Adolescents pour la plupart médiocrement doués mais largement privilégiés qui, l'âge adulte atteint, ont privilégié et fait fructifier leurs privilèges ! Je songe à l'instant au féroce mot de Jean-François Revel qualifiant Henri Weber de "Titan de la pensée"... Me vient également à l'esprit l'ouvrage de l'ancien maoïste Daniel Lindenberg, "Le Rappel à l'ordre : Enquête sur les nouveaux réactionnaires", torchon d'une rare violence et surtout d'une effarante médiocrité [sur lequel on pourra savourer l'exécution de première classe du même Revel]. Il n'empêche : ces individus accapareurs ont quasiment réussi à ruiner la France, matériellement (songeons à la dette abyssale dont l'apurement échoira à nos petits-enfants) et spirituellement (par haine du christianisme et de ses valeurs, en facilitant l'arrivée d'une nouvelle religion pour tenter d'effacer le vieux fonds judéo-chrétien). Dans le même temps, ils ont conduit, comme je viens de le lire quelque part, la destruction méthodique du code Napoléon, et favorisé la désagrégation des liens familiaux en multipliant à l'envi les lois dites "sociétales". Le résultat est là. Quel chef-d’œuvre négatif ! Sous sa modeste pierre tombale de Colombey, combien de fois le Général s'est-il donc retourné, indigné par la chienlit ?
Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français
"C'est fou, la masse d'âneries qu'on a ânonnées"
Michel Field — Puisqu'il le dit...
I. Leurs années Trotski
Insurrection. Il y a quarante ans, ils faisaient le coup de poing. Aujourd'hui, ils sont au pouvoir. "Nous sommes une demi-secte schizophrénique, à la fois lucide et délirante", affirmait le cofondateur de la LCR, Henri Weber.
Michel Field, pipe tiède en poche, a rendez-vous au siège de Canal + avec Denis Olivennes, président de la chaîne privée. L'entrevue est féconde, aussi les deux hommes conviennent-ils de se revoir. Olivennes raccompagne son invité vers le seuil de son bureau, lorsque soudain il saisit celui-ci par le coude : "Le coup de genou dans tes couilles, c'était moi". Lentes secondes en suspension. "Eh bien, mon salaud", éclate enfin de rire le journaliste Field. Embrassades ferventes, tapes sur le dos. Le temps reprend sa course. Où se sont fugacement envolées les mémoires de ces deux sexagénaires médiatiques ? Précisément au pied de la tour 56, faculté de Jussieu, années 70. Michel Field, 19 ans, élève en hypokhâgne, codirige la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), un mouvement trotskiste qu'il rejoignit à 13 ans. Denis Olivennes, cheveux en bataille, est son garde du corps. Ce matin-là, la LCR se bat contre les "fachos", avec barres de fer, marteaux et cocktails Molotov. Dans la mêlée, le genou d'Olivennes frappe l'intimité de celui qu'il est censé protéger. Le PDG de Canal + aura attendu quatre décennies avant d'avouer sa confusion qui fit s'évanouir l'actuel animateur d'Europe I...
De 1965 à 1975, des milliers de jeunes, gamins de la moyenne et haute bourgeoisie, lycéens et étudiants, sont frappés d'une passion extatique pour un petit homme à lunettes, né en 1879, assassiné en 1940 à Mexico. Ils ne l'ont jamais vu, jamais connu, toutefois tous vénèrent Lev Davidovitch Bronstein, dit Léon Trotski, fondateur de la sanglante Armée rouge et candidat malheureux à la succession de Lénine. Son culte les emporte dans une fièvre révolutionnaire dont on peine à mesurer aujourd'hui l'ampleur. Une épopée violente, armée, délirante, dangereuse et joyeuse qui les entraîne à apprendre par cœur chaque ligne écrite par leur idole, à réciter des nuits entières ses propos, à vénérer son image, faisant leur son appel à prendre les armes pour renverser la démocratie et sauver les masses par l'insurrection générale. Le trotskisme, né à Moscou dans les années 20, est une exception française. Nulle part Trotski ne fut à tel point adulé par une, deux et trois générations. Ce phénomène politique ne relève pas du folklore historique. La preuve ? La présidentielle de 2002, celle qui permit à Jean-Marie Le Pen de figurer au second tour. Sur seize candidats, quatre trotskistes. Les trois se réclamant ouvertement du "bolchevisme-léninisme"— Parti des travailleurs, Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire — obtiennent 10 % des voix au premier tour, empêchant Lionel Jospin, le candidat du Parti socialiste, lui-même ex-militant trotskiste, de parvenir au second tour. Trois trotskistes font trébucher celui qui fut des leurs.
Il ne s'en tient pas là. Car les hommes — et dans une moindre quantité les femmes — qui en 1960, 1970, 1975 rejoignirent les deux principales et farouchement ennemies chapelles trotskistes ont aujourd'hui entre 50 et 60 ans. Or, comme l'explique Henri Weber, "le trotskisme a formé des dizaines de milliers de jeunes, ce fut une exceptionnelle école de formation, de pédagogie active. Ceux qui sont passés par là, et qui en sont sortis, se distinguent". À telle enseigne que, leurs yeux plus ou moins tardivement dessillés, ils accomplirent souvent des carrières remarquables. En 2015, que sont ces ex-trotskistes devenus ? Cinq ministres, le patron du PS, un ex-président du Sénat, un membre du Conseil constitutionnel, beaucoup de membres de cabinets ministériels, des députés, des professeurs d'université, des publicitaires, des patrons de presse, des journalistes, des acteurs, des éditeurs, des médecins... Une génération aux manettes. Dont il faut ici dire, n'en déplaise aux complotistes, que plus grand-chose ne l'unit. Ces anciens combattants de la IVe Internationale ne forment ni lobby ni obédience secrète. D'abord parce que les trotskistes se sont toujours divisés et trahis. C'est d'ailleurs là une de leur consubstantielle particularité. Puis, surtout, parce que la plupart d'entre eux ont abandonné ce credo fou, choisissant en conscience et pleinement la démocratie parlementaire.Il n'y a pas de pouvoir trotskiste, mais il demeure entre ces hommes, souvent influents, "une complicité, une camaraderie, une connivence, un sourire doux", comme le résume Field. Et d'amusantes retrouvailles, des dîners d'anciens, beaucoup de mariages qui durent, des cours de karaté communs, quelques échanges de services, une amitié ancienne forgée à coups de cocktails Molotov et de rendez-vous secondaires.
