Autant d'éléments qui modèlent son œuvre.
Il a écrit, entre autres, Le Procès-Verbal, Terra Amata, Désert... et pour les enfants : Voyage au pays des arbres (Enfantimages - Gallimard), et Lullaby (Folio - Junior).

L'HISTOIRE DE LULLABY
Une jeune adolescente : Lullaby, dont le père travaille à Istamboul et dont la mère est malade, décide de fuir le lycée en partant un beau matin au bord de la mer. Sans beaucoup réfléchir, elle rassemble quelques objets hétéroclites et, son baluchon sur l'épaule, s'éloigne de la ville bruyante. Sur la falaise, elle rêve face à la mer, en peuplant les rochers des visages de professeurs. Un bain a tôt fait de la purifier du passé et la voilà écrivant à son père une deuxième lettre très fantaisiste. Après quoi, elle poursuit sa promenade et découvre une maison abandonnée qu'elle visite, et qui devient au fil des jours le lieu privilégié où elle s'abandonne à la rêverie jusqu'à se fondre dans les éléments naturels et à appréhender le monde par les sens. Là, elle joue avec le papier et le feu qui se chargent pour elle de pouvoirs inattendus. Le jeune garçon pêcheur rencontré un jour, la surprend dans ses activités et lui indique une autre bâtisse isolée. Elle s'y rend, explore les lieux, mais se trouve brutalement confrontée à un individu effrayant qui la poursuit, et Lullaby fuit à toute vitesse au risque de se blesser sur les rochers. Un bain lui redonne la sérénité perdue. Cependant, il faut bien penser, un jour, à revenir au lycée où la Directrice la questionne avec insistance pour savoir où elle était et surtout avec qui elle avait passé ces journées d'absence. Seul, son professeur de mathématiques, M. Filippi, semble la comprendre.
POURQUOI CE LIVRE ?
Le roman de Le Clézio : Lullaby, étudié au premier trimestre avec des élèves de 6ème, présente divers intérêts. C'est d'abord un livre court (72 pages) qui peut être vite lu en classe sans que les enfants ne se lassent. Ce facteur est important en début d'année, surtout pour des élèves qui ont encore des difficultés de lecture ou qui n'ont pas l'habitude de ce type d'exercice. De plus, c'est un ouvrage d'un abord agréable, bien écrit, clair, au vocabulaire facile. Le style de Le Clézio, simple, chargé de sensibilité, de poésie, de jeux de mots, se prête à un travail intéressant sur le langage et sur l'acte d'écrire. L'histoire aussi n'est pas dépourvue de richesse et les élèves peuvent s'identifier aisément au personnage principal proche d'eux et de leurs préoccupations. Enfin, il est stimulant pour des jeunes de découvrir un auteur contemporain vivant, avec la possibilité de le contacter.
UNE MÉTHODE DE TRAVAIL POSSIBLE
L'étude s'est effectuée en trois séances d'une heure chacune, chapitre par chapitre, préparées à la maison par une lecture personnelle, une recherche de vocabulaire et deux à trois questions. En classe, au fil de la lecture suivie, nous avons rédigé des fiches sur chaque personnage : Lullaby, la Directrice, Monsieur Filippi, en précisant leurs traits de caractère. À la fin de l'étude, nous avons mis en commun nos impressions au cours d'un bilan oral d'une heure, suivi plus tard d'un devoir individuel écrit en deux heures (voir sujets proposés en annexe). Au total donc, six heures de travail réparties sur un mois. Quelques élèves ont lu le livre très vite chez eux et l'avaient terminé au bout d'une semaine. D'autres se sont contentés de le lire au rythme de l'étude en classe.
