A. Maurois
J'ai quatre-vingts ans ; vous en avez vingt. Tous ceux qui vous connaissent me parlent de vos mérites. Or vous me demandez de vous donner quelques conseils sur la conduite de la vie, bref une "lettre d'apprentissage", comme celle que, dans Balzac, Madame de Mortsauf écrit pour Félix de Vandenesse ou celle que Goethe composa pour Wilhelm Meister. Je vous avoue que votre requête m'a fait plaisir. Par choix délibéré, j'ai refusé de me plier aux modes intellectuelles ; j'ai renoncé aux faciles prestiges des jargons pseudo-philosophiques. C'était, croyais-je, me priver des suffrages d'adolescents facilement éblouis par le clinquant des mots. Votre appel me touche et me rassure. Je vais essayer de faire avec vous un tour d'horizon.
Et d'abord, je vous prie de balayer et d'écarter de vos pensées le pessimisme néo-romantique, tout artificiel, qui a empoisonné une génération. On vous a dit que le monde est absurde. Qu'est-ce que cela signifie ? Une proposition est absurde quand elle est contraire à la raison. Une loi est absurde quand elle offense le sens commun. Mais que tout soit absurde est absurde. Le monde est ce qu'il est. Il ne relève ni de la raison, ni du sens commun. Il constitue une base de départ, une donnée. Que voudrait-on ? Que le monde eût été construit pour nous satisfaire ? Ce serait le plus surprenant des miracles. Le monde ne veut rien. Il n'est ni favorable, ni hostile. On vous a dit que l'homme est un être né pour la mort et que vous devez en éprouver une constante angoisse. Pourquoi ? La mort n'est pas une pensée. "Le propre des pensées sur la mort", a écrit Montherlant, "c'est qu'elles ne contiennent pas de pensée". » La mort de ceux que nous aimons nous bouleverse. Mais la nôtre ? La craindre, c'est nous représenter à la fois un monde où nous sommes et un monde où nous constatons notre absence. Ces deux idées ne peuvent coexister.
On vous a dit que nous vivons au-dessus d'un abîme et qu'au moment où nous prenons conscience de ce péril, nous ne sommes plus que vertige. Mais les hommes ont toujours vécu au-dessus d'un abîme, et ils ont aimé, travaillé, créé. Rien ne s'oppose à ce que vous les imitiez. On répondra : "Tout a changé. Les hommes du temps jadis s'appuyaient sur une foi. Et ils n'étaient pas, comme nous, sous la menace d'une destruction totale de la planète". Qui vous empêche d'avoir une foi ? Les dieux sont morts ? Disons que les images de Dieu ont pris des formes nouvelles. Mais vous savez qu'il y a en vous quelque chose de plus grand que vous ; vous savez que cette grandeur existe en chaque homme et que le lâche se juge lui-même ; vous savez que les catastrophes qui menacent l'humanité seraient l'œuvre de l'humanité et qu'une volonté commune, tenace, pourrait les détourner ; vous savez que, si nous longeons un abîme, rien ne nous force à y tomber.
On vous a dit que les vieilles valeurs morales ont rejoint les vieilles lunes. C'est faux. Si vous décapez l'humanité présente des mots qui la masquent, vous retrouverez l'homme éternel. Des écrivains nous annoncent la fin des civilisations classiques. "Il faut bien se rendre à l'évidence, disent-ils ; ce XXe siècle met le point final à une période de cinq mille ans d'humanité — l'Ère des grandes civilisations classiques — et nous allons entrer dans une autre... Ce qui va venir n'aura plus aucune analogie avec ce groupe ; ce n'est pas une nouvelle variante de l'âme qui doit s'accomplir dans un corps historiquement préfiguré ; c'est une âme nouvelle dans un corps nouveau". Une âme nouvelle dans un corps nouveau ? Je n'en crois rien. Il n'est pas vrai que le corps soit nouveau. N'avons-nous pas un cœur, un foie, des artères, des nerfs comme les hommes de Cro-Magnon ? Quant à l'âme, les valeurs morales n'ont pas été inventées gratuitement par des moralistes séniles. Elles sont des valeurs parce que sans elles, ni une société, ni un bonheur ne peuvent survivre. Je vous rappellerai donc, en commençant, quelques règles, aussi anciennes que la civilisation, qui restent vraies malgré les techniques nouvelles et les philosophies nihilistes.