En 2013, Field, animateur à Europe I, invite un sociologue, auteur d'un livre urticant sur les difficultés d'intégration des immigrés originaires des pays du Sahel. Le directeur de recherche au CNRS s'installe dans le studio. Soudain, Field ôte son casque, se lève et étreint l'intervenant : "Rodolphe, c'est Saturnin !" Rodolphe, dans la vraie vie Hugues Lagrange, et Saturnin (Field), deux anciens de la "Ligue". En septembre, le journaliste cofondateur de Mediapart Laurent Mauduit publie un livre, "À tous ceux qui ne se résignent pas à la débâcle qui vient". Un réquisitoire contre la présidence Hollande et le PS, au sein duquel un chapitre fait du bruit. L'auteur y accuse Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS, de n'avoir jamais obtenu les diplômes qu'il prétend, ce que l'intéressé dément. Peu de personnes savent alors que Mauduit milita à l'OCI, sous la tutelle en blouson de cuir noir de Cambadélis. L'OCI, l'Organisation communiste internationaliste, un groupe trotskiste, que Cambadélis quitta en 1986 pour rejoindre le PS. Une "trahison"que Mauduit n'aurait jamais pardonnée. Parvenu à la tête du parti, qui l'ex-trotskiste Cambadélis embauche-t-il Rue de Solférino pour devenir son conseiller social ? Jean Grosset, secrétaire général de l'Union nationale des syndicats autonomes, ex-trotskiste de l'OCI. Mathieu Gallet, patron chahuté de Radio France, rémunère un conseiller en communication, Denis Pingaud. Dans les dîners entre anciens de la LCR, le choix fait sourire, car Pingaud, pour ces Parisiens grisonnants, c'est "Séraphin Lampion" ou "le chef d'escadrille", surnoms du gars avec lequel ils ont cassé du CRS. Comme il est loin — et pourtant si vivace — ce temps où Pingaud tendait dans les ruelles des embuscades aux "fafs" et aux "stals", lui qui désormais s'emploie à justifier les travaux onéreux réalisés dans le bureau présidentiel de la radio publique.
Haines intestines.
Se pencher sur les années trotskistes de notre pays, c'est regarder l'actualité et ses acteurs avec des yeux nouveaux, des lunettes qui donneraient une quatrième dimension au théâtre de la réalité. Qui sait que la directrice de campagne de Ségolène Royal en 2007, aujourd'hui membre de son cabinet ministériel, Sophie Bouchet-Petersen, est celle qui fit passer à Field le très exigeant entretien l'autorisant à passer de "sympathisant" des Cercles rouges à "stagiaire", soit membre plein de la LCR ? Qui a en mémoire les premières manifestations de Michel Sapin, aujourd'hui ministre de l’Économie, cavalant avec les Comités d'action lycéens au cri de "Un, deux, trois Vietnam", façon de dire qu'il serait temps d'allumer des foyers insurrectionnels partout en France ? Qui sait que Nicolas Sarkozy, séduit par la faconde d'un des leaders de l'AJS, mouvement de jeunesse de L'OCI, Jacques Kirsner, de son vrai nom Charles Stobnicer, coécrivit pour ce chef trotskiste, en 2004, un scénario de téléfilm, "Leclerc, un rêve d'Indochine" ? Qui, écoutant le docte Edwy Plenel, patron de Mediapart, se remémore ces assemblées générales enfumées où le dirigeant de la LCR toujours ponctuel s'agaçait que ses troupes soient en retard, occupées qu'elles étaient à apprendre leurs slogans sous la direction musicale de Jacques Higelin ? Et Julien Dray, visiteur du soir de François Hollande, déjà tellement bavard que, quand il était au micro, les militants, pourtant rompus aux interminables exégèses de la pensée de Trotski, s'impatientaient et le chahutaient ? Ces anciens rouges s'amusent lorsqu'ils lisent dans la presse qu'Anne Hidalgo, maire de Paris, a confié à Marc Rozenblat la mission de réfléchir à un projet urbain qui "rendrait l'avenue Foch aux Parisiens". Et l'un d'entre eux de nous raconter avoir "aussitôt appelé Marc" et lui avoir dit : "Toi, tu es un vrai trotskiste, tu fais chier les riches en te faisant plein de pognon". Enfin, quelle n'est pas la surprise de cette ancienne de la Ligue, passée par la guérilla sandiniste au Nicaragua, aujourd'hui spécialiste du multimédia dans une PME parisienne, lorsque, assistant à un colloque à l'École militaire sur l'opération Serval, elle retrouve Didier François, journaliste à Europe 1, un ancien lui aussi. Comme est lointain le temps où ces deux-là recevaient des cours pour apprendre à fourrer dans des bouteilles des bas Nylon trempés dans du chlorate de potassium afin de fabriquer des cocktails Molotov !