L'ÉTUDE DU ROMAN ET LES RÉACTIONS DES ÉLÈVES
Dans la majorité des cas, les élèves ont bien réagi. L'histoire elle-même leur a plu à cause de ses moments de tension et de suspense, ses plages de rêverie, mais surtout à cause de Lullaby, l'héroïne, soit parce qu'ils partageaient ce qu'elle vivait, soit parce qu'elle leur semblait un personnage curieux et original, qui les attirait et les fascinait. Cette fugue, c'est tout un symbole : c'est l'évasion vers sa vie à elle. Ils y ont été sensibles comme ils ont été sensibles au pouvoir des éléments, du feu qui protège ce que l'on aime, de l'eau qui purifie, du vent qui devient une sorte de messager restituant la connaissance. En ce qui concerne le personnage de Lullaby, certains élèves l'ont beaucoup aimé et se sont retrouvés dans la jeune fille, notamment dans son attirance pour la mer. Ils ont été intrigués par cette sorte d'état poétique qui permet à Lullaby de communiquer avec le monde environnant, d'apprendre à en saisir les moindres détails avec acuité, et de se fondre dans l'univers, séparant son esprit de son corps : "Elle se mélangeait à ce qui l'entourait" (p. 40). D'autres ont été surtout sensibles à son détachement des biens matériels. Ainsi, au moment de quitter la maison, elle entasse tout dans un sac, sans penser ni à l'argent ni à la nourriture. Eux auraient été plus pratiques. Ils ont trouvé alors Lullaby, sinon inconsciente, du moins insouciante !
Dans l'ensemble, cette image d'enfant les a intrigués et fait réfléchir.
Les figures d'adultes dans ce roman ont soulevé un certain nombre de questions. Ainsi le père de Lullaby, absent de l'action mais toujours très présent dans la vie de sa fille, représente l'ami, le confident à qui Lullaby paraît très attachée et avec qui elle partage le meilleur d'elle-même. C'est le complice qui ne contrarie jamais ! Voilà un rôle de père inattendu et fascinant pour beaucoup d'élèves. La mère, elle, reste pratiquement absente de l'œuvre ; ce qui a soulevé aussi d'autres questions.
Par ailleurs, les rapports de Lullaby avec les autres adultes du livre ont beaucoup séduit par leur authenticité et les obstacles que Lullaby devait surmonter. En particulier, le personnage de la Directrice les a inquiétés. Ce qui les a impressionnés, c'est l'attitude de Lullaby face à l'autorité. Elle est courageuse, franche. Elle ose se défendre, soutenir ses arguments. Et finalement, c'est elle la plus forte. Peut-être incarne-t-elle une volonté de s'affirmer face aux adultes, volonté qu’eux—mêmes, les élèves, éprouvent souvent sans oser ni pouvoir passer aux actes. Ceci les a amenés à se poser des questions sur le rôle d'une Directrice ou d’un Principal : ont-ils à se préoccuper de la "vie privée" des élèves ?
L'autre figure d'adulte, celle du professeur de mathématiques, Monsieur Filippi, qui fait pendant à la Directrice, les a marqués car elle revient souvent, comme une image attachante. Quand Lullaby peuple les rochers des personnes connues, c'est lui qui domine. Souvent elle y fait référence en pensant qu'il pourrait la comprendre. Toutefois à la fin du livre, Monsieur Filippi les a laissés perplexes. Ils se sont demandés si son sourire amusé était une marque de sympathie et de complicité, ou bien un sourire narquois. Ils ne savaient plus dans quel camp le ranger, parmi les gentils ou parmi les méchants !
En dehors des personnages et de leurs relations, les élèves ont été accrochés par la dimension poétique de l'écriture chez Le Clézio. L'auteur use d'images multiples, riches en suggestions; de mots inhabituels avec lesquels il joue. C'est le cas lorsque l'héroïne écrit à son père où les effets sonores et visuels sont conjugués : les mots disloqués, la disposition typographique fantaisiste, les énumérations sans lien… traduisent fort bien chez Lullaby les éclats de pensée heureuse fixés sur la page.
Autant de charmes qui ne sont passés inaperçus aux yeux des élèves.
Quels ont été les prolongements ?
Un bilan oral d'une heure a permis entre les élèves une discussion chaleureuse et sincère. ils ont débattu des problèmes que pouvait poser une fugue. Pourquoi avait-on envie de partir ainsi ? Ils ont aussi discuté des rôles tenus par les adultes face à l'enfant, du pouvoir de l'école, de la vie intime d'une adolescente et de ses rêves... et le plaisir tiré de l'étude et de la discussion était sensible.
