Avant de laisser la place à quelques-uns des poèmes de Paul-Jean Toulet (ce qui nous changera de l'insane production actuelle, conséquence de l'effondrement du système scolaire), interprétés ce soir-là en Avignon (et à quelques autres), je me crois autorisé à faire un court détour par le cinéma (Auteuil y a brillé), et à signaler l'admirable polar MR73 (2008). Le MR73, c'est un fameux revolver produit en 1973 par la firme alsacienne Manurhin (il équipa un temps nos forces de l'ordre) - tout cela a disparu avec notre formidable savoir-faire dans le maelström voulu et méthodiquement organisé de nos industries...
Sans doute, MR73 s'est-il voulu le pendant du Police Python 357 (1976 - avec Montand-Signoret), mais le film possède une réelle originalité.
[NB à l'attention des amateurs - Comme le Python, le MR73 est un 357, c'est-à-dire, pour aller vite, un 9 m/m "gonflé"]
Ah ! qu'une nuit je te revoie.
Perce l'oubli, fille de joie,
Sors du linceul.
D'une figure trop aimée,
Est-ce toi, spectre gracieux,
Et ton éclat, cette fumée
Devant mes yeux ?"
P.-J. Toulet
"Pour Dany, mon fils chéri, ces merveilleux poèmes de P. J. Toulet, à lire quand tu seras grand". Maman, Avignon, 1957
En Arles
Dans Arle, où sont les Aliscams,
Quand l'ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps
Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;
Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c'est d'amour,
Au bord des tombes.
[Romances sans musique]
Je rêve d'un soir...
Sur le canal Saint-Martin glisse,
Lisse et peinte comme un joujou,
Une péniche en acajou,
Avec ses volets à coulisse,
Un caillebot au minium,
Et deux pots de géranium
Pour la Picarde, en bas, qui trôle.
..............................
Je rêve d'un soir rouge d'or,
Et d'un lougre hindou qui s'endort :
- Siffle la brise... eh toi ! créole.
[Dixains, VIII]
Puisque tes jours ne t'ont laissé...
Puisque tes jours ne t'ont laissé
Qu'un peu de cendre dans la bouche,
Avant qu'on ne tende la couche
Où ton cœur dorme, enfin glacé,
Retourne, comme au temps passé,
Cueillir, près de la dune instable,
Le lys qu'y courbe un souffle amer,
- Et grave ces mots sur le sable :
Le rêve de l'homme est semblable
Aux illusions de la mer.
[Contrerimes XII]
Ce pavé que l’Europe foule...
Ce pavé que l’Europe foule
Est gras encor du suif des morts.
Leurs os, qui n’ont plus de remords,
Y dorment au pas de la foule,
D’un sommeil noir, à pleins paniers.
— Dors-tu, Cathau, loin des charniers
Où tes crapauds, sous l’herbe verte,
Enchantaient le cœur des passants :
Toi qu’un jour l’aube, aux Innocents,
Trouva nue, et la gorge ouverte ?
[Dixains IX]
Longtemps
Longtemps si j'ai demeuré seul,
Ah ! qu'une nuit je te revoie.
Perce l'oubli, fille de joie,
Sors du linceul.
D'une figure trop aimée,
Est-ce toi, spectre gracieux,
Et ton éclat, cette fumée
Devant mes yeux ?
Ta pâleur, tes sombres dentelles,
Le bal qui berçait nos pieds las,
Un corps qui plie entre mes bras :
Je me rappelle...
[Chansons]
L'ombre...
L’ombre, ni le mystère enchanté des fontaines,
Et l’éclair noir du merle, ou l’auberge aux murs bas :
Je n’ai rien oublié. Non plus quand tu courbas
Ce front trop orgueilleux, que paraient deux antennes.
[Contrerimes, LXXXV]
Nous bûmes tout le jour
Nous bûmes tout le jour, un autre — et, le suivant,
Dans l’ombre un luth chanta qui disait que l’on m’aime.
Hélas vous varierez, ô Badoure. Moi-même
Ne suis-je las d’aimer ? Poussière, et toi du vent ?
[Contrerimes, LXXXVII]
Saïgon
Saigon : entre un ciel d’escarboucle
Et les flots incertains,
Du bruit, des gens de fièvre teints ;
Sur le sanglant carboucle.
