la place du Sourdel, on trouvait... le Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi (chez Robert-Laffont), somme sans nul doute fort intéressante, mais pas exactement dans la veine du Sourdel... Peut-on, avec Michel Onfray, parler d'autodafé, je ne sais...
Et puis voici que vient de paraître un ouvrage dont Pierre Vermeren a écrit qu'il est "un choc qui interpellera tout lecteur lucide" : il s'agit de “L’Islam contre la modernité” (aux Presses de la Cité), de Ferghane Azihari ; on y trouve des affirmations — toujours très solidement étayées — d'une vigoureuse brutalité qu'aucun auteur "européen" ne pourrait se permettre : en comparaison, les imprécations passées d'Oriana Fallaci, qui scandalisèrent, ne l'oublions pas, jusqu'au très modéré Figaro, sont d'une banale tiédeur. L'ouvrage est dédié "Aux victimes de l'Islam et des oppressions politico-religieuses", ce qui suffit amplement à en donner le ton. Aussitôt les habituelles vociférations qui tentèrent de couvrir (et y parvinrent très largement) les thèses de Gouguenheim et/ou de Fanjul haussèrent le ton et se ruèrent à déployer la désormais habituelle offensive médiatique. Ainsi par exemple de cet historien du CNRS qui s'efforce de dénoncer en Azihari "un fanatique plus dangereux que ce qu'il dénonce"... Certes certes, mais Ferghane Azihari, qu'on pourra traiter d'apostat si on le souhaite, est issu d'une famille musulmane, et donc pétri de culture éponyme : il connaît son sujet "de l'intérieur", si je puis m'exprimer ainsi, d'autant qu'il fait montre de savoirs véritablement encyclopédiques. On pourra toujours lui cracher dessus, il sera bien difficile de lui apporter la contradiction.
Tenez — je sors en apparence de mon sujet — j'ai lu quelque part qu'il avait dit : "Les traites négrières sont l'invention de l'Islam", ce qui m'avait paru d'une insigne insolence (si vous voyez ce que je veux dire), et plutôt la fable de quelque journaleux. Eh bien, pas du tout, et voici son texte (écrit) exact : "Si les musulmans n'ont pas inventé l'esclavage, la traite négrière, soit le commerce à longue distance des esclaves noirs, est née en revanche sous l'impulsion de l'islam, dès la seconde moitié du VIIe siècle, en réponse à l’interdiction d'asservir des hommes libres à l'intérieur de l’Empire islamique. Ibn Kaldoun écrit : "Les nations nègres sont en règle générale dociles à l'esclavage, parce qu'ils ont peu de ce qui est essentiellement humain et possèdent des attributs tout à fait voisins de ceux d'animaux stupides". Fermez le ban.
Pas tout à fait, cependant : notre Ferghane cite — entre mille autres auteurs — Fanjul et Gouguenheim ; dès lors, in fine, il sera bon de lire chez lui un peu de ce qui vient clairement corroborer la thèse développée dans "Aristote..."
Et j'en reviens donc à S. Gouguenheim et à la notion de dignité humaine : celle de l'auteur de Aristote au mont Saint-Michel non seulement n'a pas été respectée, mais elle a été sciemment piétinée. Ce savant auteur s'est retrouvé enfermé dans une situation d'humiliation (il en a terriblement souffert dans sa chair même), ses détracteurs ayant ôté toute rationalité à son travail. Il a été traité comme un inculte voyou : E pur si muove!, pourrait-il murmurer, comme tel très lointain devancier.
Bianca Lechevalier, in "Génocides et identifications", Revue Dialogue - Recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille - 2005, 2e trimestre, n° 168, p. 69.
"Le livre en chrétienté est comme l'eau, comme le sang : il irrigue la vie de l'âme", in L'Enluminure romane au Mont-Saint-Michel : Xe-XIIe siècle"
Monique Dosdat
"Je vois bien aujourd'hui paraître un néo-fascisme qui coche un certain nombre de cases : refus de la démocratie, de la République, de la laïcité ; éloge de la violence des rues pour imposer son projet ; mise en cause de la Révolution française et de la philosophie des Lumières ; anti-sémitisme et, non plus combat contre les maçons et les chrétiens, mais stigmatisation de complotistes ; célébration des guerres dites justes sous prétexte de libération des peuples ; lecture inégalitaire des races humaines en même temps que négation de l'existence des races, avec un renvoi systématique des Blancs et de leur culture en bas de la pyramide humaine ; validation de la phallocratie et de la misogynie au nom des coutumes tribales et des traditions maghrébines ; virilisation et admiration des terroristes transformés en héros valeureux et courageux, combattants d'une juste cause ; soumission à la culture de mort qui permet d'associer l'obtention du paradis à l'assassinat d'enfants juifs devant leurs écoles confessionnelles, de croyants dans leurs églises, prêtres compris, ou de mécréants pris au hasard dans la rue ; haine des États et des nations au profit d'un internationalisme, l'Europe étant le premier maillon de cette destruction des nations au profit d'un monde globalisé ; construction conceptuelle d'un Homme nouveau, post-naturel, artificiel, susceptible de générer une nouvelle civilisation, celle du transhumanisme. Ce néo-fascisme se constitue en étoile avec un certain nombre de branches qui toutes se rassemblent en un même centre, à savoir une civilisation post-chrétienne : le décolonialisme, l'indigénisme, le néo-féminisme, le racialisme, la théorie du genre, le différentialisme, le ségrégationnisme, le communautarisme... travaillent à réaliser ce projet néo-fasciste — de gauche"
Michel Onfray
Prologue...