Revenons à l'époque où la passion trotskiste crépite : entre 1965 et 1975, pour ne parler que de son apogée. Comment distinguer les deux grandes obédiences ? La LCR, parti dirigé par Weber puis Krivine (Field, Dray, Plenel, Filoche, Rebsamen, Rossignol...), accepte les tenues débraillées ; "mouvementiste", elle autorise l'expression de revendications féministes, écologistes, homosexuelles et même le rock' n'roll. "Nous sommes une demi-secte schizophrénique, à la fois lucide et délirante", disait son cofondateur, le sénateur fabiusien Henri Weber. En face, L'OCI (Jospin, Cambadélis, Mélenchon), groupe obéissant aveuglément à son gourou Pierre Boussel-Lambert, "secte paranoïaque" au dire d'un de ses anciens : cheveux courts, tenues paramilitaires et cravate. On les reconnaît à leur mine sombre et à un geste, le poing brandi en tendant l'index. L'OCI considère la LCR comme une organisation de "dévoyés". La LCR estime que l'OCI est un assemblage d'illuminés. La haine est absolue. Les bagarres sont quotidiennes.
Comment comprendre que des dizaines de milliers de jeunes s'engagent dans l'un de ces deux mouvements ? "Dans les années 60, quand on a 16 ans et qu'on est communiste, on choisit soit Mao, soit Trotski et Lénine. À cette époque, on sait tout des crimes de Staline, on ne peut adhérer au PC stalinien", explique Weber. "Le trotskisme nous permet d'être communiste sans être totalitaire, Trotski, c'est la figure du martyr, romantique, irréel. Ça aide à penser tout en empêchant de penser", reprend Field. "Le trotskisme est pour nous une explication confortable du monde", ajoute Romain Goupil, cinéaste et auteur du film emblématique de cette époque "Mourir à trente ans". Ces lycéens et étudiants trouvent dans le "Programme de transition", dans "Ma vie", l'autobiographie de Trotski, des réponses à tout. "Le trotskiste se nourrit d'histoires, de lectures, de textes, de brochures, et il trouve toujours de quoi justifier chaque décision, chaque acte, chaque coup de poing", raconte un ancien militant socialiste, qui les côtoya dans les facs. "J'ai vu Cambadélis et sa bande charger des anarchistes et les rouer de coups au cri de Kronstadt", une insurrection écrasée par l'armée bolchevique de Trotski... en 1921.
Les militants sont issus, le plus souvent, de familles politisées. La guerre au Vietnam, la révolution chinoise en 1949, celle de Cuba en 1959 et l'impérialisme américain peuplent leurs rêves. Mai 68 ne fut qu'une répétition générale, il s'agit désormais de préparer la "grève insurrectionnelle et la dictature du prolétariat". Comment faire ? Le Parti communiste domine dans la classe ouvrière, il règne sur une grande partie de la ceinture parisienne. Les trotskistes, que le PC pourchasse violemment, comprennent qu'ils doivent investir ailleurs. Dans les lycées, dans les facs, chez les bourgeois. Là où le PC est moins implanté. Là sera recrutée l'"avant-garde". Pierre, prénom d'emprunt désignant ce sexagénaire aujourd'hui éditeur parisien, a 13 ans quand son professeur lui demande un exposé sur son livre préféré. Il présente "Ma vie" de Trotski. La prof approuve ce choix. Il rejoint le Secours rouge, trois ans d'entraînement avant d'obtenir, à 16 ans, le droit d'entrer à la LCR. Première consigne : Pierre doit cesser de fumer, car le combattant de la IVe Internationale ne saurait être esclave d'un besoin physique pouvant donner lieu à un chantage. Seconde consigne : trouver un pseudonyme. "Un bon pseudo, c'est un nom qu'on puisse dire dans la rue sans prendre de risque, le meilleur, c'est Ducon ou Martin". Doté d'un faux nom, l'aspirant à la Ligue est formé. 30 réunions par semaine. 90 quand ça chauffe. Un plein-temps qui rend impossible de suivre les cours et de passer des examens. Le candidat apprend par cœur les écrits de Trotski, ceux de Lénine, leurs courtiers, connaît chaque point du "Programme de transition", le nom des fondateurs de la IVe Internationale. Weber rédige nuit et jour brochures et textes que les militants récitent. "C'est fou, la masse d'âneries qu'on a ânonnées", rigole Field. "On dit le dogme, tout est noir ou blanc, on est imbattables. Dans la dialectique, on est les plus forts du monde et parfaitement hors du réel", se souvient Goupil. "En cellule, chaque semaine, on présente ses résultats. Combien de militants recrutés, d'abonnements vendus, de journaux ? On fixe aussitôt les objectifs pour la semaine suivante, raconte cet ancien de l'OCI, puis on est questionné. La 22e condition de Lénine ? Si tu ne sais pas, t'en prends pour trois mois de bannissement".
"Milice ouvrière" contre "police bourgeoise".
Outre la doctrine et le versement mensuel d'une participation financière, les militants découvrent les charmes paranoïaques de la clandestinité. "Chaque rendez-vous est doublé d'un rendez-vous secondaire. Si la personne attendue n'est pas au premier lieu, on se rend au second, si elle n'y est pas, alors on jette à la poubelle tout ce qu'on a sur soi et on part en courant", confie cette ancienne. Les soirs de manif, on ne dort jamais chez soi, afin d'éviter de se faire cueillir à l'aube par des policiers qui fracasseraient la porte d'entrée du domicile parental. Quant aux réunions, elles sont organisées selon un rituel complexe. Les militants sont conviés dans une rue, ils y attendent et ne s'adressent pas la parole. Un signal et ils s'installent dans un appartement "réquisitionné" pour deux heures, puis ils se dispersent.