Et, seule où l’œil se recréât,
Pendait au toit d’un bouge
L’améthyste, dans tout ce rouge,
D’un bougainvilléa :
Tel aujourd’hui, sous la voilette,
Calice double et frais,
Mon regard vous boit à longs traits,
Beaux yeux de violette.
[Contrerimes XLVIII]
Vous
Vous qui retournez du Cathai
Par les Messageries,
Quand vous berçaient à leurs féeries
L’opium ou le thé,
Dans un palais d’aventurine
Où se mourait le jour,
Avez-vous vu Boudroulboudour,
Princesse de la Chine,
Plus blanche en son pantalon noir
Que nacre sous l’écaille ?
Au clair de lune, Jean Chicaille,
Vous est-il venu voir,
En pleurant comme l’asphodèle
Aux îles d’Ouac-Wac,
Et jurer de coudre en un sac
Son épouse infidèle,
Mais telle qu’à travers le vent
Des mers sur le rivage
S’envole et brille un paon sauvage
Dans le soleil levant ?
[Contrerimes, XLIV]
Princes de la Chine
a. Les trois princes Pou, Lou et You,
Ornement de la Chine,
Voyagent. Deux vont à machine,
Mais You, c'est en youyou.
Il va voir l'Alboche au crin jaune
Qui lui dit : " I love you. "
- Elle est Française ! assure You.
Mais non, royal béjaune.
Si tu savais ce que c'est, You ;
Qu'une Française, et tendre ;
Douce à la main, douce à l'entendre :
Du feu... comme un caillou.
b. Mgr Pou n'aime ici-bas
Que le sçavoir antique,
Ses aïeux, et la politique
Du Journal des Débats.
Elle qui naquit sous le feutre
Des chevaliers mandchoux,
Sa femme a le cœur dans les choux :
Dieu punisse le neutre !
Mgr Pou, mauvais époux,
Tu cogites sans cesse.
Pas tant de g. pour la Princesse :
Fais-lui des petits Pous.
c. Sous les pampres de pourpre et d'or,
Dans l'ombre parfumée,
Ivre de songe et de fumée,
Le prince Lou s'endort.
Tandis que l'opium efface
Badoure à son côté,
Il rêve à la jeune beauté
Qui brilla sur sa face.
Ainsi se meurt, d'un beau semblant,
Lou, l'ivoire à la bouche.
Badoure en crispant sa babouche
Pense à son deuil en blanc.
[Contrerimes, XIII]
Infini
Infini, fais que je t'oublie
Et que je dise encor
Le printemps au tendre décor
L'onde qui se délie,
Et celle dont sonnait le pas
À travers les allées,
Amour, ô feuilles envolées,
Ô roses du trépas.
[Nouvelles Contrerimes XXXII]
Il m'en souvient
Il m'en souvient : ta robe claire dans l'allée.
Le fleuve dont le soir éclairait le détour
— Tel un sabre, la nuit, qui brille — et sous la tour,
Cette sinistre voix au vent du nord mêlée.
[Contrerimes LXXI]
Diane
Ô Diane, ô nuit pure où chante un rossignol,
Ô belle, nue et blanche, en ce lit espagnol
Dans quelle Inde nouvelle, ou que ce soit demain
Endormi ton caprice et ton âme envolée,
A-t-elle su guérir la crueur de ta plaie,
Et ce cœur nostalgique où se portait ta main ?
[Contrerimes C & CI]
Sur un tableau de Vinci.
Ah, mon frère aux beaux yeux, ce n’est pas sans douceur
Ce n’est pas sans péril, que tu serais ma sœur.
Elle est noire, c’est vrai. Corail ni jameroses
Ne rient dans sa figure, où l’or non plus des blés.
Mais, les charbons sont noirs comme elle. Allume-les :
On dirait un buisson de roses.
Eh, jeûnes à ta faim d’aimer si le déboire
Te suffit. Mais c’est être fou de ne plus boire.
Dessous le flamboyant qui couvre l’herbe nue
D’un dôme violet, où je vous vois encor
Fraîche comme l’eau vive en un brûlant décor,
Jeanne aux yeux ténébreux, qu’êtes-vous devenue ?