La première, c'est qu'il faut vivre pour autre chose que pour soi. L'homme qui médite sur lui-même trouvera toujours mille raisons d'être malheureux. Jamais il n'a fait tout ce qu'il aurait voulu et dû faire ; jamais il n'a obtenu tout ce que, pense-t-il, il méritait d'obtenir ; rarement il a été aimé comme il aurait rêvé de l'être. S'il remâche son passé, il éprouvera des regrets ou des remords, ce qui est vain. "Nos fautes sont vouées à l'oubli et c'est tout ce qu'elles méritent". Au lieu de raturer un passé que rien ne peut abolir, essayez de construire un présent dont vous serez ensuite fier. Le désaccord avec soi-même est le pire des maux. Tout être qui vit pour les autres, pour son pays, pour une femme, pour une œuvre, pour les affamés, pour les persécutés, oublie merveilleusement ses angoisses et ou ses médiocres soucis. "Le véritable monde extérieur est le véritable monde intérieur".
La seconde règle, c'est qu'il faut agir. Au lieu de nous lamenter sur l'absurdité du monde, essayons de transformer le petit canton où nous fûmes jetés. Nous ne pouvons changer tout l'univers, mais qui souhaite changer tout l'univers ? Nos objectifs sont plus proches et plus simples : faire notre métier, le bien choisir, le bien connaître, y devenir maître. Chacun a son rayon d'action ; j'écris des livres, le menuisier assemble les planches de ma bibliothèque, l'agent dirige la circulation, l'ingénieur construit, le maire administre la commune. Tous, s'ils sont surchargés de travaux qu'ils savent bien faire, sont heureux au moment où ils agissent. Cela est si vrai que, dans leurs temps de loisirs, ils s'imposent des actions, en apparence inutiles, qui sont les jeux et les sports. Ce joueur de rugby qu'un adversaire plaque dans la boue est heureux. Quant aux actions utiles, nous jouissons de leur efficacité : un maire actif fait une ville propre, un prêtre actif fait une paroisse vivante et ces réussites les contentent.
La troisième règle est qu'il faut croire à la puissance de la volonté. Il n'est pas vrai que l'avenir soit entièrement déterminé. Un grand homme peut modifier le cours de l'histoire. Quiconque a le courage de vouloir peut modifier son propre avenir. Naturellement, aucun de nous n'est tout-puissant ; la liberté de chaque homme a ses bornes. La liberté vit sur la frontière entre les possibles et la volonté. Il ne dépend pas de moi d'empêcher la guerre, mais je puis exercer par la parole et l'écrit une action qui, multipliée par des millions d'autres, rendra la guerre moins probable. Je puis m'abstenir de dire à mes compatriotes, à tout propos, et hors de propos, qu'ils ont été offensés et que l'honneur exige qu'ils se suicident avec notre pays. Il ne dépend pas de moi de gagner des batailles ; il dépend de moi d'être un soldat courageux, à ma place, "en situation". Et comme "la limite de la volonté dépend de ce qu'on ose", il faut toujours, sans se préoccuper de la limite, se gouverner soi-même le mieux qu'on peut. La paresse, la lâcheté sont des abandons ; le travail, le courage sont faits d'actes volontaires. Et peut-être la volonté est-elle la reine des vertus.
Pourtant, quatrième règle, je vous proposerai une autre valeur aussi précieuse que la volonté, et c'est la fidélité. Fidélité aux promesses, aux contrats, aux autres, à soi-même. Il faut être de ceux qui ne déçoivent jamais. La fidélité n'est pas une vertu facile. Mille tentations se jettent en travers de l'engagement pris. Vous direz : "Quoi ? Si j'ai épousé une femme coquette, déloyale et sotte, je dois lui être fidèle ? Si j'ai choisi un métier et reconnais qu'il ne répond pas à mon attente, je dois m'interdire un nouveau départ ? Si je me suis affilié à un parti et découvre qu'il est fait d'un tas de gens perdus et avides, je dois refuser de me joindre à un autre parti que, mieux informé, je reconnais pour plus honnête ?" Non. Fidélité n'est pas aveuglement. Seulement il faut se garder d'attribuer à un mauvais choix les infidélités qui seraient plutôt signes d'un manque de générosité. "L'idée juste est au contraire, dit Alain, que tous les choix sont mauvais si l'on s'abandonne, mais qu'ils peuvent tous devenir bons par le bon vouloir. Nul ne choisit son métier par de bonnes raisons puisqu'il faut l'avoir choisi pour le connaître. Nul ne choisit non plus ses amours". Mais il est (souvent) possible de modeler une femme, de bien faire le métier choisi et de transformer le parti. La fidélité crée ce qui la justifie.
