Comme il est bon de rappeler que sur le plateau d'Apostrophes, la jeune Denise se fit agonir d'injures, traiter de mal-baisée... et ne trouva même pas le secours de l'animateur (Pivot ne s'est pas grandi, ce jour-là), curieusement passé du côté des quolibets et de la curée. Et quand elle exprima que les petites collégiennes déniaisées par l'ordure Matzneff (qui participait pour la cinquième fois à l'émission !) ne pourraient s'en sortir que "flétries" (Allo, Vanessa Springora ? C'est bien une glace, que tu suces ?), elle ne s'attira que condescendantes moqueries. Et j'ajouterai — il n'y a même pas l'excuse du direct — que la critique littéraire Josyane Savigneau, la papesse du Monde des Livres disait-on alors, rendant compte de l'incident, en rajouta une couche dans l'ignominie envers Denise Bombardier. Lors de la fameuse montée au Panthéon, le 21 mai 1981, le sinistre Lang, ne reculant devant aucune enflure, déclara que la France était en train de passer de l'ombre à la lumière. Paraphrasant Stendhal, j'inclinerais à penser qu'il s'agissait plutôt d'un passage de la lumière à la boue. C'est à se demander aussi s'il n'y a pas une immense part de vérité dans la toute récente déclaration de l'actuel ministre de l'Intérieur : "Mai 68 a fabriqué des barbares".
Continuons donc à garder un œil sur la "mouvance gaucho-décado-littéraire", toujours à l’œuvre. Et tirons la chasse.
Les journaux, 5 juillet 2023
On ne risque plus, de nos jours, d'entendre des formules du genre "Plaît-il ?", "Permettez que je vous interrompe un moment", "J'ai le sentiment que je vous ai mal compris", à moins de fréquenter les salons lambrissés de quelques demeures ou instituts devenus musées. Vous, Français, dans un effort pour être de votre temps, c'est-à-dire jeunes, in, hard, cool, rap et influencés en cela par votre télévision, vous vous "emmerdez" plutôt que de vous "ennuyer" et vous vous "démerdez" plutôt que de vous "débrouiller" devant les situations jadis "inextricables" devenues "bordéliques", créées par des "enfoirés" qualifiés autrefois d' "irresponsables". Bref, fini les "conneries".
À vrai dire, pas tout à fait, car le mot d'ordre le plus fréquent, qui sert à la fois de sujet, de verbe et de complément et définit tout ce qui bouge, agit ou se tait, c'est le mot "con". "Il n'y a plus rien à comprendre de la France si vous ne vous convainquez pas que les Français sont des cons, dirigés par des cons", me disent des interlocuteurs décorés, agrégés, respectés, et dont je comprends qu'ils s'excluent eux-mêmes de leur généralisation définitive. Pas étonnant que le film Dîner de cons, pur produit de l'imaginaire français, ait recueilli ce succès monstre. Cette histoire que l'Amérique politiquement correcte devra adapter car la couleur de la peau, le sexe, la religion, l'origine ethnique rendront délicat le choix des acteurs dans le rôle des cons reflète un certain esprit qui flotte en France. Si Boileau a toujours raison, si "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément", l'embrouille est devenue une nouvelle donne française.
Quand Philippe de Villiers qualifie son malheureux ex-député, Charles de Gaulle, rallié à Le Pen, d'"illustre con", que ne dit-il pas ? Simplement que le petits-fils qui ne mérite pas sa lignée a choisi son camp, celui des anti-démocrates. Ce n'est pas "con", c'est grave ... Ce relâchement répandu depuis peu et, à ma grande surprise, dans toutes les couches de la société, a de quoi choquer les amoureux de la langue, admirateurs à la fois de la richesse langagière française, de sa rigueur, de son élégance et des subtilités de son vocabulaire. Pour comprendre ce changement rapide, l'on n'a qu'à écouter la radio ou regarder la télévision. Car à l'ère de la culture de masse, la référence en matière de langue parlée est dictée davantage par les médias électroniques que par la famille ou l'école. De nos jours, les enfants ne parlent plus comme les adultes qui les entourent, parents ou enseignants, ils s'expriment comme les animateurs de radio ou de télé les plus populaires lesquels, par démagogie ou bêtise, plongent dans la trivialité tête première, pour ne pas dire cul par-dessus tête. Désormais audimat plutôt que noblesse oblige. Il y a, dans ce laisser-aller, une volonté plus ou moins consciente d'égalitarisme social mal compris, mal assimilé, ou clairement malhonnête. Un intellectuel qui parle comme un zonard est un imposteur, un animateur de télé qui baragouine en franglais est un irresponsable et un journaliste qui éclabousse sa langue d'expressions scatologiques ou tutoie à tout venant déraille.