[Contrerimes LX à LXIII]
⁂
Getsémani
Une aube frissonnante et son pleur incertain
Faisaient luire le Temple au métal de son faîte
Que Tu pleurais encor la prochaine défaite
En criant vers le Père oublieux et lointain.
Jadis tu remplissais les urnes du festin,
Christ à la barbe d'or, amant des jours de fête,
Et Ton cœur embaumait sur la terre imparfaite
Tels ces lys que Dieu même a vêtus de satin.
Lassé des pâles cieux qui gardaient leur mystère
Tu cherchas près de Toi Tes amis sur la terre :
Ils dormaient, ignorant un désespoir divin.
Alors la vérité siffla devant Ton œuvre,
Seigneur, et connaissant qu'ici-bas tout est vain,
Tu vis briller dans l'herbe une antique couleuvre.
Alger, 1889. [Vers inédits]
⁂
Dimanche
C'est dimanche aujourd'hui. L'air est couleur du miel.
Le rire d'un enfant perce la cour aride :
On dirait un glaïeul élancé vers le ciel.
Un orgue au loin se tait.
L'heure est plate et sans ride.
[Contrerimes CVII]
Réveil
Si tu savais encor te lever de bonne heure,
On irait jusqu’au bois, où, dans cette eau qui pleure
Poursuivant la rainette, un jour, dans le cresson
Tremblante, tes pieds nus ont leur nacre baignée.
Déjà le rossignol a tari sa chanson ;
L’aube a mis sa rosée aux toiles d’araignée,
Et l’arme du chasseur, avec un faible son,
Perce la brume, au loin, de soleil imprégnée.
[Chansons XIII]
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C’est un rendez-vous que nous sommes heureux d’offrir au public du festival et en direct à tous les auditeurs de France Culture. C’est une promesse d’émotion, un vrai moment de spectacle populaire, exigeant et accessible à tous, une belle alliance de la poésie et de la musique". [Blandine Masson, juillet 2022].
NB : La prestation de Daniel Auteuil dans la Cour du Musée Calvet n'est plus disponible sur le site de France-Culture, pour d'obscures raisons de droits d'auteur. On pourra éventuellement me la demander en téléchargement
Complément : pour continuer avec P.-J. Toulet, un très bel article de Jean d'Ormesson
Paul-Jean Toulet est un de ces écrivains un peu secrets qui doivent leur survie et leur gloire moins aux manuels de littérature qu'à l'enthousiasme d'un petit nombre d'initiés fanatiques. Il y a encore quelques années, ce n'était guère dans les salles de classe ou dans les amphithéâtres que son nom était prononcé avec l'admiration qu'il mérite. Il volait plutôt de lèvres en lèvres dans les conversations intimes qui sont un des bonheurs de la vie. Le soir, dans les bistrots, ou au cours de ces longues promenades auxquelles se livrent les jeunes gens quand ils se raccompagnent indéfiniment de chez eux à chez eux, quelques vers des Contrerimes surgissaient volontiers. Tout le monde avait fini par connaître et même par savoir par cœur le poème le plus fameux de Toulet, celui qui revenait sans se lasser, mais presque seul, dans les dictionnaires des citations et dans les anthologies :
Dans Arles, où sont les Aliscamps,
Quand l'ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses...
J'ai longtemps pris ainsi Toulet pour un poète mineur et rare du tournant de ce siècle lorsque, vers le début des années cinquante, une amie m'a parlé d'un court roman dont lui avait parlé un ami — qui n'a pas tardé, bien entendu, à devenir mon ami. C'était Mon amie Nane.
À peine avais-je découvert Mon amie Nane que je ne pensais plus qu'à partager ce trésor qui m'était tombé entre les mains. Toulet fait partie de ces écrivains qui n'appartiennent pas encore à l'établissement officiel, mais qu'on reçoit avec bonheur et qu'on transmet avec fièvre.
Aujourd'hui, P.-J. Toulet commence à rejoindre Apollinaire et Desnos parmi les poètes majeurs du début de notre siècle. Jean Mistler a parlé de lui sous la Coupole. Une thèse, couronnée, s'il vous plaît, par l'Académie française, lui a été consacrée par Daniel Aranjo. Michel Bulteau a réuni dans un petit volume un certain nombre de textes — de Jean Dutourd à Michel Déon, d'Hubert Juin à Geneviève Dormann, de Jean-Marie Rouart et Maurice Rheims à Olivier Guichard — qui expliquent pourquoi leurs auteurs aiment et admirent Paul-Jean Toulet. Tout va bien. Peut-être trop bien : on voudrait que Toulet fût admiré de tous et on voudrait, en même temps, le garder pour soi seul. Je vois Toulet en poète pour amateurs égoïstes.