J'imagine que ces règles de vie vous semblent à la fois sévères et sommaires. Je le sais bien, mais il n'y en a pas d'autres. Je ne vous demande pas de traverser la vie en stoïcien farouche. Ayez un sens de l'humour. Soyez capable de sourire de vous-même — et de moi. Acceptez vos faiblesses, si vous ne pouvez les dominer, mais tâchez de maintenir, malgré elles, une armature forte. Toute société où les citoyens ne vivent plus que pour leurs ambitions ou leurs débauches ; toute société qui tolère la violence et l'injustice ; toute société où les hommes n'ont aucune confiance les uns dans les autres ; toute société dont les membres cessent de vouloir est une société condamnée. Tant que Rome a été la Rome des héros, elle est restée florissante ; dès qu'elle a cessé de respecter les valeurs qui l'avaient faite, Rome a péri. Les techniques nouvelles changent les modes d'action ; elles ne changent ni la valeur de l'action, ni les raisons d'agir. Ce fut ainsi au commencement et ce sera ainsi jusqu'à la fin.
LES OBSTACLES
Vous avez pu constater, dès le début de cette lettre d'apprentissage, que, comme je vous l'avais annoncé, je m'inquiète fort peu des modes intellectuelles. D'autres vous proposeront des règles toutes différentes. Ils vous diront : "Ne t'occupe pas des valeurs traditionnelles ; elles sont périmées. Regarde autour de toi. Que vois-tu ? Une société qui est une foire d'empoigne. On te conseille la fidélité ? Qui observe cette règle ? Les carrières se font par l'opportunisme. Les écrivains les plus applaudis, les films les plus admirés peignent et prêchent le cynisme. La méchanceté paie. Elle alimente les échos des journaux. Le sadisme paie ; il inspire les romans qui se vendent le mieux. L'érotisme paie ; il remplit les salles obscures. Le pédantisme, l'obscurité, le jargon paient ; ils sont tenus pour signes de profondeur. Tu admires Balzac ? Écoute-le : "Il y a deux histoires, l'histoire officielle, toute de mensonge où les nobles sentiments expliquent les actions ; et l'histoire secrète, la seule vraie, où la fin justifie les moyens. Les hommes, dans l'ensemble, sont fatalistes ; ils adorent l'événement ; ils se rallient au vainqueur. Réussissez donc : vous serez justifié. Vos actions ne sont rien en elles-mêmes ; elles sont l'idée que d'autres s'en forment. Ayez de beaux dehors, cachez l'envers de votre vie et présentez un endroit très brillant. Tout est dans la forme". Ainsi parle Vautrin.
Oui, ainsi Balzac fait parler Vautrin et y a un peu de Vautrin en Balzac comme en tout homme ambitieux. Mais Vautrin est un bandit. Il adresse ce discours à Lucien de Rubempré. Et comment, l'ayant écouté, suivi, finira Rubempré ? En se suicidant dans une prison. Les conséquences condamnent la doctrine. Hitler a été un Vautrin à l'échelle des nations, un bandit au pouvoir qui prônait la cruauté sans merci, le mépris des morales, la ruse et la violence. Pour Hitler, agir "à la vraie manière nationale-socialiste", c'était tuer les enfants, jeter les femmes au four crématoire, manquer aux engagements les plus solennels, s'entourer d'assassins. Et comment a fini Hitler ? En se suicidant dans la cour de sa chancellerie. Oh ! certes des Justes ont, eux aussi, échoué et quelques-uns ont dû se tuer pour sauver leurs secrets. Respecter les valeurs vraies n'est pas toujours, loin de là, s'assurer une vie tranquille ; mais c'est se donner un cœur en paix avec soi-même.
Je ne demande pas que tous les hommes soient bons. Il faudrait être fou pour l'espérer. Hier, à la Télévision, j'ai vu un vautour guetter un jeune lapin qui s'était égaré hors du terrier. Les yeux terribles du vautour fixaient la proie avec une intensité presque intolérable. Soudain, il fondit sur le lapereau. Ce fut un bref nuage, horrible, de poils et de sang. Il y a des vautours sur toutes les branches de la jungle humaine. Des aventuriers guettent les transports d'or. Des hommes dits de confiance volent leurs employeurs. Des trafiquants de chair humaine terrorisent les filles. Des sadiques cherchent de jeunes proies qu'ils puissent violer et tuer. À chaque instant, en dix points de la terre, des soldats, mitraillette au poing, errent dans les taillis, dans les marais, et tirent d'autres soldats comme on tire des lapins. Voilà l'humanité, voilà de quoi nous devons partir pour établir des civilisations supportables. "Et si cela n'est pas l'ornement du monde, il faut s'aller noyer". (Alain.)