"Pendant la Révolution française, la ville d'Avranches, alors chef-lieu du district, a recueilli en dépôt la majeure partie des livres, manuscrits et imprimés provenant de l'abbaye du Mont-Saint-Michel. Des deux cents manuscrits médiévaux parvenus jusqu'à nous, soixante ont été entièrement réalisés par les moines bénédictins de la fin du Xe au XIIe, siècle et constituent une des plus belles collections de France de l'époque romane. En ce temps âpre et brutal de la féodalité, quand le savoir et l'étude s'étaient réfugiés à l'abri des monastères, ils témoignent du soin extrême apporté à la copie des livres. Influencé par les prestigieux modèles hérités de l'Empire carolingien et des îles anglo-saxonnes, le scriptorium normand du Mont-Saint-Michel va créer son propre style d'enluminure au milieu du XIe siècle, en donnant naissance à des créations originales, et à son tour fera école. Le livre à l'époque romane est le lieu discret de la rencontre entre l'art et la connaissance. Les peintures dissimulées entre les feuillets de vélin, les mises en pages réfléchies qui organisent lettrines, titres et textes et harmonisent les encres et les couleurs, ne racontent nulle histoire, ne veulent rien révéler du temps et du lieu de leur création. Elles ne délivrent qu'un seul message : lecture et écriture sont prières. Nés dans le silence d'une abbaye bénédictine, destinés à être ouverts avec révérence et gardés loin des yeux profanes, les manuscrits du Mont-Saint-Michel révèlent aujourd'hui leur splendeur. Cet art inspiré, souvent pauvre en moyens, s'accorde particulièrement bien aux multiples directions explorées par l'art graphique contemporain, qui privilégie le trait et le contraste". [Monique Dosdat]
AVANT-PROPOS : Dark Ages...
Les "âges sombres" du Moyen Âge sont de retour. L'histoire culturelle de l'Europe, pourtant éclairée depuis plusieurs décennies par les travaux de nombreux médiévistes, fait l'objet d'une révision. S'impose désormais l'image biaisée d'une chrétienté à la traîne d'un "Islam des Lumières", auquel elle devrait son essor, grâce à la transmission d'un savoir grec dont l'époque médiévale avait perdu les clés. On parle d'un "héritage oublié", dont il faudrait rendre conscients les Européens(1).
La thèse n'aurait en soi rien de scandaleux, si elle était vraie. Il reste qu'elle repose sur un certain nombre de raccourcis ou d'approximations, et qu'elle fait l'économie d'une série d'éléments historiques pourtant bien établis. Elle relève ainsi, malgré les apparences, plus du parti pris idéologique que de l'analyse scientifique(2). On oublie en effet la permanence de l'attrait pour la Grèce antique au cours des premiers siècles du Moyen Âge, ainsi que les composantes culturelles grecques de la religion chrétienne. On oublie aussi que la Grèce survivait en partie au sein de la vaste construction politique et civilisationnelle qu'était l'Empire byzantin, empire que l'on évacue de l'histoire européenne. De la sorte, on laisse sous silence les échanges culturels, la circulation des manuscrits et des lettrés entre Byzance et l'Occident, ainsi que le rôle des traducteurs du grec en latin, authentiques passeurs de savoir. Au cœur de ces divers processus se situe l'œuvre immense réalisée au début du XIIe siècle par Jacques de Venise et les moines du Mont-Saint-Michel, encore trop ignorée — ou occultée. Également absents de nombreux livres ou publications, les chrétiens d'Orient, les savants nestoriens, qui, par un immense et séculaire effort de traduction du grec au syriaque puis du syriaque en arabe, conservèrent le savoir grec, pour finir par le transmettre à leurs conquérants musulmans.
En somme, l'histoire du développement culturel de l'Europe médiévale, et en particulier de sa réappropriation du savoir grec, histoire dense et complexe, n'obéit pas au schéma trop simple et trop linéaire qui tend de nos jours à s'imposer. C'est donc à une tentative de rééquilibrage scientifique d'une vision unilatérale et orientée que je me suis ici attelé, en voulant donner à un public aussi large que possible, en dépit de leurs aspects techniques ou érudits, des éléments d'information et de comparaison issus des travaux de spécialiste, souvent peu médiatisés. Mon intention n'est pas polémique, sauf à considérer comme tel le souci de réfuter des discours faux.
Au seuil de cet essai, il m'est agréable de remercier toutes les personnes qui ont répondu à mes fréquentes sollicitations et m'ont beaucoup aidé par leurs encouragements et leurs conseils, voire leurs relectures attentives et leurs suggestions : Nicolas Champoux, Jacqueline Desloy, Markus Egetmeyer, Éric Levaillant, Christian Levasseur, Djamel Manar, Roland Mauri, René Marchand, François-Olivier Touati ont droit à toute ma gratitude.
INTRODUCTION : Histoire d'une transmission
"Que les 'Arabes' aient joué un rôle déterminant dans la formation de l'identité culturelle de l'Europe [est une chose] qu'il n'est pas possible de discuter, à moins de nier l'évidence"(3).
C'est cette "évidence" que je crois pourtant possible de discuter, notamment en raison de l'ambiguïté du terme "Arabes" — que révèle d'ailleurs l'emploi de guillemets par l'auteur. S'exprime ici une vision de l'histoire qui tend à devenir une opinion commune, formulée sous la forme de deux thèses complémentaires.
La première est celle de la dette de l'Europe envers le monde arabo-musulman de l'époque abbasside (à partir de 751) : l'Islam aurait repris l'essentiel du savoir grec, l'aurait ensuite transmis aux Européens, et serait donc à l'origine du réveil culturel et scientifique du Moyen Âge, puis de la Renaissance. La deuxième thèse est celle des racines musulmanes de la culture européenne : la pensée, la culture et l'art européens auraient été engendrés, au moins en partie, par la civilisation islamique des Abbassides.
L'ensemble donne de l'histoire de l'Europe et de son identité une image qui contredit la vision classique, celle des "racines grecques" et de l'identité chrétienne du monde occidental. Ces deux thèses opposées s'appuient sur des lectures contradictoires d'une même période où tout semble s'être joué, c'est-à-dire la première partie du Moyen Âge, entre les VIe et XIIe siècles. C'est sur eux que va porter notre étude ; à partir du XIIIe siècle, les faits sont trop bien établis pour qu'il vaille la peine de les reprendre.
LUMIÈRES DE L'ISLAM, ÂGES SOMBRES DE LA CHRÉTIENTÉ ?
La lumière vient de l'Orient... De l' "intermédiaire arabe" à l' "Islam des Lumières"
Reprenons l'argument de la dette. Tout commencerait avec l'arrivée en Occident des écrits venus du monde arabo-musulman. Celui-ci, animé, à partir de l'époque abbasside, par une "fébrilité de savoir"(4), une immense soif de connaissances, aurait découvert et assimilé l'ensemble de la pensée grecque. Grâce aux traductions en arabe, les œuvres des philosophes, des médecins et des mathématiciens antiques auraient, dans un premier temps, fécondé l'Empire musulman, puis, lentement traduites de l'arabe en latin, auraient ensuite, à partir du XIIe siècle, irrigué le monde médiéval. C'est donc grâce à l' "extraordinaire développement intellectuel et scientifique", à un "bouillonnement considérable dans les domaines privilégiés : philosophie, médecine sciences"(5), survenus aux VIIIe et IXe siècles, que, trois à quatre cents ans plus tard, l'Europe aurait à son tour pris son essor scientifique.