Les meilleurs pourront passer à l'étape suivante : repérés, surveillés, fichés, afin de s'assurer qu'ils ne sont pas des infiltrés, ils vont apprendre le combat et s'entraîner lors des "écoles de form" pour entrer dans l'élitiste et convoitée "commission technique", alias le service d'ordre, créé à la LCR par Weber et tout aussi compétent à l'OCI. Ils ont appris par cœur un manuel d'instruction militaire, rédigé par des officiers de l'armée soviétique et réédité chez Maspero : "L'insurrection armée". Constitués en "milice ouvrière", ils doivent écraser la "police bourgeoise", se montrer dignes de l'Armée rouge que fonda leur héros. Aussi apprennent-ils les combats de rue, les attaques par les toits, la technique des barricades, le fil de fer tendu, comment scier les pieds de table (ceux de la fac de Jussieu sont plus tranchants que ceux de Censier), porter un marteau dans la manche pour frapper au corps-à-corps. Ils se battent avec des parpaings, des lames de rasoir, des couteaux. Ils risquent de "mourir à trente ans", mais Lénine n'a-t-il pas écrit que "les masses laborieuses doivent savoir qu'elles marchent à un combat sanglant et désespéré" ? "On part en car dans la forêt de Rambouillet et on s'entraine. Une équipe joue les CRS, une autre les fachos, et on fonce. Sans pitié, confie cet ancien. On se bat chaque jour. Quand on croise un type mal habillé à la fac, on le gifle. Quand on voit un anar, on le bastonne".
Les trotskistes, de la LCR comme de l'OCI, soit ces actuels sénateurs, ministres, journalistes, membres de cabinets ministériels, ont, à l'époque, réussi l'impensable : faire s'enfuir des cohortes de CRS, dévier le défilé militaire du i 4 Juillet sous Valéry Giscard d'Estaing, assaillir des ambassades (Argentine, Tchécoslovaquie), déverser des sacs de farine sur le convoi transportant, sous haute surveillance des militaires comme des services spéciaux américains, le général Ky, chef d'état-major de l'armée du Vietnam du Sud. Ils parviennent à un tel niveau d'organisation qu'ils sont capables de faire surgir dans Paris, au nez et à la barbe de la police, 10 000 jeunes casqués et armés de barres de fer. Une puissance qui suscite la convoitise. Et la peur.
En attendant le grand soir.
Seulement, pour préparer l'insurrection générale — "notre seul objectif, c'est de prendre le pouvoir, ce qu'on en fera, on n'en parle jamais" —, il faut que cette avant-garde, entraînée comme des militaires d'élite, diffuse la révolution. À la LCR, on pratique l'"établissement". On se fait embaucher comme ouvrier, comme chauffeur de bus, on intègre l'armée, on entre dans la police et on y reste deux, trois ans pour "convertir". Une méthode conçue par Trotski qui théorisa qu'un mouvement se conquiert par son centre. À l'OCI, le système de l'"entrisme" devient carrément dément. Lambert, le gourou, envoie ses gars en prison, dans les usines, dans les administrations, dans les syndicats (surtout à Force ouvrière), dans les hôpitaux, dans les écoles comme professeurs, et en masse à l'Unef (citadelle du syndicalisme étudiant) et au PS. Les taupes de l'OCI sont à ce point partout infiltrées que cela pose de sérieux problèmes. Ainsi, le patron de l'Unef communiste est à l'OCI. Autour de lui, des doutes émergent. Comment faire pour écarter les soupçons et garder la place ? La solution est simple, ses camarades de l'OCI vont lui casser la gueule, à tel point que "Paul" passera cinq mois dans le coma, mais conservera son poste chez les communistes bernés. "On n'a aucune vie sentimentale. Comme on est infiltré, soit on vit avec un OCI et c'est impossible, car il saura où on est infiltré, soit on vit avec un non-OCI et c'est impossible, car il saura qu'on est trotskiste". Donc ces centaines de jeunes, brillants, costauds, surentraînés et fous vivent seuls en attendant le grand soir...
Leur exceptionnelle capacité à rassembler des foules et à les canaliser, leur savoir-faire logistique font des envieux dans l'équipe de technocrates préparant l'élection présidentielle de François Mitterrand. Les trotskistes, à la fin des années 70, s'approchent peu à peu du PS. Soit parce qu'ils sont las et qu'ils ont besoin d'un salaire de militant pour vivre, auquel cas on les encarte à la MNEF ou à l'Unef. Soit parce qu'à force de grenouiller masqués dans les cénacles du PS ces jeunes intelligents se convertissent sincèrement à la démocratie. Le trotskisme s'épuise, il s'effiloche, les défections s'enchaînent. Les socialistes le subvertissent. "L'après-fièvre a été violent. Depuis huit ans, dix ans, on ne faisait que cela, jour et nuit. Et, soudain, le vide. Par dizaines, ils sont tombés dans la came, la dépression, le déclassement social. Moi, la philo m'a sauvé", dit Field. Julien Dray, Gérard Filoche, Jean-Luc Mélenchon militent au PS, Cambadélis retrouve Jospin, Weber rejoint Fabius. "On comprend qu'il vaut mieux réformer par la loi et le droit", dit le sénateur. Qualité rhétorique, opiniâtreté dans l'argumentation, sens des masses, goût des opérations d'appareil : les anciens sont devenus d'excellents militants de la République bourgeoise. Demain, ils la dirigeront.