Mais c'est l'ornement du monde. Cette humanité vociférante et rude qui lutte depuis quelques millénaires pour bâtir des sociétés meilleures que celle du vautour et du lapereau ne justifie pas ceux qui jettent le manche après la cognée. Dans la forêt humaine, il y a du bois sain. Vous verrez. Au cours de votre vie, vous allez rencontrer d'effroyables canailles ; vous serez trahis par des gens que vous teniez pour des amis ; vous souffrirez par des coquettes qui ne méritaient pas un soupir ; vous serez calomnié de manière si sotte que tant de bêtise vous coupera le souffle et que vous ne saurez quoi répondre. "Mit der Dummheit Kampfen die Götter selbst vergebens" (Schiller). Les dieux eux-mêmes combattent vainement contre la bêtise.
"Il faut se dire chaque matin : aujourd'hui j'aurai affaire à un importun, à un ingrat, à un brutal, à un fourbe". (Marc-Aurèle) Il faut se le dire parce que c'est vrai. Mais tous ces vices ne viennent à ces gens-là que de l'ignorance où ils sont, et vous trouverez aussi le dévouement le plus inattendu, l'amour le plus délicat, la constance, dans votre malheur, d'êtres que vous croyiez indifférents ou frivoles. Vous observerez autant d'actions sublimes que d'actions déshonorantes. Vous découvrirez que les méchants eux-mêmes sont capables de charité, les usuriers de générosité et les coquettes de tendresse. "Tant que tu seras heureux, tu compteras de nombreux amis. Que viennent des temps nuageux, tu seras seul". Ainsi chante Ovide ; mais il se trompe ; c'est dans le malheur que viendront à vous de vrais amis.
Si vous obtenez de trop constants succès, si mérités soient-ils, vous aurez des ennemis. C'est la loi de nature. Pourquoi ? Parce qu'il se trouvera des hommes que votre seule existence gênera. Parce qu'il est impossible de plaire à tout le monde. Votre réussite irritera quelques-uns qui convoitaient les mêmes places, le même public. En outre vous parlerez, et l'on parle toujours trop ; vous jugerez avec franchise des êtres qui ne supportent pas la franchise ; vos jugements seront répétés. Un mot ironique ou sévère suffit à vous assurer un ennemi pour la vie. Les hommes ont la peau sensible ; dès qu'il s'agit d'eux, la moindre critique les blesse, surtout si elle touche un point vulnérable. Ils sont ombrageux comme les chevaux qu'il ne faut approcher qu'avec précaution, en caressant leur flanc. Beaucoup ressemblent à un blessé dont la plaie paraît cicatrisée, mais qui pousse un cri si un maladroit effleure la zone sensible. Une haine féroce peut être éveillée par un faux rapport. Le monde est plein de gens qui jouissent des peines qu'ils causent et des brouilles qu'ils manigancent. Ils vous feront des ennemis si vous ne les avez faits vous-même. Et puis certains auront à votre égard une aversion instinctive.
"L'aversion, écrivait Spinoza, est un trouble de l'âme qui se tourne contre un objet à cause du tort ou de la souffrance dont nous savons ou supposons qu'il est l'auteur par nature". Elle diffère de la haine. L'aversion n'a pas de cause précise. Je peux n'éprouver aucune aversion pour un homme dont les idées s'opposent aux miennes. Nous constatons le désaccord ; nous l'acceptons. Au contraire j'ai connu au cours de ma vie des hommes dont tout aurait dû me rapprocher et pour lesquels j'éprouvais une aversion que je sentais réciproque. Ce sont les tempéraments, les natures, non les idées qui s'affrontent. L'homme agressif, violent, hargneux, opposé à tout, choque l'homme calme, objectif, bienveillant qui cherche la conciliation. Celui qui méprise tous les hommes méprise plus encore celui qui s'efforce de les aimer. Le modéré exaspère le fanatique. Vous rencontrerez, tout au long de votre existence, des adversaires dont vous direz avec surprise : "Pourquoi m'en veut-il ? Je ne lui ai rien fait". Mais si ! la plus grave des offenses : vous êtes une négation vivante de sa nature.