On place donc au cœur de la dynamique européenne cet immense mouvement de traduction des œuvres grecques, consécutif à la découverte des versions arabes de ces mêmes œuvres. Ainsi que l'exprime un manuel universitaire, pris parmi d'autres :
"La science grecque se transmet principalement aux Latins par l'intermédiaire de l'Islam et la plus grande partie de ce retour aux sources s'opère dans l'Espagne redevenue chrétienne grâce à la Reconquista. C'est là que des clercs de toute l'Europe, y compris d'Italie, viennent à partir du XIIe siècle puiser aux sources arabes, et, en les traduisant, contribuent à la redécouverte de la science grecque"(6)
Corollaire de cette proposition : l'Islam aurait fait fructifier ce savoir grec et se serait ainsi profondément hellénisé, constituant de la sorte le trait d'union entre les civilisations de l'Antiquité et de la Renaissance.
Au-delà de la dette que représente cette transmission, l'Europe serait également redevable envers l'Islam d'une part essentielle de son identité. L'idée du rôle d'intermédiaire joué par les Arabes(7) a ainsi été englobée dans une thèse plus large, celle du rayonnement d'un "Islam des Lumières". Il ne s'agit plus seulement de dire qu'un peuple et sa langue ont transmis un savoir mais d'attribuer à une civilisation et à une religion une supériorité culturelle sur ses voisines et un rôle de matrice. L'empire des Abbassides aurait non seulement été un "pont" entre l'Antiquité et l'Occident latin, mais aurait de surcroît, durant près de quatre siècles, constitué un univers créatif, à l'origine d'une révolution scientifique(8). On se réfère souvent, pour illustrer cet âge d'or, à la célèbre "Maison de la Sagesse" de Bagdad. Là, juifs, chrétiens et musulmans auraient échangé leurs connaissances dans les domaines scientifique et philosophique, à une époque où l'Occident latin demeurait en retard, avant d'être bientôt gagné par le "fanatisme" des croisades.
Nombreux sont les intellectuels, historiens, islamologues, écrivains, de toutes origines, qui ont repris et diffusé cette thèse(9). Récemment, le 19 avril 2007, dans un article intitulé "Les vraies racines de l'Europe", Mme Zeinab Abdel Aziz, professeur de civilisation française à l'université Al-Azhar du Caire, parlait des "huit siècles de la présence fondatrice de l'islam en Europe" :
"Tout l'Occident dans son ensemble a été édifié sur l'apport indéniable de l'islam [...]. C'est grâce aux penseurs arabes que l'Europe a connu le rationalisme"(10).
Du côté européen, J. P. Roux, spécialiste du monde turco-mongol, écrivait en 1983 :
"L'Europe ne serait pas ce qu'elle est si elle n'avait connu l'islam. Il appartient à son patrimoine"(11).
Des nuances sont parfois proposées, ainsi de la part d'universitaires arabes chrétiens qui mettent l'accent sur la nature plus arabe que musulmane de la civilisation abbasside (où, pourtant, les Persans jouèrent un rôle essentiel). Enfin, au sein des islamologues occidentaux, les jugements sont partagés, allant de l'adhésion totale à une profonde réserve(12). Mais la thèse la plus médiatisée est bien celle qui confère à l'Islam médiéval la paternité de l'essor de la civilisation européenne. À cette présentation s'ajoute une vision spécifique du monde européen : sans l'entregent de l'Islam, l'Europe ne serait pas sortie des "âges sombres" du Moyen Âge.
Dark Ages : débat scientifique et enjeu politique
La théorie de la dette de l'Europe implique celle de la prééminence du monde musulman sur la chrétienté médiévale. Une sorte de légende noire du Moyen Âge semble de nouveau prendre le dessus ; elle donne de l'Europe des VIIe-XIIe siècles l'image réductrice d'un continent arriéré, enfermé dans les Dark Ages — cliché que des historiens médiévistes avaient pourtant cru réfuter.
Ce contraste entre les deux civilisations est attribué à la nature même du Dar al-Islam, présenté sous les séduisantes couleurs d'un univers de tolérance religieuse, d'ouverture culturelle, d'essor scientifique rationaliste, bref une civilisation supérieure à ses homologues chrétiennes, byzantine ou latine, et somme toute fort proche de la civilisation idéale, du moins telle qu'on se la figure de nos jours en Occident.
Sous l'influence de l'actualité, le sujet a pris une dimension politique. Les enjeux, on le devine, ne sont pas minces en ce début de XXIe siècle. Ils s'inscrivent dans le long face-à-face entre l'Islam et l'Occident (la remarque vaut également pour la confrontation entre l'Islam et le monde hindou). C'est pourquoi, à l'heure où l'on se propose de rectifier les manuels scolaires afin de rappeler la place de l'islam dans le patrimoine européen comme y invite un rapport récent (2002) de l'Union européenne(13), une tentative de clarification est apparue nécessaire. Elle passe en particulier par la mise à la portée du grand public des travaux des érudits : spécialistes des mondes byzantin et musulman, des chrétiens syriaques ou de l'histoire des sciences.
UNE VISION RÉDUCTRICE
Approximations
La thèse dont on débat ici repose sur un certain nombre d'approximations. À examiner les travaux de plusieurs spécialistes de l'Occident, de l'Islam ou du monde byzantin, il apparaît en effet que les choses ne sont pas si simples qu'elle le présente. Dans un livre publié en 1993, B. Lewis formulait une nuance essentielle en remarquant que l'hellénisme de l'Islam était "l'hellénisme tardif du Proche-Orient, un prolongement de l'Antiquité tardive, plutôt qu'une redécouverte du classicisme athénien de la grande époque comme cela devait se produire plus tard en Occident"(14).
Il faisait notamment allusion à l'engouement pour les philosophes néoplatoniciens, préférés à Platon et au sort contrasté que connurent les écrits d'Aristote. L'hellénisation du monde abbasside ne fut donc pas de même nature que celle de l'Europe médiévale. Il faudra ici tenter d'en prendre la mesure.
