Les socialistes, jamais à court d'idées qu'ils estiment géniales, les ont remplacés par des professeurs d’école aux sempiternelles revendications aigres. On voit le résultat. Et dire qu'ils manifestent l’intention de remettre le couvert...
E. Simon
À la mémoire de Jean Baron et de son oncle, le "père Robert", instituteurs bretons
L'école était bien vieille. On n'accédait pas directement de la cour dans la classe, et ce n'était pas par respect des prescriptions réglementaires, mais parce que la porte, à demi-pourrie, d'avoir été trop de fois heurtée par des sabots impatients de l'ouvrir, ne tenait plus et avait dû être condamnée. On passait donc d'abord dans un réduit où s'entassaient, avec le bois de chauffage, deux ou trois vieilles tables démantibulées ; puis on se faufilait dans la classe par une porte basse et étroite.
Les tables d'écolier, bien vieilles, au plateau raviné selon les veines du bois, au bord entaillé par le couteau d'on ne sait combien de générations d'élèves, étaient disposées de façon irrégulière, dans un désordre spatial manifeste, mais dans un ordre logique qu'on m'expliqua : il fallait bien couvrir les trous du plancher et laisser les espaces sans danger pour les évolutions entre les bancs et pour les allées et venues au tableau. Dans le fond, une longue table de cuisine était flanquée de part et d'autre d'un banc sans dossier. Une armoire s'accotait dans le coin. Le tableau noir régnait sur le mur de devant. Il avait été repeint depuis peu.
On était à la fin de janvier. Il était huit heures et demie et je venais d'entrer (attention à votre tête, M. l'Inspecteur !) à la suite des trente jeunes espoirs du cours préparatoire. Installé au bureau, je sacrifiais à la routine : signer le registre d'appel, compter de l'œil le nombre des présents, le noter sur le bulletin d'inspection. Un regard sur le cahier de préparations.
Morale : devoirs envers les parents (ce que je trouve partout à cette époque de l'année) ; lecture : le son "ette" ; calcul : 12 (2e leçon).
Allons, on en est au même point que dans la plupart des cours préparatoires. Commençons à rédiger le rapport d'inspection : Exercices de la classe...
Pendant ce temps, les répliques vingt fois entendues s'échangeaient.
— Pourquoi faut-il aimer ses parents ?
— Parce qu'ils nous nourrissent, m'sieur !
— Et quoi encore ?
— Ils nous paient nos costumes, etc.
— Et comment, tout petits que vous êtes, pouvez-vous leur montrer que vous les aimez ?
— En les aidant, m'sieur !
— A quoi, par exemple ? Toi, Yvon, que fais-tu ? Et toi, Yann ? Si vous êtes trop petits, vous vous entendez avec votre grande sœur. Pour quoi faire, par exemple ?
— On va chercher du bois, ou on va faire les commissions...
Enfin jaillit la réponse trop classique, au point d’en être suspecte :
— On met le couvert, m'sieur !
— Tout seul, Yvon ?
— Avec ma sœur, m'sieur !
— Comme s'appelle ta sœur ?
— Josette.
— Moi aussi, moi aussi...
— Très bien : Yvon et Josette mettent le couvert. Qui va venir m'écrire cela au tableau ? Yvon, viens écrire ton prénom. Bien, et, on sait l'écrire, et depuis longtemps... Et le prénom de ta sœur, tu sais l'écrire peut-être ?
— Bien. Ah ! le mot suivant, c'est moi ; car à la fin il y a nt qui ne se prononcent pas. On a déjà vu des mots qui se terminent comme ça ? On se souvient ? Bien. Un autre va m'écrire le couvert. Toi, Jean-Marie ? Viens. Attention à la fin de couvert. Un t, mais ,oui, bien sûr !
[Bien sûr pour le maître ; est-ce aussi sûr pour les enfants ?]
— Lisons ensemble cette phrase...
Lectures en chœur, puis par petits groupes, puis lectures individuelles. Classique, tout cela ; bien mené, vivant, mais classique. Je vois bien où le maître veut en venir. La transition est habile, certes, et je l'en féliciterai. D'ailleurs je le connais, ce jeune instituteur, ses notes sont excellentes. Et puis, il connaît ses élèves, il connaît leur famille. Il savait que la sœur d'Yvan s'appelait Josette. Car ce n'est pas par hasard que la question a été posée à celui-là, bien sûr...
Un grand bruit de sabots. Voilà les élèves debout. Perdu dans mes réflexions, je n'ai pas entendu ce qu'a dit le maître. Heureusement (peut-être pour moi), il répète sa phrase : On va mettre le couvert !
Et, suivant les méandres des allées, tout le monde se dirige, à la suite du maître, vers le fond de la classe, vers la table et le placard. Diable ! Il y a bien des choses, dans ce placard ! Il y a... Il y a en particulier tout ce qu'il faut pour mettre le couvert.
— Alors, Yvon ? Et toi, Jean-Marie, tu feras Josette. Vous mettez le couvert. C'est dimanche. Qu'allez-vous mettre d'abord sur la table ?
— La nappe.
— Mettez la nappe. Et sur la nappe ?