Envers vos ennemis comment vous conduire ? Ne répondez pas à la haine par la haine. C'est un sentiment pénible qui engendre la tristesse et s'il va plus loin, la colère. Parce qu'un homme a cru, à tort, le mal qu'on lui disait de vous, parce qu'il s'est permis de vous juger par ouï-dire, devez-vous imiter sa précipitation et sa crédulité ? Si vous cédiez à ce ressentiment, la colère irait croissant de part et d'autre ; elle empoisonnerait votre vie. Deux voies vous sont ouvertes. Si la haine est née d'un mensonge, essayez au moins une fois de dissiper le malentendu. Des amis communs peuvent s'entremettre. On peut s'entendre pour oublier, pour "passer l'éponge". En ce cas, mieux vaudra ne pas tenter une explication directe. Ce serait ranimer le conflit. Serrez-vous la main, ce qui est un antique symbole, et n'en parlez plus. Je connais de solides amitiés qui ont été bâties sur les débris de vieilles rancunes. Pardonner en expliquant le pardon n'est pas pardonner.
Si, au contraire, vous vous trouvez en présence d'un véritable méchant, c'est-à-dire d'un malheureux, incapable de regarder la vérité en face, exaspéré, endurci, alors brisez. Rien de bon ne naîtrait d'une reprise de contact. Même dans le cas où l'adversaire a ses mérites, reconnus par d'autres, s'il s'oppose à vous par nature, ne tentez rien. Mieux vaut une franche rupture qu'un compromis aigre-doux. Que ce ne soit pas ressentiment, mais précaution d'hygiène morale. Dites : "Je préfère ne pas le voir parce que je refuse de me mettre en colère". Vivons avec ceux qui nous aiment. Ceux qui nous haïssent nous dépriment et nous abaissent. Et d'ailleurs que dire à un ennemi : "On ne peut discuter avec profit que si l'on est d'accord. Et encore..." J'entends : un accord sur l'essentiel, fondé sur une estime mutuelle, voire même sur un peu, d'admiration. "Il faut se passer des instants de vanité comme l'on sort sur le pas de sa porte pour prendre un moment de soleil".
Quant aux monstres, acharnés à nuire (il y en a), traitez-les comme des bêtes sauvages. Encore une fois, point de haine : elle vous diminuerait sans les transformer. On ne hait pas un lion. S'il bondit dangereusement, on le tue. On ne hait pas un fou ; on le ceinture et on le soigne. Haïr Hitler ne supprimait pas Hitler. Le remède était de construire assez d'avions et de chars pour cerner le repaire et prendre la bête. Vous comprendrez, quand vous aurez, comme nous, vécu un bon bout d'histoire, qu'il faut être violent contre les violents. La non-violence a sa beauté, mais elle laisse le champ libre aux brutes. Surtout il faut prévenir la violence en contredisant avec force ceux qui la conseillent. En temps de paix, les peuples se laissent séduire par les prophètes de la guerre "courte et joyeuse", de la révolution utopique. En fait les guerres que nous avons vécues ne créaient que des charniers, des ruines et détruisaient le travail des générations. "Les révolutions, disait Valéry, "font en deux jours l'ouvrage de deux mois, puis défont en deux ans l'ouvrage de deux siècles". Il serait souvent possible, par des réformes consenties à temps, de faire l'économie d'une révolution.
Quelques-uns répondront : "Faut-il faire l'économie d'une révolution ? N'est-elle pas le meilleur moyen de nettoyer une plaie ? La Révolution française n'a-telle pas mis fin à des privilèges abusifs ? La Révolution russe n'a-t-elle pas nivelé les conditions et amélioré le type de vie des masses ? Bien sûr, mais ces résultats n'ont été obtenus qu'après de terribles sursauts. La génération qui déclenche une révolution n'est jamais celle qui en recueille les bienfaits. Les mêmes effets auraient pu être obtenus sans tant de massacres et de douleurs si les rois en France, les tzars en Russie avaient été plus sages et mieux informés. L'Angleterre a eu, sans révolution, tout ce que la France a payé d'un sang précieux, inutilement versé. Pour en revenir à la conduite de votre vie, j'aimerais à vous voir généreux, hardi, prêt à accepter toute réforme juste, fût-elle contraire à vos intérêts, mais résolument hostile à toute guerre, nationale ou civile. Cependant si d'autres vous imposent la lutte, vous y prendrez part avec courage, avec discipline, sans peur comme sans haine. "Le vice fomente ; la vertu combat".
[...]