Une autre approximation consiste à faire du monde islamique un bloc homogène, et à confondre en particulier arabité et islamisme, attribuant à l'Islam, civilisation fondée sur une religion, ce qui relève de la culture de langue arabe. Or l'univers arabe ne petit être réduit à une seule foi, pas plus de nos jours qu'au Moyen Âge. À cet égard, les données démographiques sont importantes : les arabes chrétiens et les chrétiens arabisés du fait de la conquête musulmane constituaient encore près de la moitié de la population des pays d'Islam aux alentours de l'an mil.
On admet d'autre part comme évident le passage de l'univers scientifique et philosophique grec au monde islamique où, pourtant, la Parole maîtresse est celle de Dieu, contenue de toute éternité dans le Coran. Les rapports entre fois science, entre religion et savoir n'étaient pas, dans l'Islam "classique" (celui des dynasties umayyade et abbasside), faciles et directs. La croyance en la nature incréée du Coran eut d'importantes conséquences sur la constitution d'un savoir scientifique comme sur la possibilité d'une expression libre de la pensée. Par ailleurs, les termes de "science" ou de "savant" avaient en terre d'Islam un sens spécifique ; c'est pourquoi il faut se garder d'attribuer aux "savants" (ulémas) musulmans, spécialistes du Coran, des hadiths ou du droit, le même état d'esprit qu'aux savants de l'Antiquité. Ainsi, lorsque A. de Libera parle du monde abbasside comme d'un monde "sans retard ni handicap intellectuels", où "les mosquées sont de véritables lieux de recherche" et où l'on "savait parfaitement réciter et interpréter le Coran"(15), il amalgame des éléments très différents. Si la dernière affirmation est d'évidence exacte, la seconde, faisant des mosquées des "lieux de recherche" est en revanche erronée, puisqu'elle extrapole à l'univers des sciences ce qui ne concernait que les études portant sur la religion.
L'idée de racines mérite également examen : qu'entend-on exactement par l'expression des "racines musulmanes de l'Europe" ? Y a-t-il des concepts, des représentations du monde, des techniques (artistiques ou matérielles), spécifiquement islamiques, qui feraient de l'Europe une sorte d'héritière ou d'appendice du monde musulman ?
Polémique et ethnocentrisme
La polémique n'est pas absente du débat, puisque la thèse de la dette aboutit à établir une hiérarchie entre les civilisations médiévales. L'histoire des civilisations est lue comme l'opposition d'un Islam éclairé, raffiné, spirituel, à un Occident brutal, guerrier et conquérant(16). D'un côté le monde de l'esprit, de l'autre celui du sabre. On instaure finalement, à la place de l'ancien ethnocentrisme occidental, un nouvel ethnocentrisme, "oriental" cette fois.
On oppose un monde arabo-musulman en avance à un Occident en retard, dont la seule et tardive suprématie aurait été d'ordre technique et militaire. Ce seraient par conséquent des facteurs matériels qui expliqueraient que l'islam ait perdu cette avance avant de devoir accepter la domination européenne. Cette thèse conforte l'opinion selon laquelle les Européens seraient demeurés en quelque sorte des Barbares, ayant vaincu par la force des armes ceux qui étaient leurs maîtres en spiritualité et en sciences.
C'est oublier que les croisades échouèrent, et que l'Europe fut militairement acculée à la défensive par les Turcs, jusqu'au XVIIe siècle. C'est, par ailleurs, sinon inverser les identités, du moins magnifier un monde érigé en modèle, vierge de toute violence, et dénigrer l'autre, réduit à des cohortes de soudards incultes(17). On le voit notamment à travers l'exemple, maintes fois rapporté dans les manuels scolaires, du noble syrien, Ousamâ (1095-1188), qui laissa un témoignage ironique et mordant sur les désastreuses pratiques médicales des Francs(18). Or des travaux récents ont montré qu'Ousamâ avait composé un texte de propagande et, surtout, que la médecine des Francs était loin d'être aussi médiocre qu'il le prétendait(19). Par ailleurs, si l'Europe doit la Renaissance à l'Islam, il faut comprendre pourquoi ce dernier n'a pas en retour participé à cette Renaissance(20). On méconnaît ainsi souvent, ou l'on dévalorise, le passé européen, tandis que l'on vante celui de l'Islam. La honte et l'orgueil se font face ; il n'y a pas là de quoi bâtir un dialogue fructueux.
Les véritables questions à se poser, hors de toute polémique, sont de nature historique. Elles concernent l'hellénisme du monde islamique, la nature et l'intensité réelle de la pénétration du savoir grec au sein de l'univers arabo-musulman ; elles touchent aussi les voies par lesquelles ce savoir grec fut remis à l'honneur en Occident.
Ces interrogations portent en germe un autre problème, que seuls de rares spécialistes ont abordé : celui de la qualité et de l'exactitude des traductions effectuées, et donc de la portée des livres ainsi obtenus. Il n'est ni aisé ni anodin de passer du grec à l'arabe — que ce soit ou non par l'intermédiaire du syriaque —, puis de l'arabe au latin. Quel texte philosophique, quel raisonnement scientifique peuvent sortir indemnes de telles transformations répétées où, non seulement le vocabulaire, mais la pensée, exprimée par la syntaxe, basculent d'un système indo-européen à un système sémitique avant de faire retour au système d'origine ?
LES RACINES GRECQUES DE L'EUROPE
Dark Ages ? L'Occident médiéval mû par la quête du savoir
Poser la question des racines culturelles de l'Europe conduit à évoquer la démarche qui anima les Européens eux-mêmes, donc à rappeler les origines, les modalités et les conséquences de la redécouverte et de la réappropriation du savoir grec par les intellectuels médiévaux des VIIIe-XIIe siècles. De fait, nous sommes bien là au cœur de l'identité culturelle de l'Europe(21).