Touche pas à l'ordonnance de 1945 ! Paris, 14 mars 1980 — Ou De quoi je me mêle...

⁂
Lionel Jospin, ex-Premier ministre, membre du Conseil constitutionnel — et premier responsable de la "dérobade de Creil" ; Pierre Moscovici, député PS, commissaire européen [battu aux élections législatives, dès lors bombardé par Hollande à la présidence de la Cour des comptes !] ; Michel Sapin, ministre de l'Économie et des Finances [ancien participant aux comités d'action lycéens au cri de "Un, deux, trois, Vietnam !" appelant à l'insurrection...] ; Laurence Rossignol, secrétaire d'État à la Famille ; François Rebsamen, ministre du Travail ; Harlem Désir, secrétaire d'État chargé des Affaires européennes ; Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'Enseignement professionnel [sénateur à trente ans !!!] ; Denis Olivennes, PDG d'Europe 1 ; Romain Goupil, cinéaste ; Gilbert Collard, avocat et député Bleu Marine... Jean-Pierre Bel, ex-président du Sénat ; Benoît Hamon, ex-ministre de l'Éducation ; Jean Glavany, député PS ; Jean Grosset, syndicaliste, conseiller social de Cambadélis ; David Assouline, sénateur PS ; Philippe Darriulat, PS, proche d'Henri Emmanuelli ; Sophie Bouchet-Petersen, conseillère auprès de Ségolène Royal ; Christophe Aguiton, fondateur du syndicat SUD ; Gilles Casanova, ex-conseiller à l'Intérieur sous Chevènement, représentant de la Gauche moderne ; Christophe Borgel, député PS ; Éric Coquerel, conseiller régional, Parti de gauche [aujourd'hui Président LFI de la prestigieuse Commission des Finances !] ; Julien Dray, député PS, un des fondateurs de SOS Racisme ; Fabien Engelmann, FN, maire de Hayange.
II. Indignés - Ils sont journalistes, philosophes ou sociologues. Enquête sur ces jeunes conservateurs qui bousculent la gauche
Alain Finkielkraut
Eugénie Bastié, l'écolo catho. 24 ans. Journaliste au Figaro et rédactrice en chef de la revue Limite, elle défend une écologie intégrale. Auteur d'un essai sur le néo-féminisme, elle est une adepte de la décroissance.
Alexandre Devecchio, le souverainiste. 31 ans. Il est l'un des animateurs du Figaro Vox, la plateforme de débats du quotidien. Il se dit souverainiste, électeur de Nicolas Dupont-Aignan et farouche défenseur de l'assimilation.
Bérénice Levet, la plus conceptuelle. 45 ans. La philosophe, auteur d'une thèse sur Hannah Arendt et la littérature, s'est fait connaître pour sa critique de la théorie du genre dans un essai paru en 2014.
François-Xavier Bellamy, le veilleur. 30 ans. Normalien, agrégé de philosophie, il fut l'un des penseurs de la Manif pour tous. Aujourd'hui, l'auteur de "Déshérités", élu à Versailles, fait de l'école son principal combat.
Solange Bied-Charreton, la houellebecquienne. 34 ans. Romancière, journaliste à Valeurs actuelles, elle pourfend les mœurs de notre époque qui font place, selon elle, à la futilité et à la consommation à outrance. Catholique "de culture", elle dénonce les méfaits du capitalisme.
Mathieu Bock-Côté, le sociologue de combat. 37 ans. Sociologue d'origine québécoise, il dénonce le multiculturalisme devenu, selon lui, "une religion politique". Souverainiste, il prône la défense de l'identité.
Laetitia Strauch-Bonart, la plus libérale. 31 ans. Journaliste collaboratrice du Point et spécialiste des grands penseurs du conservatisme, elle est la plus libérale de ces jeunes conservateurs.
Leurs maîtres à penser : Alain Finkielkraut, Pierre Manent, Marcel Gauchet, Régis Debray, Jean-Claude Michéa, Michel Houellebecq, Philippe Muray, Albert Camus, George Orwell, Charles Péguy
Ils ont comme jailli de nulle part, se voulant les atlantes d'un monde ancien face aux envies d'une Terra Nova qui leur répugne. Ils sont jeunes et tiennent que le progrès, en 2016, réside davantage dans le conservatisme que dans le mouvement, cette entreprise de "détricotage" qui ne dirait pas son nom. Ils sont sociologues, agrégés de philosophie, romanciers, doctorants en histoire ou journalistes d'opinion. La gauche a suscité leur émergence et leurs colères, leurs écrits et leurs assertions. Une génération de l'"après-politiquement correct" qui préfère militer seule plutôt qu'en meute ou debout en place publique. Une génération qui ne craint pas d'affirmer ce qu'elle pense, ce qu'elle est, de prendre la plume et d'écrire en son nom propre : Mathieu Bock-Côté ("Le multiculturalisme comme religion politique", Cerf), Laetitia Strauch-Bonart, collaboratrice du Point ("Vous avez dit conservateur ?", Cerf), Eugénie Bastié ("Adieu mademoiselle", Cerf), François-Xavier Bellamy ("Les déshérités ou l'urgence de transmettre", Plon), Solange Bied-Charreton ("Nous sommes jeunes et fiers", Stock), Alexandre Devecchio (animateur du Figaro Vox, auteur d'un essai sur la jeunesse à paraître en septembre), Bérénice Levet ("La théorie du genre ou le monde rêvé des anges", Grasset)... Et, derrière eux, une armée de lecteurs, de téléspectateurs, de followers, de veilleurs, qui goûtent leurs diatribes contre la mondialisation et le règne de la marchandisation.