VOTRE FORMATION
Je ne sais ce que sera votre carrière. Vous semblez doué pour les lettres comme pour les sciences, pour le droit comme pour la politique. Vous pouvez choisir le service de l'État comme l'industrie privée, la recherche comme l'action. Quoi que vous décidiez de faire, une culture de base sera nécessaire. C'est l'un des premiers gradins de la pyramide. Voulez-vous que nous en parlions ? Vous avez fait, me dit-on, de brillantes études ; je tiens donc pour évident que vous savez, de l'histoire et de la littérature, ce qu'en sait un bon élève, c'est-à-dire peu de chose. Vous connaissez les poètes par les anthologies, les historiens par les manuels. Avoir une culture, ce n'est pas savoir un peu de tout ; ce n'est pas non plus savoir beaucoup d'un seul sujet ; c'est connaître à fond quelques grands esprits, s'en nourrir, se les ajouter. Je voudrais vous donner des maîtres, en petit nombre, qui vous suivront pendant toute votre vie. Je voudrais que vous ne cessiez de les lire et de les relire. Je voudrais que vous vous sentiez aussi à l'aise dans leur pensée que dans la vôtre, dans leurs œuvres que dans vos souvenirs.
Être un vrai lecteur de Balzac, c'est, si l'on pense à la première rencontre de Rastignac et de Vautrin, aller droit au livre et à la page. Cela suppose une longue familiarité et nul n'a le temps de se donner ainsi à toute la foule des auteurs. Il faut choisir. Vous le ferez peu à peu, par rencontres et par goût. Mon rôle sera seulement de vous indiquer des nourritures que je crois saines. Certaines vous conviendront ; d'autres non. Vous ferez le triage. Commençons par les Grecs. Je pense que vous aimez Homère, Eschyle, Sophocle, Aristophane. "Y a-t-il rien de plus ennuyeux que l'Iliade ?" demandait Gide. Mais l'Iliade n'est pas ennuyeuse du tout et l'Odyssée moins encore. Plutarque a été une fontaine d'exemples pour les hommes de tous les siècles. Nous lui ferons place, à côté d'Homère, dans notre bibliothèque réduite et respectée. Près d'un Platon. Et, bien sûr, que vous soyez croyant ou incroyant, l'Ancien et le Nouveau Testament, l'un et l'autre sublimes. Puis Épictète, Marc-Aurèle, Sénèque. J'ai trouvé là une morale virile. Si vous êtes bon latiniste, quelques poètes : Virgile, Horace, Lucrèce, Juvénal, les élégiaques. En traduction, leur magie disparaît. Homère, lui, supporte cette métamorphose, et Tacite, bien traduit, garde en français sa brièveté impériale.
Ici, je bondis par-dessus les siècles. Rabelais vous dégourdira l'esprit, moins toutefois que Montaigne. S'il fallait limiter notre choix jusqu'au XVIe siècle à trois volumes, je garderais Homère, Plutarque et Montaigne. Alain se faisait une règle (que j'ai suivie) de relire chaque année un grand poète. Donnons un an à Villon, un à Ronsard et un à Du Bellay. Voilà pour le XVIe siècle. Le XVIIe n'exige pas grand effort de choix. Tout est beau. Mais puisqu'il s'agit de livres-compagnons, je vous donne les Mémoires du Cardinal de Retz et ceux de Saint-Simon, modèles de style ; le théâtre de Corneille qui vous enseignerait, s'il en était besoin, l'honneur ; celui de Molière, qui est la sagesse ; les Oraisons Funèbres de Bossuet, concerts d'orgues ; et les Fables de La Fontaine. Plus un an (de poète) à Racine que vous verrez aussi, toute votre vie, à la scène.
Au XVIIIe siècle, je retiendrai Montesquieu. L'Esprit des Lois sera l'un de vos compagnons. De Voltaire Candide que vous lirez comme un poème. De Diderot de courts écrits : le Songe de d'Alembert, la Lettre sur les Aveugles, le Neveu de Rameau ; on ne peut être plus intelligent ni mieux écrire. Donnons une année de poète à Marivaux. Rousseau pose un problème. Résolvons-le en mettant les Confessions au nombre de vos compagnons. Pour l’Émile et la Nouvelle Héloïse, je les ai lus deux fois dans ma vie : par devoir, au temps où je préparais ma licence, par curiosité vers la cinquantaine. Cela me suffit.
Et voici le grand XIXe siècle. Là j'éprouve l'embarras des richesses. N'oublions pas notre propos. Il s'agit de votre bibliothèque restreinte et permanente. Le choix doit être prudent et limité. Benjamin Constant ? Chateaubriand ? Cela va de soi. Les Mémoires d'Outre-Tombe ne vous quitteront plus. Ils sont, par instants, dignes de Retz et de Saint-Simon, quoique trop chantants. Près d'eux, le Mémorial de Sainte-Hélène. Il y a beaucoup à apprendre sur les hommes, sur le pouvoir, et même sur le style, en Napoléon. Pour Stendhal et Balzac, je suis intransigeant. Tout et à tout moment. Je vis avec ces deux romanciers depuis plus de soixante ans ; j'y découvre à chaque lecture des beautés nouvelles. Stendhal vous proposera une manière de vivre, pleine d'honneur, un peu folle, mais délicieuse. Balzac vous fera connaître toutes les manières de vivre, les pires et les meilleures. Il démontera pour vous les rouages de la société. La France a peu changé depuis le temps où il l'observa et notre époque, parce qu'elle a vu de grands bouleversements, ressemble plus à celle de la Comédie Humaine que la fin, assez plate, du XIXe siècle.