Aveuglée sans doute par ma naïveté, je n'aurais pas cru que dans le pays de la civilisation dont je suis tout de même issue, dans cette France au rayonnement culturel séculaire, où la parole, transformée en art, a commandé l'admiration de tous les lettrés de la planète, dans cette enclave de l'esprit, la couche de vernis fût si mince. Impensable, croyais-je, cette glorification de la vulgarité travestie en symbole d'affranchissement social. Cette dégradation — quiconque soutient le contraire a besoin de se lever tôt pour me convaincre — se veut sans doute une tentative de décrispation, à droite comme à gauche, où l'on est hanté par l'image d'une France poussiéreuse, surannée, engoncée dans son Histoire, obsédée par son âge et surtout inquiète de sa capacité d'adaptation à la modernité. Quelle stupidité cependant de s'en prendre à la langue comme si elle était responsable du conformisme social et du manque d'imagination et d'audace pour affronter les défis du nouveau siècle! Qui a décrété qu'appauvrir la langue assurerait le progrès ? Croit-on qu'en adoptant le sabir des jeunes zonards on règle leurs problèmes ? Espère-t-on perdre sa conscience de classe en reproduisant la langue des banlieues ? Pense-t-on augmenter sa puissance sexuelle en parlant de cul ? Imagine-t-on réaliser des films à la manière américaine en remplaçant les "fuck" par des "je t'encule" ? Vous êtes passés de la langue de bois à la langue indigente estimant peut-être que l'une excluait l'autre. Erreur indiscutable. On ne parle pas plus vrai avec un vocabulaire cru ou grossier. On s'appauvrit et on rend insignifiantes, au sens propre du terme, la pensée et la réalité.
Quand, d'aventure, l'objectif est aussi de dérider l'interlocuteur, la langue française n'a plus qu'à mourir de rire. Je me souviens avec ravissement, il y a quelques années encore, des conversations de café, des échanges entre écoliers, des débats animés et brillants dans les dîners et même des échanges épiques entre automobilistes s'engueulant avec verdeur aux intersections. On avait les mots pour le dire, pour paraphraser le titre du grand livre de Marie Cardinal. Me reste en mémoire mon premier accrochage verbal, fraîchement débarquée de Montréal dans les années soixante-dix. Ignorant les pratiques, j'avais eu le malheur de prendre les fruits moi-même chez le marchand de primeurs de mon quartier de Passy. Accompagnée de mes beaux-fils, jeans, tee-shirts et cheveux longs d'après Woodstock, nous détonnions parmi la clientèle dont les réflexes de classe et les mœurs m'étaient encore inconnus. Quand j'ai compris le sens de l'expression BCBG qui qualifiait ces gens, j'ai eu le sentiment que le bon genre ne s'appliquait guère à eux car leur dédain des subalternes faisait très mauvais genre à mes yeux de Nord-Américaine. Toujours est-il que l'employé, le vendeur devrais-je sans doute préciser, jeta à peine un regard sur notre équipage et s'adressant à ses collègues lança sarcastique : "Ça habite les beaux quartiers et ça se donne des allures de Front populaire". Quelle repartie ! Il venait de résumer mon cours d'introduction à Marx et confirmer en même temps l'efficacité française dans le maniement de la langue. De nos jours, la remarque paraîtrait anachronique car le débraillé est plus souvent la marque des clients que des commerçants. Quant à l'insulte à la mode, elle tient davantage de la scatologie que de l'idéologie. Vous êtes trop nombreux à vous être laissé convaincre que votre langue n'ayant pas la souplesse de l'anglais — et de l'anglais tel que parlé par les Américains dans les films de mafieux ou de banlieues pauvres, précisons-le — est inapte à rendre compte de l'évolutio l'époque. Certains d'entre vous en éprouvent même une sorte de complexe et se laissent envahir par les expressions anglaises.
