L'impression quasi-physique que beaucoup d'entre nous éprouvèrent, quand fut annoncé un dénouement que nous attendions sans y vouloir croire, notre ami Robert Kemp l'a traduite en une image saisissante : "Le voici à son dernier havre, amarré pour l'éternité, ce capitaine caboteur qui, depuis son adolescence, a visité tant de ports". Assurément, je n'avais pas été le seul, quand des ovations saluaient le dernier tableau des Caves du Vatican, à songer au couronnement de Voltaire, en 1778, sur le plateau de la Comédie-Française. L'apothéose ne serait-elle point devenue, chez les modernes, une manière de sournois congé aux glorieux octogénaires ? Pourtant, au début de cette année, j'avais reçu d'André Gide deux lettres : s'il y avouait sa lassitude, toutes ses phrases attestaient une parfaite maîtrise. Après trente années d'une amitié qu'il n'avait jamais souhaitée flagorneuse, je l'avais trouvé, lors de notre dernier entretien intime, aussi lucide et capable de désintéressement qu'il s'était montré jadis, quand nous interrogions ensemble un texte de Shakespeare ou de Robert Browning.
Que ses poumons, si souvent menacés, l'aient trahi, cette fois, et voici qu'il faut mettre au passé tant de choses qui demeurent si présentes dans la mémoire. Il faut feindre d'oublier l'homme André Gide, pour essayer d'imaginer ce que son œuvre va offrir de nourritures à nos petits-enfants. Si je n'ai pas écrit "à nos héritiers", ce ne fut point par coquetterie et pour éviter une tournure banale, mais par simple souci de loyauté. Nos fils, même s'ils n'ont pas subi l'influence de cet enchanteur, savent que la figure d'André Gide dominait encore l'horizon littéraire en ce février 1951. Ils ne sauraient donc ignorer que l'auteur des Nourritures Terrestres et des Faux Monnayeurs avait succédé à Barrès comme Prince de la Jeunesse et qu'il avait, durant toute la période de l'entre-deux-guerres, touché même beaucoup de ceux qui s'étaient formés dans la familiarité d'autres maîtres.
Peut-être l'historien littéraire qui tracera un impartial panorama de notre XXe siècle inclinera-t-il à conclure que ce fut, pour André Gide, comme pour Claudel et Valéry, une chance que d'avoir été méconnus à leurs débuts. En effet, lorsque l'intérêt des lecteurs se porta vers leurs ouvrages, dans la seconde décade du siècle, l'injustice dont ils avaient souffert apparut si flagrante qu'ils devinrent les plus éclatants bénéficiaires d'une révision des valeurs qui s'était si légitimement imposée. Ajoutons que, durant les années où ils étaient demeurés dans l'ombre, ils avaient pu, sans se laisser influencer par des modes éphémères, construire des œuvres dont le succès ne dépendrait plus d'un engouement passager.
Cela me semble particulièrement vrai pour André Gide. Personne aujourd'hui ne songerait plus à prendre pour des mots d'ordre, comme le faisaient les jeunes enthousiastes de 1920, la "sensuelle extase" des Nourritures Terrestres ou cette glorification de "l'acte gratuit" qui devait mener Lafcadio à l'accomplissement d'un "crime immotivé". Réfléchissons pourtant qu'à cette époque, André Gide n'était pas seulement l'auteur du troublant Immoraliste. Il avait publié, outre la sinueuse Isabelle, les deux purs chefs-d’œuvre que sont la Porte Étroite et le Retour de l'Enfant prodigue. Par sa puissance d'analyste aussi bien que par les souples cadences de son style, il s'était inscrit dans la lignée de ces romanciers psychologues et moralistes qui comptent parmi les plus sûrs représentants du génie français.
L'admirable, aux yeux de ses vrais amis — le plus déconcertant aussi, pour des juges moins confiants — c'était de ne le point voir s'établir dans un genre littéraire où son succès était assuré, comme en devait encore témoigner le récit classique de la Symphonie Pastorale. Or, dès la fameuse querelle de l'enracinement, il avait pris parti contre Barrès, un peu à la manière du Shakespeare de Hamlet qu'irritait la simpliste théorie des "humeurs", popularisée par Ben Jonson. Car tout portrait de Gicle serait incomplet qui ne le peindrait pas en adversaire résolu de tous les conformismes et, plus gravement, de tous les déterminismes. Au lendemain de la première guerre mondiale, les circonstances invitaient le critique des Prétextes à revendiquer la succession d'Anatole France. Au contraire, il n'allait point cesser de stimuler ses lecteurs pour des plongées dans les domaines les plus étrangers à une logique strictement rationaliste.