Chateaubriand, Balzac, Stendhal, ces trois pics dominent la chaîne. Sainte-Beuve ? Je trouve quelque plaisir à lire, comme disait Balzac, ses biographies d'inconnus, mais l'homme était peu sûr et mauvais juge de ses contemporains. Flaubert ? Sans génie, il a réussi, à force de talent et de travail, à produire Madame Bovary et l'Éducation sentimentale, qui sont de beaux livres. George Sand ? L'Histoire de ma vie et peut-être le début de Consuelo. Avec Hugo nous découvrons un nouveau pic. Les imbéciles vous diront qu'il n'était pas intelligent. Lisez Choses Vues, les Misérables et vous jugerez. Du poète, faites l'un de vos compagnons. De la jeunesse au tombeau, Hugo a été le maître des mots français, un prodigieux inventeur de rythmes, le poète des sentiments simples et durables. Baudelaire, Mallarmé, Valéry, Verlaine qu'on lui a opposés, l'admiraient et l'imitaient. Admettez-les avec lui dans votre sanctuaire. Et Rimbaud, pour vos jours de révolte. Vous en aurez. "Quiconque n'est pas anarchiste à vingt ans, nous disait Alain, n'a plus à trente ans assez d'énergie pour faire un capitaine de pompiers".
Le théâtre de Musset reste ce que nous avons en France de plus shakespearien ; les Lettres de Dupuis et Cotonet vous divertiront ; beaucoup de ses poèmes ont ému mon adolescence, mais encore une fois il faut choisir et j'ai choisi pour vous Hugo. Alain méprisait Taine et Renan : "ces bedeaux de littérature", disait-il. Je suis moins sévère. Donnez une chance aux Origines de la France contemporaine et aux Drames philosophiques. Autre cible d'Alain : Mérimée, mais ce jugement était, je crois, moins littéraire que politique ; il ne pardonnait pas à Mérimée d'avoir été sénateur du Second Empire. Au vrai la froideur de Mérimée masquait la timidité d'un sentimental ; la belle impératrice, qu'il avait tenue, enfant, sur ses genoux, lui faisait oublier les fautes du régime. La sécheresse mériméenne, à base de pudeur, n'est pas si loin de Stendhal. Lisez Carmen, le Vase Étrusque, la Double Méprise ; il vous arrivera, comme à moi, de les reprendre.
Encore un pic à l'horizon. Au-delà des coteaux modérés (où je passai ma jeunesse) de France et de Barrès, s'élève très haut le mont Marcel Proust. Aussi grand que Balzac, il vous retiendra, non comme celui-ci par le tableau d'une société (son univers est petit), mais par des analyses incomparables de la mémoire, des sentiments et de la création artistique. À la Recherche du Temps Perdu est le poème du Temps, qui ne peut être retrouvé que sous la forme de l'art. Marcel Proust ira rejoindre en votre réduit sacré Valéry et Alain, ses contemporains. Vous savez qu'Alain fut mon maître. Je voudrais qu'il devînt le vôtre. Vous pouvez, dans les trois volumes de la Pléiade qui contiennent son œuvre, tout apprendre : une morale, une philosophie, la nature des beaux-arts, celle des religions. Son style rugueux, sans liaisons, vous paraîtra d'abord difficile. Persistez ; vous découvrirez ses beautés. Pour moi, c'est à travers Alain que j'ai compris Platon, Aristote, Kant, Descartes, Hegel, Auguste Comte. J'oserai dire davantage : c'est à travers Alain que j'ai compris la vie et les hommes. Comme il me jeta dans Balzac, je vous jette dans Alain ; je ne puis vous faire un plus riche présent.