Mais pourquoi, grand Dieu, un "feeling" serait plus juste qu'un "sentiment" et les "seventies" auraient davantage de poids chronologique que les années soixante-dix ? Enfin, par quelle aberration "making love" serait-il plus érotique que faire l'amour dans un pays qui se targuait il y a peu de l'incarner ? Remplacer imbécile, idiot, débile, demeuré, minus par "con" appauvrit certes la langue mais le jour où une "love story" possédera un pouvoir évocateur plus fort qu'une histoire d'amour, vous aurez assimilé votre âme, si tant est que ce mot ait encore un sens. Je ne m'oppose guère à la soul music ou au light food mais je n'y reconnais ni la cuisine ni la tradition musicale françaises. Et surtout, ces mots n'appartiennent pas à l'univers affectif de ma propre langue.
Cette double déperdition, qu'on ne peut dénoncer sans provoquer les ricanements des ‘moderniaiseux'(1) et les haussements d'épaules des fatalistes épuisés par les combats passés, est affligeante. Nord-Américaine ayant la prétention de connaître les États-Unis où je réside quelques mois par an, j'apprécie leur dynamisme, leur capacité de foncer mais je suis témoin de leurs limites, en particulier de leur idolâtrie de l'argent et par voie de conséquence de leur dédain à peine retenu pour les activités intellectuelles ou culturelles sans objectif d'efficacité. Bref, la culture de masse américaine accorde peu d'importance à cette connaissance inutile dont Jean-François Revel nous a parlé si admirablement et qui représente l'espace de liberté de la pensée. En malmenant votre langue, apparemment inconscients de l'affaiblir et de la mettre en péril, vous faites preuve d'une irresponsabilité que ne partageront jamais les francophones destinés par leur statut de minoritaires à jouer le rôle de dépositaires d'un avenir incertain.
Les parisianistes vivent en autarcie intellectuelle, sociale, politique, morale voire culinaire. Et tout est affaire de 'timing'(2). On doit lire tel livre, voir tel film, boire tel vin, fréquenter tel restaurant, assister à tel spectacle au bon moment. Un mois plus tôt, six semaines plus tard, et cela devient plouc ou dépassé. Le parisianisme, à la manière des produits de consommation, est une denrée périssable mais, contrairement aux produits soumis aux impératifs physico-chimiques, ses pratiques relèvent plutôt de critères mystérieux voire ésotériques. Qui décide que Johnny Hallyday est in et Alain Delon off, que lire Les lnrocks est "classe", L'Équipe un "must", Libération incontournable, Le Figaro impérativement contournable, que Bernard Pivot est "has been" mais Jack Lang "hot" et que le dévoilement de la vie triangulaire de Sollers, Rolin et Kristeva fait chic et celle des Tartempion dans un de ces reality-shows télévisuels est un signe d'indigence sociale, voire d'aliénation.
À New York, le succès seul détermine l'appartenance au new-yorkisme, "If you can make it there, you'll make it anywhere"(3), chante Sinatra dans New York, New York. À Paris, la réussite ne garantit pas obligatoirement l'entrée dans la tribu parisienne. Il faut également penser du bon côté, aimer les icônes culturelles marquées du nihil obstat du clan auquel on s'identifie et cela en étant solidaires de spectacles qu'on a trouvés nuls, de livres qui nous tombent des mains, de chanteurs qu'on n'a jamais écoutés. Et s'impose la pratique du cynisme et de la dérision pour déstabiliser l'interlocuteur afin de discriminer les benêts des futés, lesquels sont introduits dès lors dans la "famille". D'ailleurs, que l'on croie ou non à l'institution familiale, on aime à parler de "famille de pensée".
L'on me permettra ici de revenir sur une tempête médiatique que j'ai déclenchée il y a quelques années et qui m'a permis de démonter la mécanique parisianiste. Au cours d'un passage à "Apostrophes", à l'occasion de la sortie d'un de mes romans, j'ai, c'est le cas de le dire, apostrophé Gabriel Matzneff, pédophile et orthodoxe pratiquant (à l'époque) invité pour venir discourir sur son Journal.
Dans l'ouvrage, qui précisons-le n'est pas un roman, l'auteur racontait, au fil des pages, ses passionnantes activités parisiennes dont la sodomisation de jeunes garçons et filles (15-16 ans), victimes consentantes et flattées des attentions matzneffiennes. La lecture de ce livre m'avait révoltée et j'avais décidé d'affronter ce personnage qui utilisait sa notoriété douteuse afin d'attirer les enfants dans ses rets. Prévenue par mon éditeur du tort que risquait de subir mon livre en provoquant un esclandre face à ce pur (si l'épithète s'applique) produit branché du parisianisme littéraire, je me préparai mentalement à assumer les retombées éventuelles mais sans y croire vraiment. Car, dans ma naïveté, j'étais convaincue que cet étalage "pédophilique" (on dit bien médiatique) n'allait pas trouver de défenseur hormis les pédophiles eux-mêmes, lesquels se réjouiraient en silence. Quelle erreur de jugement de ma part !