Éloignés des partis politiques et — jurent-ils — sans allégeance aucune, ils se sont forgé une certaine idée du monde, de la société, de la nature et des rapports entre les êtres. Si l'époque ne jure plus que par le buzz, eux se targuent de s'intéresser aux idées, aux livres, à l'histoire, à l'économie et de s'inscrire dans le temps long, même s'ils n'en délaissent pas pour autant les moyens de communication modernes que sont les réseaux sociaux et la télévision.
"Réacs ?" Ils ont appris que le débat ne se fait plus dans les amphis mais chez Ruquier, Taddeï ou Polony, où ils ont vu à l'œuvre leurs aînés, au premier rang desquels Alain Finkielkraut, "seul contre tous", tentant de faire comprendre à chacun ses appréhensions, quitte à être traité de réac en retour. Ils rendent grâce à l'auteur de "L'identité malheureuse" — comme à Éric Zemmour, sans toutefois partager toutes ses thèses — d'avoir fait tomber le mur du conformisme, qui leur offre la possibilité de penser l'après. "Je lis leurs livres avec beaucoup d'intérêt et je les vois comme une bonne surprise éditoriale, se félicite le philosophe académicien. Leurs écrits témoignent de l'émergence d'une alternative au politiquement correct". On les dit de droite, tout bonnement parce qu'ils ne sont pas de gauche, pas de celle qui gouverne et promeut la cohabitation sans entraves.
D'aucuns les qualifient hâtivement de néo-réactionnaires. "Être réactionnaire, c'est être figé, affirme la romancière houellebecquienne Solange Bied-Charreton. Les réactionnaires hystériques, c'est dangereux. Aujourd'hui, ils vous disent que c'était mieux sous l'Ancien Régime, et sous Henri IV ils vous auraient dit que c'était mieux sous Clovis". Ils sont plus justement des conservateurs, de jeunes conservateurs. "Je récuse le terme de réactionnaire, car je ne suis en rien favorable au retour d'un passé fictif, se défend François-Xavier Bellamy, qui fut un temps proche de la Manif pour tous. Nous incarnons une autre idée de la rébellion et nous n'hésitons pas à rompre avec le mythe d'une génération éternellement soixante-huitarde. Pour ma part, je me veux fidèle à l'esprit de Hannah Arendt, qui affirmait que la liberté ne naît pas d'un vide, mais d'un héritage qu'il nous faut chérir et transmettre". Finkielkraut, quant à lui, se refuse de les situer à droite, comme il rechigne à se dire de ce bord : "La droite ne reprend pas ce discours à son compte, car il s'agit d'un changement de paradigme. Ces penseurs ont en commun le sens de la continuité historique et la découverte du caractère précieux de notre civilisation. Ils se situent dans la lignée d'Albert Camus lorsque celui-ci disait que la tâche de sa génération "n'est pas de refaire le monde mais d'empêcher qu'il ne se défasse". Or je constate que la droite se refuse à être conservatrice. Luc Chatel a dit que Les Républicains est "le parti des OGM et du gaz de schiste". Le conservateur, pour les politiques, c'est toujours l'autre". Le philosophe, sous le parrainage duquel nombre de ces auteurs se placent, préfère les qualifier "d'écologistes au sens où ils sont animés par l'amour du monde et qu'ils veulent le préserver. Ils ont basculé, pour parler comme Hans Jonas, du principe d'espérance au principe de responsabilité".
L'édition et les émissions de débats télévisées se frottent les mains devant ce nouveau vivier de pamphlétaires sûrs d'avoir pour eux la meilleure perception du réel. Le réel, leur grande affaire. Sont-ils, comme l'affirme l'historien des idées Shlomo Sand, les promoteurs d'"idées osées", donc suspectes ? Cette capacité à mettre l'héritage et la nature au centre de tout fait dire à Daniel Lindenberg, auteur du fameux "Rappel à l'ordre" (Seuil), que cette jeunesse est semblable à celle des années 30. "Pas fasciste, s'empresse de préciser S. Sand, mais plutôt non conformiste et antibourgeoise, reprenant des thèmes écologistes ou traditionalistes, coexistant avec une inspiration maurrassienne qui pouvait in fine conduire au ralliement avec le Front populaire ou la Cagoule. La volonté de ce mouvement, qui n'a de cesse d'annoncer l'Apocalypse, est de faire la jonction avec une partie de l'extrême gauche".
"Métapolitique". À quelques exceptions près, tous s'accordent à dire que le clivage droite-gauche est aujourd'hui obsolète et que les lignes de fracture sont ailleurs. Ainsi Eugénie Bastié, 24 ans, journaliste au Figaro: "Macron a parlé de clivage entre progressistes et conservateurs, ça paraît déjà un peu plus intelligent. On pourrait aussi parler de clivage entre transhumanistes et bio conservateurs, souverainistes et mondialistes, localistes et transfrontiéristes..." Auteur d'un brûlot sur le néoféminisme, elle entend rester "délibérément hors du champ politique". Matthieu Bock-Côté, 37 ans, sociologue et "aronien" en ceci qu'il tient à avoir "un pied dans la cité et un autre dans l'université", insiste pour sa part sur cette dichotomie, selon lui "très finkielkrautienne" : "D'un côté, il y a une modernité décomplexée et conquérante pour qui l'horizon est la contractualisation systématique du lien social. De l'autre côté, l'enracinement, l'ancrage, qui consiste à rappeler que l'homme existe dans un monde qui le précède et lui survivra". En son temps, Alain de Benoist, fondateur de la Nouvelle Droite, avait conceptualisé cette forme d'engagement en parlant de "métapolitique", sorte de surplomb ou de position gramscienne qui consiste à se tenir à l'écart des partis pour investir le terrain culturel, où se jouerait la vraie bataille.