— Les assiettes.
— Alors, comme c'est dimanche, on ne va pas tout manger dans l'assiette à soupe, hein ? On va mettre à chacun deux assiettes, une plate et une creuse. Laquelle va-t-on mettre dessus ? Allez-y, combien êtes-vous chez vous, Yvon ?
— Six, m'sieur.
— Alors, mettez les assiettes. Et nous allons écrire cela au tableau, en dessous de : Yvon et Josette mettent la table :
Sur la nappe, ils mettent les assiettes.
Les uns après les autres, les élèves vont écrire un mot ou deux, guidés par le maître et censurés par leurs camarades. Pas de difficultés pour assiettes. C'est le ette de Josette... Et comme il y en a plusieurs... un s à la fin.
Le jeu continue avec les serviettes, les fourchettes, les cuillers, les verres. Et on se succède au tableau pour écrire. À la fin, voici le résultat :
Yvon et Josette mettent le couvert. Sur la nappe, ils mettent les assiettes, les serviettes, les verres, les cuillers et les fourchettes. Josette émiette des galettes dans les assiettes.
[Nous sommes en Bretagne, il s'agit de galettes sèches faites à la maison, sur lesquelles dans l'assiette ou le bol, on verse la soupe, le bouillon de viande].
Ce texte lu, relu, en commun puis individuellement, je m'étonne quelque peu de ne pas voir les élèves retourner à leur place. Mais n'ai-je pas moi-même abandonné le bureau et le bulletin d'inspection pour aller assister à la mise en scène ? Est-ce que ce ne serait pas fini ? Ce n’est pas fini.
L'interrogation continue. Six élèves ont pris place, trois de chaque côté de la table.
— Voyons ! Yvon a d'abord placé les assiettes plates. Combien en a-t-il mis ?
— Six !
— Et puis les creuses. Combien ?
— Six !
— Combien y a-t-il d'assiettes en tout ?
— Douze !
— Pourquoi ?
— Parce que six et six douze.
— Eh bien, toi qui m'as dit cela, va l'écrire au tableau.
[L'élève écrit 6 + 6 = 12]
— Peut-on dire et écrire autrement ?
— Deux fois six douze.
— Cela s'écrit comment ? Attention : combien en met-il à chaque fois ?
— Six.
— Nous écrivons d'abord 6, et cela donne 6 x 2 = 12. Encadrons-le et répétons deux fois six douze. Et maintenant, combien chacun a-t-il d'assiettes ?
— Deux !
— Combien sont-ils ?
— Six !
— En tout maman devra laver ?
— Douze assiettes.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est six fois deux assiettes.
— Et cela s'écrit 2 x 6= 12. Encadrons cela.
Eh bien, comme il n'est pas l'heure de manger la soupe, nous allons ranger nos assiettes. Les trois élèves de la rangée d'Yvon vont donner leurs assiettes à leurs camarades d'en face.
— Chacun de ceux-ci a maintenant ?
— Quatre assiettes !
— Et ils sont ?
— Trois !
— Et toujours douze assiettes. Écris, Joël, trois fois quatre douze.
— Est-ce que ça vous plaît, ces piles d'assiettes où il y a une plate, une creuse ? Non ? Alors, reprenez vos assiettes et, de chaque côté de la table, mettez les creuses à droite, les plates à gauche. Il y a combien d'assiettes par pile ?
— Trois !
— Combien de piles sur la table ?
— Quatre !
— Va écrire, Louis : quatre fois trois, douze. Et mettons au milieu la pile de douze. Nous rangerons tout dans le placard à la récréation. À vos places et prenez votre ardoise.
Le maître, de deux punaises, tendit une feuille de papier bleu sur ce qui était écrit, puis faisant redire de mémoire ce qui venait d'être fait, fit écrire la "table" :
6 x 2 = 12
2 x 6 = 12
4 x 3 = 12
3 x 4 = 12
Un silence s'en suivit, silence pénible. Le maître me regardait. Puis il s'enhardit à me dire :
— Voici l'heure de la récréation, M. l'Inspecteur.
Eh oui ! Il était l'heure, et je ne m'en étais pas aperçu ; le temps m'avait paru court. Aux élèves aussi, je pense...
Je ne relaterai pas notre conversation d'alors, ni la façon dont ce maître s'excusa d'avoir débordé du programme officiel, dont il évita les chausse-trapes que je lui tendis, ni ce qu'il m'expliqua sur la manière dont au cours de la journée il exploiterait les matériaux ainsi rassemblés. Pourtant, je ne peux passer sous silence une réplique. Comme je lui faisais remarquer que peut-être il eût été préférable de faire dire, non six fois deux douze, mais six fois deux assiettes font douze assiettes. Il me répondit :
— M. l'inspecteur, que six fois deux assiettes fassent douze assiettes, c'est une constatation, mais six fois deux font douze est une vérité mathématique. C'est du calcul.
Je suis sorti (attention à votre tête, M. L'Inspecteur !) en faisant mien le cri d'un des élèves : Que j'ai-t-y eu du goût !
[en français, que j'ai eu du plaisir, que je suis content].
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