Les "amis" de G. M. montèrent aux barricades. Dans Le Monde, Josyane Savigneau (de la part d'une femme, cela me stupéfia) se commit d'un long papier à la défense de Matzneff, coiffé du titre "L'homme qui aime l'amour". Philippe Sollers, à la télévision, me traita de mégère et de mal baisée. Dans Libération, Jacques Lanzmann me descendit en flammes et le roman par la même occasion, en reprenant les arguments étoffés de son camarade ex-maoïste. Il termina sa "critique" en me conseillant de retourner sur mes banquises. Autrement dit, il m'invitait à me congeler le cul faute de l'utiliser. Je considérai d'abord que l'expression "mal baisée" constituait un affront aux hommes québécois, particulièrement ceux qui ont traversé ma vie amoureuse, mais la violence des propos publics des amis de Matzneff, leur propre indécence et, je dirais, l'immunité dont ils bénéficiaient au sein de leur mouvance gaucho-décado-littéraire en disaient long sur leur réseau parisien.
Je doute que la plupart ait pris la peine de lire l'ouvrage en question. Leur défense procédait d'une réaction classique d'autant plus exacerbée qu'il s'agissait de ma part, à leurs yeux, d'entraver la libre expression de la sexualité. Quelques jours plus tard, le président Mitterrand me reçut à l'Élysée. Je savais que l'ouvrage de Matzneff avait gêné la Présidence. En effet, dans ce même journal,· l'écrivain racontait un déjeuner à l'Élysée auquel il avait été invité et citait François Mitterrand qui lui aurait déclaré alors : "Cher Matzneff, continuez votre bon travail". Or, comme ce dernier nous avait décrit avec forces détails ses prouesses de séducteur sodomiste la veille du repas élyséen avec une "petite oie" de quinze ans et demi du lycée Henri IV, le lecteur ne savait plus si les félicitations présidentielles étaient applicables à l'œuvre littéraire de l'auteur ou à ses ébats sexuels. Bref, le président était embêté et il voulait le faire savoir. "Alors, ce Matzneff, vous l'avez malmené, me dit-il avec un sourire entendu. Il est vrai, enchaîna-t-il, que je lui ai jadis reconnu quelque talent et une certaine culture. Malheureusement (sa voix se fit théâtrale), il a sombré dans la pédophilie... et la religion orthodoxe !
- Dans mon pays, il serait mis en prison, monsieur le président, ajoutai-je.
- Ah ! fit-il en balayant l'air de son bras, vous les connaissez comme moi ces intellectuels parisiens. Ils sont si obsédés de paraître libéraux, surtout en ces matières si délicates, qu'ils errent".
Puis, il changea de sujet de conversation. "Comment vont vos amis de droite ?" me demanda-t-il, l'air de dire : "Parlons de choses sérieuses".
Car l'étrangère qui circule en parisianisme au gré de ses affinités personnelles plutôt qu'idéologiques possède ce privilège envié de fréquenter à droite comme à gauche. Ce théâtre incessant ne m'a jamais déçue; je ne m'y suis jamais ennuyée d'autant que les uns et les autres, libérés de l'obligation d'impressionner les laudateurs ou les adversaires, parlent plutôt vrai. J'en veux pour preuve mes nombreuses entrevues avec des personnalités politiques françaises réalisées pour la télévision canadienne et que la télé française n'a jamais cru bon de rediffuser sur le territoire. Le public n'y aurait pas reconnu certains ministres tellement leur discours avait perdu de cette raideur empesée à laquelle ils l'avaient habitué.
Le parisianisme est volatile dans ses engouements et ses convictions.
Notes
(1) Néologisme créé par l'auteur, constitué d'une contraction du mot moderne si galvaudé et du mot niaiseux, québécisme qui se passe d'explication.
(2) Qu'on me pardonne ce mot anglais qui fait chic dans leur bouche.
(3) "Si vous réussissez là, vous réussirez n'importe où".
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