Nul ne peut nier qu'avec la chute de l'Empire romain d'Occident, le savoir antique tomba en grande partie dans l'oubli. Toutefois, il est également indéniable que Byzance sut, à partir des VIIIe et IXe siècles, se tourner de nouveau vers ses origines grecques, et que, dès la renaissance carolingienne, l'Europe occidentale fut animée du même souci. On fait parfois bon marché (le I;, soit de la soif de savoir qui poussa l'Occident à chercher la science partout où il croyait pouvoir la trouver. Il ne s'agissait pas d'une quelconque convoitise pour les "richesses de l'Orient", mais bien de retrouver le savoir antique. Cette volonté est visible dans l'exploitation des manuscrits gréco-arabes découverts lors de la Reconquista espagnole aux XIe et XIIe siècles, ainsi que dans la quête des textes grecs eux-mêmes, conservés en Occident depuis la fin de l'Antiquité (Italie, Sicile, Nord de la France) ou parvenus au fil des siècles depuis Byzance, en particulier via l'Italie du Sud et la Syrie (et plus rarement par les Balkans ou Chypre).
Le monde occidental chrétien du Moyen Âge fit de son mieux pour retrouver le savoir grec. Il y parvint au terme d'un étonnant effort pluriséculaire dont la constance et l'opiniâtreté témoignent de l'intime conviction que là résidait la matrice de sa civilisation. Il a, dans cette quête, une dette envers l'Empire romain d'Orient, Constantinople, grand oublié de l'héritage européen, qui partageait avec lui un même patrimoine culturel et civilisationnel, celui de l'Antiquité classique. On évoquera donc ceux qui maintinrent vivante la culture grecque au profit de la civilisation européenne, comme ceux qui s'attachèrent à la redécouvrir.
Les chemins de la découverte
Sans prétendre à une étude globale de la science médiévale, l'objectif poursuivi ici demeure vaste, voire trop ambitieux, mais l'entreprise paraît légitime(22). Le débat tourne donc autour de la réception et de la diffusion du savoir grec, et du rôle fécond de celui-ci, au sein d'aires culturelles et géopolitiques très diverses. La façon dont l'héritage grec fut exploité constitue un solide critère d'identification des civilisations médiévales, européenne et islamique, dont on tentera de mesurer le degré respectif d'hellénisation. Cela permettra d'évaluer la place et le rôle des élites chrétiennes (européennes ou arabes) et musulmanes dans le développement de la pensée et du savoir européen entre les VIIIe et XIIe siècles.
On examinera plusieurs thèmes qui constituent les différentes facettes du même objet. D'abord, la permanence en Occident d'une curiosité pour le savoir grec, aussi modestes qu'en aient été les fruits pendant quelques siècles — c'est ce que j'ai appelé la "filière grecque". Cette tradition attachée au souvenir de la Grèce antique explique en partie la formation de "renaissances" successives en Occident, des temps carolingiens au XIIe siècle. Ces différentes renaissances ne furent pas des phénomènes indépendants ni réductibles à de simples catalogues d'ouvrages liturgiques ou théologiques. On y découvre une logique interne, où chaque époque emboîte le pas à la précédente, prend appui sur elle pour élaborer ensuite une production neuve. L'une après l'autre, ces élaborations s'inscrivent dans la même chaîne, et témoignent d'un rapport identique à la connaissance et à la culture. Dans ce mouvement, le volontarisme des élites politiques — parmi lesquelles nombre de gens d'Église — a joué un rôle moteur. Ce n'est pas un hasard de constater, tout au long de cette période, que le mythe politique des origines troyennes des Francs fut si prégnant, avant de s'épanouir définitivement aux XIIIe et XIVe siècles(23).
Il est ensuite nécessaire, dans une perspective plus large, de rappeler tout ce que le développement scientifique du bassin méditerranéen et de l'Europe doit aux chrétiens syriaques des VIe-Xe siècles. La science arabo-musulmane, en particulier, leur est redevable du socle de ses connaissances. Un autre phénomène est de nos jours largement ignoré, bien qu'il ait eu ses historiens : la vague de traductions de l'œuvre d'Aristote, effectuées directement à partir des textes grecs à l'abbaye du Mont-Saint-Michel cinquante ans avant que ne démarrent en Espagne, à Saragosse ou à Tolède, les traductions réalisées d'après les versions arabes de ces mêmes textes. Cet ample mouvement, où se distingua Jacques de Venise (mort vers 1150), a permis à la France du Nord et à l'Angleterre, et même aux marges occidentales de l'empire germanique, de disposer de l'intégralité de l'œuvre d'Aristote et de commencer à faire fructifier cet héritage, scientifique et philosophique, avant de disposer des traductions de l'arabe. Il démontre la curiosité qui animait les clercs de l'Europe chrétienne, cherchant à recueillir un savoir grec dont ils se sentaient et se savaient les héritiers.
Une comparaison avec le monde islamique des VIIIe-XIIe siècles est en outre indispensable. Il faut évaluer à sa juste mesure ce que la civilisation arabo-musulmane retint du savoir grec et, plus encore, de l'esprit intellectuel de la Grèce classique, et ce qu'elle en rejeta. C'est en quelque sorte le "filtre" islamique qu'il convient d'analyser. Le logos des Grecs s'est-il fait la même place dans le monde de la révélation coranique que dans celui fidèle aux Évangiles ? En d'autres termes, la passion exprimée pour la pensée grecque par les falâsifa, les grands philosophes musulmans tels qu'Al-Farabi (mort en 950), Avicenne (980-1037) ou Averroès (1126-1198), a-t-elle eu des répercussions hors de la sphère du monde des idées ? L'hellénisation fut-elle un phénomène général, touchant la société et les mentalités collectives, ou demeura-t-elle circonscrite à quelques membres des élites intellectuelles ? Et, chez ces derniers, quelle fut en définitive la place respective accordée à la pensée grecque et aux principes islamiques ? Cela revient à déterminer quels rapports entretinrent avec le savoir grec ces trois ensembles que l'on confond parfois, à savoir la religion musulmane (islam), la société musulmane (Islam) et les lettrés de langue arabe (toutes religions confondues). Cette mise au point est nécessaire avant de se poser la question de la dette de l'Europe envers l'Islam.
On tentera, pour finir, de comparer les civilisations médiévales chrétienne et musulmane du Moyen Âge en posant les questions de leur identité et de leur perméabilité respectives, de la nature et du degré de leurs échanges. Le processus de transfert culturel est-il aussi évident qu'on le présente parfois, comme si une pensée philosophique, une conception du monde, pouvaient s'exporter aussi aisément qu'un sac de riz ?