Pourquoi lire Toulet ? Je crois que je ne peux pas mieux répondre à la question qu'en citant une romance sans musique de Toulet. Si vous ne l'aimez pas, nos relations prennent fin ici. Si vous lui trouvez un charme naïf et presque inexprimable, vous sautez à la case suivante.
Vous souvient-il de l'auberge
Et combien j'y fus galant ?
Vous étiez en piqué blanc :
On eût dit la Sainte Vierge.
Un chemineau navarrais
Nous joua de la guitare.
Ah ! que j'aimais la Navarre
Et l'amour, et le vin frais.
De l'auberge dans les Landes
Je rêve — et voudrais revoir
L'hôtesse au sombre mouchoir
Et la glycine en guirlandes.
Ses clés ? Limpidité, subtilité, ironie, tendresse cachée. Pardonnez-moi un lieu commun dont je rougis déjà : né à Pau en 1867, fêtard à l'île Maurice, Toulet est très français. À la façon — sur un registre très différent — de La Fontaine, de Jules Renard, de Giraudoux. À égale distance — très loin — des poètes maudits et des poètes officiels, l'art de ce provincial si parisien est tout de simplicité. Mais d'une simplicité extraordinairement savante. À force d'être transparent, Toulet finit parfois, avec ses mots rares et ses constructions recherchées, par devenir un auteur difficile. J'ai passé autant de temps sur tel ou tel poème de Toulet, à première vue enfantin, que sur un sonnet de Mallarmé. Toulet est le contraire d'un auteur à théories, à thèmes pompeux et encombrants, à vastes ambitions. Il s'occupe de détails minuscules, mais qui illuminent notre vie. Il ne parle que d'amour, avec profondeur et légèreté, avec une tendre ironie. C'est un auteur superficiel qui va soudain plus loin que tous les psychoIogues et tous les sociologues réunis. Il est d'une drôlerie irrésistible — si drôle que les larmes parfois vous viennent aux yeux. En lisant Mon amie Nane, le lecteur plus d'une fois se retrouve dans la situation de l'héroïne qui vient de choir de l'omnibus : "Elle tomba assise, se fit très mal et fondit en larmes, silencieusement : tel un vieux monsieur qui retrouve sa fille après une absence de plusieurs années".
Je me demande d'ailleurs s'il convient de parler des clés d'une oeuvre dont l'auteur a écrit :
Si vivre est un devoir, quand je l'aurai bâclé,
Que mon linceul au moins me serve de mystère.
Il faut savoir mourir, Faustine, et puis se taire.
Mourir comme Gilbert(1), en avalant sa clé.
Dans ses poèmes : l'amour, la couleur du temps, la vie qui passe, les bonheurs et les chagrins de la vie quotidienne, transfigurés par la plus simple et la plus subtile des magies. Dans ses romans : toute une série de personnages intermédiaires entre des silhouettes de l'époque — qui pourraient parfois être tirées de Feydeau, de Gyp, ou d'un album de mode — et des Pierrots lunaires ou des idoles de rêve. De tous ces personnages, le plus attachant, le plus irrésistible est sans conteste "mon amie Nane".
"Mon amie Nane" est une courtisane. Je ne suis pas sûr qu'elle soit très belle. Peut-être, dans un genre très différent, pourrait-elle faire penser à l'inoubliable Espagnole de Théophile Gautier :
Les femmes disent qu'elle est laide.
Mais tous les hommes en sont fous
Et l'archevêque de Tolède
Chante la messe à ses genoux.
Ou peut-être, au contraire, très loin des brumes de l'Est, en châtain ou en brune, déguisée en cocotte parisienne, cruelle seulement par légèreté, à l'héroïne d'Apollinaire :
À Baccarat, il y avait une sorcière blonde
Qui faisait mourir d'amour tous les hommes à la ronde.
Devant son tribunal l'évêque la fit citer.