Le discours de ces penseurs s'inscrit souvent contre un mal, politique ou économique, qui ressemblerait à une sorte de golem à même de faire vriller l'humanité, la nature et nombre de traditions. L'immigration, le multiculturalisme, une pratique de l'islam, la croissance, le néo-libéralisme, le mariage gay, le transhumanisme, l'individualisme, l'école contemporaine... Voilà ce qui habite leurs pensées, d'aucuns parleront de leurs obsessions. Chacun voit la source de nos malheurs actuels ou à venir dans ce qui apparaît comme une force d'usure ou d'anéantissement. Le point de départ, ce qui suscite l'écrit et les cris, émane de ces préoccupations face à une nouvelle donne, une démesure ou le dépassement, disent-ils, d'un seuil de tolérance, ainsi résumé par Solange Bied-Charreton : "Aujourd'hui, vous avez d'un côté des individus sur leur iPhone et de l'autre un État qui vous dit comment baiser. Mais le problème, c'est qu'il n'y a plus de société, de morale collective ou de modèle familial".
"Penser l'après". Spécialiste des grands penseurs du conservatisme, Laetitia Strauch-Bonnart, qui se définit comme une "michéiste libérale [du penseur de la gauche radicale Jean-Pierre Michéa, qui fut son professeur de philosophie à Toulouse]", regrette que ce courant s'inscrive toujours en opposition à un ordre nouveau. "De ce fait, dit-elle, on dévalorise la pensée conservatrice. On n'a pas besoin d'un progressiste en face pour définir ce que nous sommes. Disons des choses positives, soyons dans l'affirmation mais pas toujours dans le ressentiment".
Ce courant n'est pas exempt de divergences, notamment en matière économique, entre les libéraux, d'une part, et les anticapitalistes, d'autre part. Strauch-Bonart parle d'une "gradation dans le libéralisme" plus que d'une véritable différence de nature. Qu'ils soient libéraux ou non, la notion de limite — qui est le nom d'une revue éditée par Le Cerf et co-dirigée par Bastié — leur est chère. À la manière de Jean-Claude Milner, ils pourfendent le caractère illimité des sociétés occidentales. Le philosophe et auteur de "Situation de la France", Pierre Manent, une autre de leurs références, insiste sur ce dénominateur commun : "Ces auteurs recourent volontiers à cette notion rendue nécessaire et urgente à leurs yeux par le caractère illimité et dévastateur de l'économie mondialisée. Et cette notion est pertinente dans la plupart des autres domaines de la vie humaine : on est bien obligé de dire que les enfants et adolescents "ont besoin qu'on leur pose des limites". Je préfère pour ma part parler de "forme de vie", car la notion inclut celle d'éducation".
Certains combats de ces "écologistes" peuvent également être empreints d'un vernis religieux assumé. En l'occurrence, l'encyclique du pape François, "Laudato si'", sur l'écologie intégrale, a valeur de boussole. Ayant grandi dans une famille d'"indécrottables catholiques et traditionalistes", Eugénie Bastié déplore cependant que d'aucuns, dans le débat actuel, notamment au sein de la Manif pour tous, redécouvrent le catholicisme à des fins identitaires, contre un islam qui serait l'ennemi. "Le christianisme est une foi, pas une identité !" clame la journaliste, qui n'hésite pas à se dire favorable à l'accueil de migrants. "Mon approche n'est pas religieuse, mais purement anthropologique", insiste pour sa part François-Xavier Bellamy, qui affirme faire une stricte distinction entre la science et le religieux. Elle aussi critique de la Manif pour tous, Solange Bied-Charreton estime qu'on ne "fait pas la révolution avec des pulls sur les épaules".
Le surgissement de ces jeunes conservateurs n'a pas échappé à l'auteur du best-seller "Le suicide français" (Albin Michel), Éric Zemmour. Pour lui, leur combat est vain. "Cette génération, postule-t-il, affronte non ses pères, mais ses grands-pères soixante-huitards, car elle est la génération qui va payer la facture laissée par la désinvolture nihiliste de ces anciens. Ils ont peur que le monde se défasse parce que le monde est défait ! Ils arrivent trop tard". Reste qu'avec le temps et les déboires de la droite parlementaire, ils sont, avec les jeunes libéraux qui eux aussi exhument les textes classiques, une des oppositions à la gauche gouvernementale le mieux structurées idéologiquement. Ils sont, en outre, l'expression de ce "degré exceptionnel de politisation que conserve, en dépit de tout, la société française" que perçoit Marcel Gauchet.
À ces conservateurs qui ont fait de l'héritage une des clés de voûte de leur pensée il faudra éviter quelques écueils. "On ne doit pas répéter les erreurs de la gauche en pensant que nous avons gagné la bataille des idées", prévient Laetitia Strauch-Bonart, qui insiste sur la rigueur pour éviter "les imprécisions" qu'elle relève parfois chez Zemmour et d'autres. L'ex-chroniqueur d'"On n'est pas couché" — que beaucoup ont écouté religieusement — incarne pour eux le meilleur et le pire. S'ils lui reconnaissent du "courage", ils n'adhèrent pas toujours à ses "excès" ni même à son "pessimisme". "Zemmour a gagné une bataille culturelle à lui tout seul, assure Devecchio, mais il ne faut surtout pas qu'on devienne des bébés Zemmour qui sont à la mode une saison et donnent leur opinion sur tout". Ils ont compris que leur capacité à durer et à être sérieusement considérés passera par une certaine émancipation vis-à-vis de leurs aînés. "Il faut penser l'après", décrète Eugénie Bastié. "Si on doit apporter quelque chose de nouveau, c'est d'abord le vocabulaire", selon François-Xavier Bellamy. Pour le professeur de philosophie, il est important de sortir de la récurrente "dénonciation des méchants", d'échapper "aux outrances" langagières et aux propos attendus pour se concentrer sur le seul enjeu qui vaille : "bâtir du commun".