Savoir médiéval et savoir moderne
Insistons encore sur deux points préalables. Si l'on parle des savants, des lettrés, des philosophes, davantage encore lorsqu'il s'agit des mathématiciens, on étudie de très petits groupes humains. Ainsi, en comparant entre elles les civilisations de l'Europe du haut Moyen Âge, de l'Islam des Abbassides ou de l'Empire mésobyzantin, et en cherchant à établir quels furent leurs apports respectifs au progrès humain, scientifique ou philosophique, il ne faut pas perdre de vue que les effectifs mis en jeu sont très faibles, de l'ordre de quelques dizaines d'hommes par siècle, sur des populations de dizaines de millions d'individus... Déterminer si une civilisation était ou non "en avance" sur ses voisines et adversaires revient en définitive à mettre en regard la production des quelques lettrés concernés, sans préjuger du degré de culture de populations encore majoritairement analphabètes(24). Les choses seraient radicalement différentes si notre attention se portait sur les sociétés contemporaines des XXe et XXIe siècles qui ont eu pour ambition d'édifier des structures d'enseignement capables de dispenser à une grande partie de leurs jeunes un savoir scientifique, technique et littéraire.
La comparaison de civilisations différentes doit autant que possible s'effectuer en examinant la réalité des découvertes scientifiques, leur valeur et leur portée, en analysant les systèmes juridiques mis en place et leur conception de la personne humaine, en détaillant le rapport aux textes sacrés et le degré de liberté laissé à la raison humaine dans leur examen, leur commentaire et leur interprétation, en mettant en parallèle les formes d'expression artistique (peinture, sculpture)... La tâche est loin d'être simple ; à peine l'entamera-t-on ici.
Dans le domaine scientifique, celui des mathématiques, de la physique, des sciences dites naturelles, il faut aussi éviter tout anachronisme. Ce que nous appelons de nos jours "science" s'est développé à partir du XVIe siècle, bien que les premiers pas aient été accomplis dès le XIIIe siècle. C'est avec les travaux de Copernic (1473-1543), Cardan (1501-1576), Viète (1540-1603), Kepler (1571-1630), Descartes (1596-1650), Leibniz (1646-1716), que l'Europe — et l'Europe seule — a créé la science moderne, dont l'universalité actuelle démontre le rôle primordial à l'échelle de l'humanité. Cela n'a été possible que grâce à des innovations radicales par rapport à tout ce qui avait pu être fait antérieurement, que ce soit par les Grecs, les Arabes, les Indous ou les Chinois. Progrès gigantesques dans l'abstraction des mathématiques et la formalisation de leur langage, progrès stupéfiants également dans l'observation et l'expérimentation, tant des astres que du corps humain ou de la nature. Un saut qualitatif s'est alors produit, dont nous dépendons encore. En revanche, quels que soient les mérites des mathématiciens byzantins ou arabes, chrétiens ou musulmans, on ne peut à leur égard parler d'un tel saut épistémologique. Leurs travaux sont demeurés dans la ligne de ceux des Grecs de l'Antiquité, des Mésopotamiens ou des Indous. Toutes ces civilisations ont participé du même mode de développement et de recherche scientifiques. À tous égards, il vaut mieux parler de "savoir scientifique" que de "science". Les Grecs, comme les Arabes ou les Indous, n'avaient pas la possibilité de vérifier leurs hypothèses de manière assurée : ils ne "calculaient" pas, au sens où l'on se mit à calculer en Europe à partir de la fin du Moyen Âge(25). L'exemple des mathématiques est éclairant : les Grecs, les Indous ou les Arabes n'usaient pas du formalisrne abstrait qui nous est devenu familier mais qui remonte aux travaux de Chuquet (1445-1500), Viète et Descartes et n'a pris la forme que nous lui connaissons qu'au XIXe siècle. Ainsi, les équations algébriques sont exprimées au Moyen Âge de manière rhétorique, avec des références à la vie quotidienne. Expression déroutante pour nous, et qui augmente d'ailleurs la difficulté de la compréhension des textes mathématiques antiques ou médiévaux. Il n'y a là aucune dévalorisation des civilisations médiévales, juste une appréciation de leur degré de développement dans le domaine très particulier de ce que l'on appelle aujourd'hui dans le monde entier, les "sciences".
CHAPITRE PREMIER
Permanences éparses et quête du savoir antique : la filière grecque
Les Évangiles furent écrits en grec. Le christianisme à ses débuts était une religion d'expression grecque, même s'il atteignit vite l'universalité en se diffusant au sein d'un empire latin. Que la langue du Nouveau Testament fut initialement le grec, avant que les premières traductions latines n'apparaissent au IVe siècle, explique le prestige de la langue hellène auprès des élites intellectuelles de l'Occident médiéval [La première Bible entièrement en latin est attestée en 250 à Carthage (saint Cyprien en fait d'abondantes citations). Apparaissent ensuite les traductions distinctes regroupées sous le nom de Vetus latina, d'un usage courant jusqu'au VIIIe siècle, et qui furent élaborées à partir du texte grec de la Septante pour l'Ancien Testament. Saint Jérôme (mort en 420) réalisa ensuite une traduction presque intégrale de la Bible, à partir du texte hébreu, connue sous l'appellation de Vulgate et qui s'imposa au Moyen Âge, à travers les versions remaniées de l'époque carolingienne. Voir P.-M. Bogaert, "La Bible latine des origines au Moyen Âge. Aperçu historique, état des questions", Revue théologique de Louvain, 19, 1988, p. 137-159]. On doit y voir la première raison qu'avait l'Europe latine de se tourner vers la Grèce. Avant d'être attirés par Aristote, Archimède ou Platon, les esprits étaient guidés vers Marc, Luc, Matthieu ou Jean. Le christianisme était par ailleurs nourri, imbibé, dès ses origines, de culture grecque. L'importance accordée à l'Esprit-Saint et au Verbe de Dieu renvoie à des notions enrichies par la pensée antique. Une idée aussi fondamentale que celle de personne humaine était grecque, elle devint chrétienne.
Cela explique que, au moment même où la paideia — système scolaire grec — antique semble disparaître en Europe occidentale (entre 500 et 550), un timide processus de redécouverte s'amorce, qui ne cessa par la suite de croître au long du Moyen Âge avant de se prolonger aux temps de l'humanisme et de la Renaissance.
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On découvre dans le même temps que, de l'autre côté de la Méditerranée, l'hellénisation du monde islamique, plus limitée que ce que l'on croit, fut surtout le fait des Arabes chrétiens. Même le domaine de la philosophie islamique (Avicenne, Averroès) resta en partie étranger à l'esprit grec.