Toutefois, le travail écrit proposé à la suite s'est révélé décevant. Faire passer son émotion dans l'écriture en 6ème, ce n'est pas aisé. Les élèves ont eu du mal à restituer par écrit la densité de leur pensée. C'est sans doute d'abord un problème de moyen d'expression.
Chaque élève a rédigé un devoir à partir d'un des sujets proposés à la réflexion et choisi parmi les quatre suivants :
1 - Lullaby vous ressemble-t-elle ? Quels sont les points communs et les différences que vous notez ?
2 - Que pensez-vous des adultes que côtoie Lullaby ? (M. Filippi, la Directrice)
3 - Quels sont les dangers auxquels s'expose Lullaby en faisant une fugue ?
4 Les rêveries et les découvertes de Lullaby au bord de la mer. Qu'en pensez-vous ?
Anne DUPEUX
Nicole S., coordinatrice du comité de rédaction
Complément utile : Lecture suivie : Comment étudier Une œuvre intégrale ?
I. LECTURE SUIVIE ET CHOIX
Celui de l'élève ou celui de l'enseignant ? Si le premier peut être consulté sur le genre d'ouvrage ou le type de sujet qu'il souhaite étudier, le second reste seul maître de ses choix, puisque seul en possession des données de base : il connaît l'ensemble du champ littéraire et l'éventail des possibilités en fonction de la classe, il est conscient des motivations des élèves comme de leurs capacités, il est surtout soucieux d'établir, sur l'année entière, une progression en fonction des acquis successifs.
II. LECTURE SUIVIE ET TEMPS
Quelle que soit l'œuvre retenue, on s'efforcera d'en faire coïncider l'étude avec les modules temporels attribués par le calendrier scolaire ; ce qui permet d'envisager l'étude de quatre à six œuvres intégrales par an, le premier module (sept.-oct.) étant considéré comme une phase d'observation.
III. LA PRÉSENTATION
Elle vise à motiver les élèves, à exciter leur curiosité, et à faciliter leur lecture. Il convient pour cela de "situer" l'œuvre : auteur, époque, genre, etc. . . (une fresque chronologique établie en début d'année peut être d'un grand secours), et d'amorcer l'intérêt de la classe par la lecture du ou des premiers chapitres (lecture à haute voix). On sera attentif également à la présentation matérielle du texte, et à ce qu'elle suggère.
IV. LA LECTURE PAR ÉTAPES
Découpage du texte "en tranches" étudiées successivement (découverte du texte en lecture individuelle, étude collective de chaque segment à partir d'un questionnaire approprié). Cette démarche s'avère souvent lassante pour les lecteurs rapides qui sont tenus à des retours en arrière. Le caractère répétitif de chaque séance s'ajoute à la monotonie.
V. LA LECTURE AVEC GRILLE
Quinze jours pour lire l'ouvrage intégralement à la maison (à chacun de choisir son rythme). Une grille d'analyse simple est établie (temps, espace, personnage, intrigue, thèmes, procédés d'écriture). Chaque élève, au cours de sa lecture, rédige une fiche d'observation sur un des éléments de la grille. La synthèse de ces observations est faite en classe, oralement d'abord, puis par écrit (prévoir plusieurs séances). Simultanément, de courts extraits représentatifs sont étudiés en classe, pour orienter le travail dans telle ou telle direction et dynamiser les énergies. Cette démarche suppose, de la part de l'élève, un bon entraînement au travail autonome. Plus difficile peut-être, elle est aussi plus gratifiante.
VI. LES VARIANTES
Étude concurrente de deux livres (ou plus). Cette méthode permet de tenir compte des disparités de la classe. Un groupe d'élèves devient responsable de l'étude d'un livre, avec pour mission de le présenter aux autres, et bien sûr de donner envie de le lire. Cette pratique est d'autant plus stimulante qu'elle reste occasionnelle.
Pour accompagner, voire pour remplacer l'étude traditionnelle d'une œuvre intégrale, il est toujours possible de faire appel aux techniques regroupées sous le vocable de "Livre vivant" : lectures à voix haute, enregistrements sur cassettes ou radiophoniques, transcodages, dramatisations de tout ou partie d'un texte, montages audio-visuels, version vidéo, etc.
Org. Autour du livre (Collège), CRDP, 1989
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