Jean François Colosimo : une génération déculpabilisée, qui n'a pas peur des anathèmes"
Le Point : Qu'est-ce qui rassemble ces jeunes essayistes conservateurs ?
Jean-François Colosimo : Ils ont grandi dans le monde de l'après-chute du mur de Berlin. Un monde qui, coup sur coup, a enregistré les faillites de l'utopie et de l'idéologie, mais aussi le désaveu de la fin de l'Histoire et de la mondialisation heureuse. Ils viennent après la bataille des années 1990-2000 sur la religion du progrès et profitent du combat mené par leurs aînés — Muray, Finkielkraut, Zemmour, mais également Michéa, Gauchet, Debray, pour ne citer qu'eux —, qui leur a servi de rampe de lancement. Ils estiment que l'offensive a été gagnée, que le mythe moderne est en déroute. La nouveauté de cette génération, c'est qu'elle est pleinement déculpabilisée et n'a plus peur des excommunications ou anathèmes.
— Ne sont-ils pas des "nouveaux réacs" ?
— Le "réac", solitaire, pessimiste et à la marge, préfère la critique à l'action. Eux sont décidés à se battre. Ils sont engagés dans la lutte et sont en phase avec les fractures de la société. À l'image d'Eugénie Bastié, inspirée par le pape François, ils se soucient des nouveaux pauvres, ce peuple abandonné à l'insécurité économique, sociale et culturelle.
— Ont-ils des liens avec le FN ?
— Ceux que je publie ont un fonds trop chrétien pour accepter la logique d'hostilité qui gouverne le FN. Il n'y a pas chez eux, je crois, d'illusion frontiste, et le FN manque trop de profondeur métaphysique pour qu'ils le rejoignent. Surtout, ils n'ont aucune envie d'être récupérés par quiconque. À leurs yeux, la politique des politiciens est synonyme d'abdication.
— Est-ce un bon filon éditorial ?
— Pour de tels auteurs entrants et de tels essais exigeants, les résultats sont plus que satisfaisants en librairie, et les réseaux sociaux sont leur domaine. Le temps de la confidentialité ou du bannissement est révolu.
Les ténors de la droite entre séduction et méfiance
Devant cette jeune garde anti-partis, les candidats à la primaire ouvrent de grands yeux tantôt admiratifs tantôt interrogatifs. Nicolas Sarkozy y est "très attentif", selon son entourage. "Il voit une relève politique dans cette génération qui sait en quoi elle croit. Il ne partage pas toujours leurs positions, il le leur dit, mais le contact est établi". François-Xavier Bellamy l'a vu à plusieurs reprises. "Bellamy sur l'éducation, Bock-Côté sur le multiculturalisme, ils invitent la classe politique à sortir de la lâcheté et à proposer aux gens une vision du monde", s'enthousiasme Wauquiez. À l'heure où les candidats de la droite déclinent des programmes économiques identiques, ces intellectuels les obligeraient-ils à se démarquer dans le "combat" culturel ? "Ils rendent un service que les politiques ont oublié : ils prennent en charge l'angoisse du peuple, juge Bruno Retailleau, soutien de Fillon. François sait que, pour être élu en 2017, il faudra répondre à une angoisse économique, mais aussi à l'angoisse de la dépossession identitaire". L'ex-Premier ministre n'a pas rencontré ces jeunes gens, mais se targue de "voir régulièrement" leur mentor Alain Finkielkraut. Tout comme Bruno Le Maire. Au moment de la réforme du collège, il a voulu échanger avec Bellamy "pour affiner sa position". Seul Alain Juppé se tient à distance de cette "génération poil à gratter", dixit Hervé Gaymard, chargé du projet juppéiste. Le député de Savoie parle d'un "positionnement intéressant" mais pointe "leur inquiétant complotisme" : "Quand vous leur parlez de l'Europe, des Américains, ils ont toujours un petit ricanement sceptique". Preuve que leur place n'est pas non plus à droite ?
Textes soumis aux droits d'auteur - Réservés à un usage privé ou éducatif.
Quelques articles appartenant à la même catégorie (Doxaï)
(Écrit le 15 mars 2005 par SH - Mis en ligne le 15 mars 2005 - 26287 hits)
(Écrit le 21 février 2000 par Florence Kennel - Mis en ligne le 21 avril 2005 - 11283 hits)
(Écrit le 15 janvier 2001 par SH - Mis en ligne le 15 janvier 2001 - 11580 hits)
(Écrit le 23 septembre 2006 par D. Schnapper - Mis en ligne le 15 octobre 2018 - 6381 hits)
(Écrit le 10 février 2023 par SH - Mis en ligne le 15 février 2023 - 1115 hits)
(Écrit le 12 février 2009 par SH - Mis en ligne le 12 février 2009 - 8120 hits)
(Écrit le 10 octobre 1957 par A. Bazin - Mis en ligne le 29 octobre 2023 - 771 hits)