Ainsi, il apparaît que l'hellénisation de l'Europe chrétienne fut avant tout le fruit de la volonté des Européens eux-mêmes. Si le terme de "racines" a un sens pour les civilisations, les racines du monde européen sont donc grecques, celles du monde islamique ne le sont pas.
[Quatrième de couverture]
Notes
(1) M.-R. Menocal, The Arabic Role in Medieval Literary History. A Forgotten Heritage, Philadelphie, Pennsylvania University Press, 1987 ; A. de Libera, Penser au Moyen Âge, Paris, Seuil, 1991, notamment pp. 98-142.
(2) L'autodénigrement n'est pas absent des critiques adressées à la chrétienté médiévale ; on y trouve aussi parfois des éléments volontairement démoralisateurs, dont la diffusion est utilisée à des fins politiques plus mortifères que constructives.
(3) A. de Libera, Penser au Moyen Âge, op. cit., p. 104.
(4) A. Miguel, L'Islam et sa civilisation, Paris, Armand Colin, 1990, p. 156.
(5) R. Mantran, L'Expansion musulmane, Paris, PUF, "Nouvelle Clio", 1969, pp. 168 et 170.
(6) B. Laurioux et L. Moulinier, Éducation et cultures dans l'Occident chrétien. Début XIIe-milieu du XVe siècle, Paris, Messene, 1998, p. 24.
(7) P. Benoît et F. Micheau, "L'intermédiaire arabe", in M. Serres (dir.), Éléments d'histoire des sciences, Paris, Bordas, 1989, pp. 151-175.
(8) Idée souvent exposée sans nuances, par exemple par J. Baschet, La civilisation féodale, Paris, Flammarion, 2006, 3e éd., pp. 102-104.
(9) M. Arkoun, L'Humanisme arabe au IVe (Xe) siècle. Miskawayh, philosophe historien, Paris, Vrin, 1982 ; id., Essais sur la pensée islamique, Paris, Maisonneuve et Larose, 1984 ; M. Chebel, L'Islam et la raison, Paris, Perrin, 2005 ; H. L. Gottschalk, "Die Rezeption der antiken Wissenschaften durch den Islam", Anz. Österreichischen Akademie der Wissenschaft, Phil-Hist. Klasse, 102, 1965, pp. 111-134 ; R. Rashed (avec la collaboration de R. Morelon), Histoire des sciences arabes, Paris, Seuil, 1997 ; J. Vernet, Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne, Paris, Sinbad, 1985.
(10) L'article est disponible sur Internet : http : //fr.articlesbase.cont/ article_134227.html.
Note SH : Mme Zeinab Abdelaziz répond en réalité de façon particulièrement véhémente au fameux "Discours de Ratisbonne" prononcé par le pape Benoît XVI. Elle écrit, sous le titre "Les racines escamotées de l'Europe" : [...] l'Europe, ou plutôt tout l'Occident dans son ensemble, a été édifié non seulement sur l'apport indéniable de l'Islam, mais aussi sur la diversité d'autres cultures. Il est manifestement reconnu, par tous ceux qui tiennent à la probité scientifique de la documentation historique, que la tradition des musulmans a profondément contribué à l'émergence de l'Europe et de l'Occident. C'est grâce aux penseurs arabes que l'Europe a connu le rationalisme auquel le pape a consacré sa conférence de Ratisbonne [...]".
(11) Préface à F. Gabrieli et al. (dir.), Histoire et civilisation de l'Islam en Europe. Arabes et Turcs en Occident du VIIe au XXe siècles, Paris, Bordas, 1983 (traduit de l'italien)..
(12) Comparer R. Mantran, L'Expansion musulmane, op. cit., p. 168-175 ; D. Sourdel, La Civilisation de l'islam classique, Paris, Arthaud, 1983, pp. 405 412 ; J.-Cl. Garcin (dir.), États, sociétés et cultures du monde musulman médiéval. Xe-XVe siècles, Paris, PUF, "Nouvelle Clio", 2000, t. II, pp. 327-398 et t. III, pp. 183-208 ; A.-M. Delcambre, L'Islam des interdits, Paris, Desclée de Brouwer, 2005, pp. 71-75 ; D. Urvoy, Histoire de la pensée arabe et islamique, Paris, Seuil, 2006 (pp. 144-170 : "L'assimilation du 'savoir étranger' ").
(13) M. Luis Marfa de Puig, Rapport du 8 novembre 2002, commission de la Culture, de la Science et de l’Éducation, Assemblée européenne, Coopération culturelle entre l'Europe et les pays du Sud de la Méditerranée, document n° 9 626.
(14) B. Lewis, Les Arabes dans l'histoire, Paris, Flammarion, 1993, p. 165.
(15) A. de Libera, Penser au Moyen Âge, op. cit., pp. 100-101.
(16) L'un des premiers à développer cette théorie fut René Guénon (1886-1951). Il entre dans cette vision du monde une conception qui n'est pas sans rappeler, à l'envers, la célèbre thèse de S. Huntington du "choc des civilisations", alors qu'elle est de nos jours défendue par des adversaires de la pensée de l'universitaire américain... (S. Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997).
(17) Parmi maints exemples, l'historien américain M. Bonner (Le Djihad, Paris, Téraèdre, 2004, pp. 167-168) parle, à propos des croisés, d' "orgie de massacres", d' "enthousiasme pour la violence et le sang versé", sans voir qu'il prend au pied de la lettre les envolées littéraires des chroniqueurs, et que les croisés aspiraient d'abord à verser leur propre sang, à subir le martyre là où le Christ avait subi sa Passion.
(18) A. Miquel, Ousamâ, un prince syrien face aux croisés, Paris, Fayard, 1986, pp. 86-88..
(19) P. Mitchell, Medicine in the Crusades. Wallare, Wounds and the Medieval Surgeon, Cambridge, Cambridge University Press, 2004..
(20) On procède parfois à de rapides analogies et à des comparaisons superficielles, ainsi entre la littérature édificatrice musulmane des Xe-XIIe siècles, l'adab, et l'humanisme européen du XVIe siècle, pourtant bien différents par leur vision de l'homme et du monde..
(21) Sur ce point, voir l'introduction de J. Brunschwig et G. E. R. Lloyd, Le Savoir grec. Dictionnaire critique, Paris, Flammarion, 1996, pp. 17-23.