D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté.
Nane est d'une intelligence un peu surprenante que des esprits bornés risqueraient de situer assez nettement au-dessous de la moyenne. "Ce peu de cervelle qui est la vôtre [lui dit un de ses dévots les plus passionnés : il se confond précisément avec l'auteur de l'ouvrage], qu'on s'imagine mousseuse et candide, pareille à ce qui peut tenir de crème fouettée sur la langue rose d'un chat". Belle ou laide, subtile ou idiote, ce qui est sûr, en tout cas, c'est que Nane est irrésistible. Elle est entourée de ses amies Noctiluce et Primaverile de Ver qui sont de drôles de pistolets. Et encore de sa sœur, qui semble honnête et déplaisante. Les hommes tournent autour d'elle comme des papillons de nuit autour d'une lampe à pétrole. Parmi eux, des Belges, des Suédois, des Parisiens et Jacques d'Iscamps, qui est le fils d'une marquise.
Longtemps, Nane a été entretenue par Belesbat, le haut-fournier "fiévreusement mal habillé". Ce qu'elle aime le mieux en lui, ce n'est pas sa présence. Elle finit par épouser un Belge, Dieudonné Le Marigot, envers qui ses sentiments ne sont pas beaucoup plus ardents. On voit aussi des conducteurs d'omnibus, des ombres furtives sur les quais d'Alger, un valet chambre du nom de Firmin — "Si j'étais Madame la marquis répondit Firmin (et cette hypothèse paraissait devoir être écartée)..." — et le coiffeur de Nane, M. Larivoste, qui lui apporte un présent de noces à l'occasion de son mariage avec Dieudonné Le Marigot :
"Lui m'a apporté, devinez quoi : une grosse éponge, mon cher, mais grosse comme la gidouille d'Ubu.
— Et dans quel but, lui ai-je dit, m'offrez-vous cette énorme plante marine ?
Je pense qu'il était ivre. Il m'a répondu :
— Je voudrais voir Madame en faire usage.
Alors je l'ai flanqué à la porte ; mais j'ai gardé l'éponge. Elle vaut bien 25 francs. Et, comme dit Dieudonné, l'économie ne semble ridicule que chez les gens qui n'ont rien, ou peu de chose".
L'époque de Toulet ne me fascine pas du tout. L'argent, les discours, la platitude y règnent en maîtres. Ce qui me plaît, c'est de la voir transfigurée par des poètes comme Toulet.
J'espère qu'il aura contribué à m'apprendre un double principe fondamental : ne pas se prendre au sérieux, prendre au sérieux ce qu'on fait.
La gloire de Toulet m'enchante. Et me consterne. Hier encore, Toulet était presque introuvable. Voici qu'on me demande dans quelle édition il faut le lire, comme on s'enquerrait de la couleur à la mode cet été. Toulet passe de l'obscurité (catastrophe et fureur) à toutes les lumières de la rampe (recatastrophe, refureur). Je lis les Contrerimes dans l'édition "Poésie" de Gallimard. Je crois savoir que Mon amie Nane — et peut-être l'ensemble de l’œuvre de Toulet — va être bientôt réédité dans l'excellente collection 10/18 où Christian Bourgois a fait paraître tant de chefs-d’œuvre. Au lieu de Toulet, j'ai bien failli choisir comme écrivain à découvrir le désopilant P.G. Wodehouse dont le héros, un butler nommé Jeeves, est une pure merveille. Christian Bourgois m'a révélé, dans 10/18, Jeeves et son patron, l'ineffable Bertram Wooster qui se nourrit de harengs fumés à son petit déjeuner. J'ai converti à Jeeves plusieurs membres de l'Institut et des professeurs au Collège de France — parmi lesquels Jacqueline de Romilly qui est la femme la plus intelligente de France. Ou peut-être, au contraire, est-ce elle qui m'a initié ? Je ne sais plus. Aucune importance. Elle lit maintenant Wodehouse en alternance avec Thucydide, et Jeeves et ses harengs la changent un peu de ses héros homériques. Grâces en soient rendues à Christian Bourgois. J'ai fini par choisir Toulet par patriotisme. Les bras lui en tomberaient.
Notes
(1) Poète du XVIIIe siècle qui aurait péri étouffé par une clé.
Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.