Deux motifs l'y poussaient que nous devons à sa mémoire d'indiquer ici avec une égale franchise. Pour parler de la complexité spirituelle d'André Gide, on ne saurait oublier sa formation protestante. Dans notre littérature dont l'atmosphère reste, pour l'ensemble, teintée de catholicisme lorsqu'elle touche aux problèmes chrétiens, son point de départ donne à l’œuvre de Gide une originalité comparable à celle de Jean-Jacques Rousseau. Dans les deux cas, il s'agit d'un homme qui, privé du recours au tribunal de la pénitence, ne trouvera d'issue que dans la confession publique. On sait quelle importance André Gide n'a cessé d'attribuer à ce verset biblique : "Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais qui veut la donner la rendra vraiment vivante". Interprétées librement, ces paroles ne lui ont pas seulement permis d'y fonder la base d'un art classique. Elles l'ont autorisé à rejoindre Dostoïevski jusqu'aux plus troubles régions où se débattent les Possédés.
D'autre part, il s'est joué dans la vie d'André Gide un drame dont je ne me permettrais point de parler s'il ne l'avait rendu public, jusqu'en tels déplaisants aveux du dernier volume de son Journal. Quand ce témoignage sera publié intégralement, sans doute comprendrons-nous mieux comment il affronta ce débat entre le plaisir et l'amour qu'il tenta de définir dans une préface à l'Armance de Stendhal. Que sa vénération fût entière pour l'Alissa de la Porte Étroite qui était devenue son épouse, ses conversations m'en ont donné trop de preuves pour que je songe à mettre cela en doute. Qu'il ait dû chercher ailleurs l'assouvissement de ses désirs sexuels, il l'a dit assez nettement dans Corydon et dans maintes pages du Journal. Pour expliquer son insistance sur ce chapitre pénible, je me bornerai à rapporter qu'un jour où je lui en confessais ma gêne, il me dit, en un brusque accès de colère : "Eh bien, oui ! J'en avais assez de leurs camouflages. Loti a menti. Proust a menti. J'ai voulu être sincère". Être sincère, à tous risques, Gide l'a évidemment tenté dans ses écrits à la première personne du singulier. S'il lui est arrivé de déconcerter quelquefois ses amis par des flottements ou des réticences, on s'aperçoit, quand on considère l'ensemble de sa démarche, qu'une coquetterie d'artiste les dictait moins que le souci de préserver la liberté d'un "esprit non prévenu". II n'en a pas moins su prendre parti, même dans des domaines qui n'étaient point celui de la pure littérature. Quoi que l'on pense de ses conclusions, on ne saurait accuser d'une hypocrite neutralité l'auteur des Souvenirs de la Cour d'Assises, de la Conversation avec un Allemand, du Voyage au Congo et du Retour de l'U.R.S.S. Qu'il se soit agi de la justice officielle ou du colonialisme, des rapports entre la France et l'Allemagne, de l'idéal communiste et du régime stalinien, Gide n'a point hésité à rendre témoignage sur les problèmes de son époque.
L'Académie Suédoise ne se trompait donc point lorsqu'elle inscrivait, parmi les mots de lui attribuer le Prix Nobel, son inlassable quête de la vérité. En cela réside le principe d’unité de tous ses ouvrages. Car il serait fort regrettable que le retentissement causé par le Journal et les livres de tour confidentiel fît négliger ceux où André Gide s'est, dans une certaine mesure, extériorisé, en se choisissant des représentants. La liste de ces délégués de sa pensée ne comprend pas seulement des personnages imaginaires, tels André Walter, Lafcadio et le romancier Édouard. À maintes reprises, Gide eut recours aussi à ces héros de l'histoire légendaire que tout grand artiste a le droit de remodeler, puisque c'est pour enrichir leur signification. Dans la galerie gidienne, Philoctète, Candaule, Saül, Œdipe, Thésée jalonnent fortement les étapes du voyage spirituel d'André Gide.
Peut-être même, en définitive, est-ce par leurs bouches qu'il aura le plus nettement formulé son message. Dès les Nourritures Terrestres, il s'était fixé une mission : "assumer le plus possible d'humanité". Mais comment y parvenir ? Serait-ce par ce total dénuement qu'acceptait Philoctète ? En imitant la folle générosité du roi Candaule ? En se laissant envahir par sa horde de démons, comme Saül vieillissant ? Toutes ces voies ramenaient Gide à l'obsession religieuse, aux scrupules qu'il devait exprimer encore dans Numquid et tu ? Gide résolut de mettre fin à toute équivoque en confrontant, sur la scène d'un théâtre, Œdipe et Tirésias. Refusant d'obéir aux objurgations du grand prêtre, le vainqueur du Sphinx ose affirmer qu'une seule riposte tranche toutes les énigmes : "Cette réponse unique, c'est : l'Homme. Et cet homme unique, pour un chacun de nous, c'est "Soi". Cette foi en l'humanisme individualiste, Œdipe la parait encore d'une auréole de mysticisme. Thésée renonce loyalement à tout prestige métaphysique. Fils de cette terre, il se flatte seulement d'y avoir accompli une œuvre utile à sa place dans la chaîne des temps. Aussi nous peut-il livrer cet émouvant aveu viril : "Il m'est doux de penser qu'après moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres". En cette simple phrase de ce qu'il a expressément désigné comme son "dernier écrit", André Gide ne s'est point contenté de rejoindre le Goethe du Second Faust. Il a proclamé pour la postérité son invincible confiance en l'Homme.
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