(22) Une revue récente, Anabases, publiée depuis 2005 par l'université de Toulouse, se consacre aux traditions et à la réception de l'Antiquité. L'analyse de ses numéros montre que le Moyen Âge reste encore un domaine peu exploré.
(23) C. Beaune, Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, 1985.
(24) Voir, pour le monde byzantin, H. Hunger, "Lire et écrire à Byzance", in O. Delouis (dir.), Le Monde byzantin, du milieu du VIIIe siècle à 1204. Économie et société, Paris, Hachette, 2006, pp. 177-199 ; H. Hunger, Schreiben und Lesen in Byzanz. Die byzantinische Buchkultur, Munich, C. Beek, 1989 ; B. Mondrain, Lire et écrire à Byzance, Paris, CNRS, 2006.
(25) P. Benoît, "Calcul, Algèbre et marchandise", in M. Serres (dir.), Éléments d'histoire des sciences, op. cit., pp. 197-221.
Quelques "dits" de Ferghane A...
Les intellectuels musulmans demeurent inconsolables de la disparition de l’âge d’or de l’Islam, en oubliant que cet âge d’or n’avait rien d’exclusivement musulman, qu’il fut le fait d’un cosmopolitisme, d’apports étrangers dus à l’Inde, à la Perse, à la Chine, et qu’il est une parfaite hérésie par rapport à l’Islam originaire et à la culture islamique de Médine. La brillante civilisation qui s’élabora entre le IXe et le XIIe siècle dans les cours des métropoles comme Bagdad, Le Caire, Ispahan, Cordoue […] était largement étrangère à la religion . Et si l’éclat de l’Islam ancien résidait avant tout dans sa faiblesse ? Forts de leur poids démographique, la contribution des non-musulmans à l’épanouissement des arts, des lettres et des sciences dans l’Orient des premiers califes fut décisive. Si Saladin et les Arabes n’ont pas appris aux Européens à construire des cathédrales, contrairement à ce qu’a affirmé un politicien français [Jean-Luc Mélenchon, en 2011. Il faut ajouter que le même individu n'a pas craint, très récemment, de renouvelé cette contre-vérité], les chroniqueurs musulmans rapportent que le calife al-Walid a désespérément requis l’aide d’artisans byzantins pour décorer des mosquées de Damas et de Médine, au point de menacer Constantinople de détruire des églises en terre musulmane en cas de refus.
"La culture européenne, sur son plan intellectuel, n’est qu’un développement ultérieur de certaines des phases les plus importantes de la culture de l’Islam", lit-on sous la plume de Mohamed Iqbal, père spirituel du Pakistan [Mohammad Iqbal, The Reconstruction of Religious Thought in Islam, Stanford University Press, 2013. Édition originale 1930]. Mais alors, comment comprendre que ni la Renaissance, ni la Réforme, ni la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles ou celle des Lumières n’ont eu la moindre répercussion dans le monde islamique, qui ne les a même pas remarquées ? [B. Lewis, Comment l’islam a découvert l’Europe, p. 44].
Les affabulateurs aiment créditer l’Islam des réalisations des cultures qu’il a côtoyées et absorbées, en faisant fi de leur éclat avant l’arrivée des musulmans.
Même avant l’Islam, c’étaient principalement les chrétiens et les Juifs qui étaient les enseignants des Arabes dans les écoles où ces derniers apprenaient à lire et à écrire, et il est un fait qu’à Médine, où les Juifs étaient les maîtres d’école, l’écriture était plus pratiquée que dans les parties purement païennes de la péninsule.
À l’inverse des peuples germaniques qui s’introduisent dans l’Empire romain d’Occident en s’appropriant sa langue ou des Mongols se convertissant à l’islam après avoir saccagé Bagdad au XIIIe siècle, les savants musulmans ont, à quelques exceptions près , toujours refusé d’apprendre ces langues de culture que furent le grec, le latin, le copte ou le syriaque, en dépit de leur solide implantation dans les régions passées sous leur domination. C’est pourquoi les traductions gréco-arabes furent surtout le fait de chrétiens, « tous trilingues, parlant l’arabe pour la vie quotidienne, le grec pour la culture livresque, le syriaque ou l’araméen pour la liturgie », et qui finiront par être remerciés mille ans plus tard par un génocide oublié [Il s'agit du génocide assyro-chaldéo-syriaque de 1915 au sein de l'Empire Ottoman. Il est légitime d'ajouter (texte sénatorial du 22 février 2022) : "Ceux qui ont fui les persécutions en 1915 sont les mêmes qui ont été chassés par Daech en Irak et en Syrie. Comme en 1915, les victimes sont chrétiennes et les bourreaux musulmans"]. "La connaissance des langues est la porte d’entrée vers la sagesse", estimait au XIIIe siècle le franciscain britannique Roger Bacon, ayant lui-même étudié l’arabe, le grec et l’hébreu. La comparaison entre l’attitude des élites musulmane et romaine à l’égard de l’héritage de la Grèce n’en est que plus révélatrice.
Dans L'Islam contre la modernité, Ferghane Azihari, issu d'une famille musulmane comorienne, mais d'abord libre penseur, mène un combat intellectuel à la manière de Voltaire. À la lumière des textes fondateurs et de la géopolitique, il montre comment l'Islam a rejeté l'héritage des grandes civilisations antiques, colonisé les esprits et les peuples, et bâti un système de surveillance morale étouffant. Passant en revue les rendez-vous que l'Islam a manqués avec la modernité au cours de son histoire, il dénonce une "superstition" responsable du blocage des sociétés islamiques, rétives à toute réforme, et interroge la menace que fait peser aujourd'hui l'expansionnisme islamique sur l'Europe et ses libertés.
[Quatrième de couverture de l'ouvrage de F. A.]
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Ce dernier demi-siècle a connu de grandes polémiques où la pensée dominante a défendu les idéologies qui lui servent de fondations : […] ainsi du mythe d'un islam civilisateur de l'Occident que décomposait Aristote au mont Saint-Michel (2008) de Sylvain Gouguenheim.
Michel Onfray raconte l'histoire de ce qu'Orwell, dans 1984, nommait les "crimes par la pensée".
[Quatrième de couverture de l'ouvrage Autodafés, L'art de détruire les livres (Les Presses de la Cité, 2021) de Michel Onfray]