Restent Bergson et Claudel. Voyez si c'est là votre nourriture. Ce fut souvent la mienne. Restent aussi, et surtout, nos grands étrangers. Vous ne pouvez vous passer de Shakespeare (source de mythes pour toute l'humanité autant qu'Homère) ni de Lope de Vega, ni de Swift, ni de Dickens, ni d'Edgar Poe, ni du grand Goethe, ni de Dante, ni de Cervantès. Enfin les Russes vous sont indispensables pour un contact magique avec la vie. Rien ne dépasse les meilleurs romans de Tolstoï (Guerre et Paix, Anna Karénine, la Mort d'Ivan Illitch). Sa doctrine m'a toujours paru artificielle ; le romancier était admirable. À mon avis, très supérieur à Dostoïevski (mais ici peut-être suis-je aveuglé par une incompatibilité de nature). À côté de Tolstoï, placez un choix de nouvelles de Tchekhov, et son théâtre. Aucun écrivain n'est plus proche de mon cœur. J'aimerais que vous l'admiriez. Ajoutez les Âmes mortes de Gogol ; Dimitri Roudine, Père et Enfant, Fumée de Tourgueniev, et quelques contes de Pouchkine. Joyce ? Kafka ? Essayez et voyez si c'est là nourriture qui vous convienne.
Voilà donc (hors les auteurs contemporains, que vous choisirez) un programme de lectures, valable à vie. Peut-être me direz-vous : "Il est trop chargé. Comment, avec toutes les lectures techniques que m'imposent mes études, mon métier, trouverais-je le temps de lire tant de livres ?" Je vous suggérerai alors une bibliothèque de campagne, réduite à sept auteurs : Homère, Montaigne, Shakespeare, Balzac, Tolstoï, Proust, Alain. Le jour où vous les connaîtrez parfaitement, j'entends jusqu'au détail, vous serez déjà un homme très cultivé. Mais à cette culture littéraire, il vous faut joindre une culture scientifique, et cela même si votre métier ne semble pas la requérir. "Nul n'entre ici s'il n'est géomètre". Et nul n'entre ici s'il n'est physicien, chimiste, biologiste. L'Introduction à la méthode expérimentale de Claude Bernard est une des clefs du monde moderne. Tout a changé pour l'homme, une première fois quand il a découvert le raisonnement mathématique, une seconde fois quand il a compris que le raisonnement doit tenir compte des faits. Je ne vous demande pas de lire et de comprendre les spécialistes de toutes les sciences physiques et humaines ; je vous demande de vous tenir au courant de leurs méthodes et de leurs recherches. Comment dirigeriez-vous une usine, une ville, un pays si vous ignorez les savants et leurs secrets ?
Comment comprendriez-vous le monde moderne si vous en effacez, par ignorance, ce qui est son travail et son orgueil : la recherche scientifique ? Ionesco a dit un jour que Telstar, par sa seule existence, est infiniment plus important que les médiocres spectacles retransmis par ce satellite à toutes les nations. Aldous Huxley soutenait qu'il est inadmissible qu'un homme cultivé croie devoir connaître une œuvre de Shakespeare, mais non la deuxième loi de la thermodynamique. Je ne pense pas du tout que l'importance de la science dans notre société signifie la fin de l'art et de la littérature. La science donne à l'homme un pouvoir grandissant sur le monde extérieur ; la littérature l'aide à mettre de l'ordre dans son monde intérieur. Les deux fonctions sont indispensables. Comment un savant bouleversé par un conflit sentimental garderait-il assez de liberté d'esprit pour se concentrer sur une recherche s'il ne pouvait ouvrir de temps à autre la soupape de l'art ? Dans les meilleures écoles scientifiques américaines (Caltech-M.I.T.), on ne cesse d'élargir la part faite à l'histoire, à la littérature. Le monde non vécu, celui des particules, contient le secret de la puissance ; le monde vécu, celui des sentiments, contient pour l'individu le secret de l'équilibre. Je vous demande d'être un scientifique amoureux des lettres et un littéraire curieux des sciences.
Voilà, pour vos travaux, du pain sur la planche.
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C'est pourquoi notre idée de 'Lettre ouverte' a séduit des auteurs comme Jules Romains, Maurice Garçon, Pierre Gaxotte, André Maurois, Robert Escarpit, André Soubiran, Salvador Dali, Jacques Laurent, Philippe Bouvard, André Ribaud, Jean Grandmougin, Paul Guth, Paul Vialar, Albert Simonin, et bien d'autres encore.
Cette collection n'est pas faite pour les timorés, les gens satisfaits de tout, les disciples du Docteur Pangloss. Ici, on attaque, on décoche des flèches, on met tout en œuvre pour que triomphent la vérité ou la justice, le bon droit ou le bon sens, mais on n'oublie pas l'humour : n'est-ce pas l'arme la plus sûre et la plus tonique ?".
['Quatrième' de couverture]
