Eh bien, il apparaît que nous y sommes. Il n'est nullement question de polémiquer, mais seulement de constater : notre pays a accepté sur son sol, depuis deux ou trois siècles, des populations venues entre autres raisons combler les "trous" creusés dans la pyramide de nos âges par l'effroyable conflit de 14-18. Mais il s'agissait alors, essentiellement, de populations européennes et chrétiennes, qui d'ailleurs ne furent pas toujours accueillies avec l'humanité qui leur était due [un exemple romancé mais précis de ce triste comportement est à retrouver dans le bel ouvrage — hélas passé sous les radars — de Christian Liger, La nuit de Faraman]. Et c'était un choix conscient. Tandis que depuis un demi-siècle à peu près, non seulement les migrants nous sont imposés sans que nous ayons notre mot à dire, mais encore les flux qui venaient de l'Est se sont taris ; arrivent désormais du sud, avec comme il est normal leur éthos (pour parler le langage bourdivin) et apportant avec eux une religion nouvelle (et historiquement conquérante), des masses ouvertement décidées à pratiquer une "colonisation à l'envers", ce qui pose de graves problèmes, si l'on veut bien voir ce que l'on voit.
Quoi qu'il en soit, la situation qui nous est imposée est perçue de façon très différenciée, selon les préjugés de chacun. Ainsi, à propos de l'ouvrage dont on va découvrir de bonnes feuilles : tandis que pour Christian Bouquet (Université Bordeaux-Montaigne), c'est "un essai fort bien documenté et solidement argumenté", d'autres universitaires tels Julien Brachet (IRD, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) ou Judith Scheele (École des hautes études en sciences sociales), estiment, quant à eux, qu'il s'agit d'un essai "xénophobe et raciste" tentant de légitimer la "théorie complotiste du grand remplacement" popularisée par l'extrême droite. À chacun de se faire son opinion — par exemple en empruntant régulièrement les transports en commun. Mais en gardant bien à l'esprit l'aphorisme de Charles Péguy : "Il faut toujours dire ce que l'on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit".
I. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent
Les flux Sud-Sud, initialement de loin les plus importants, ont vu leur part dans l'ensemble diminuer. Selon l'OMI, 45 % des flux migratoires en 2010 étaient des mouvements Sud-Nord, par rapport à 35 % pour les flux Sud-Sud, et 3 % pour les mouvements Nord-Sud ; les migrations entre pays du Nord représentaient 17 %. Ces chiffres font réfléchir sur le lien de causalité souvent invoqué entre mondialisation et flux migratoires. En fait, les protagonistes de la mondialisation voyagent beaucoup mais ne refont pas facilement leur vie dans un pays étranger ; en revanche, les « mondialisés » traversent des frontières internationales moins souvent qu'eux pour voyager et plus souvent pour changer de pays de résidence.
Entre 2000 et 2015, en moyenne annuelle, 4,1 millions de ressortissants du Sud se sont installés dans les pays membres de l'OCDE, le peloton de tête sur le plan économique. Les Nations unies, qui fournissent ce chiffre, anticipent qu'entre 2015 et 2050, 91 millions de personnes originaires du Sud vont s'établir dans ces pays riches, qui devraient accuser sur la même période un solde déficitaire entre naissances et décès de 20 millions d'habitants ; 82 % de leur croissance démographique proviendrait ainsi de l'immigration. Codirecteur du Centre d'études des économies africaines à Oxford, Paul Collier estime que "nous sommes en train d'observer les débuts d'un déséquilibre de proportions épiques"(1). On pense spontanément que ce déséquilibre à la suite de migrations massives viendra corriger l'iniquité planétaire. Selon l'ONU, les 10 % les plus riches sur cette terre possèdent la moitié du patrimoine mondial alors que la moitié la plus pauvre n'en possède que 10 %(2). Au vu de ce fossé abyssal, combien de temps pourra-t-on encore répéter à la multitude marginalisée qu'il ne faut pas bouger mais attendre de pied ferme le développement sinon l'aide au développement ? D'autant qu'en même temps, les télévisions satellitaires du Nord arrosent la salle d'attente planétaire d'un flot d'images de leur prospérité. C'est un pied de nez fait au Sud du matin au soir : "Tant pis pour vous, pas de chance, vous êtes nés dans la partie basse du monde..."
Il faut se garder des fausses évidences. Certes, l'ubiquité des chaînes satellite et l'accès facilité à l'Internet augmentent le contraste entre le vécu local et le "vu à l'écran" dans les pays pauvres. Pour autant, la grande masse des Africains ne s'est pas encore ruée sur les châteaux d'opulence dans le monde, à commencer par l'Europe — et pas seulement, ni même principalement, parce que les nantis du Nord les auraient transformés en châteaux forts. Le raz de marée migratoire de 2015 a mis en évidence la faiblesse des défenses européennes, malgré les grillages, radars, fichiers électroniques, navires de patrouille et charters de retour. Toutes les conditions ne semblent donc pas encore réunies pour déclencher la « ruée vers l'Europe » depuis l'Afrique. Nous allons y revenir dans un instant, le temps d'écarter l'idée reçue selon laquelle le fossé entre le Nord et le Sud ne cesserait de se creuser. Car l'asymétrie entre le Nord riche et le Sud pauvre se relativise quand on compare un chômeur italien à un Brésilien nouveau riche, un Chinois en pleine ascension sociale à un Grec en chute libre ; et même au sud du Sahara, où ce planisphère de la bonne ou mauvaise fortune peut passer pour une projection fiable, l'émergence d'une classe moyenne s'ajoutant à une classe dirigeante d'une richesse souvent choquante contribue à approfondir les disparités locales. Dans La Mondialisation de l'inégalité, paru en 2012, François Bourguignon, ancien économiste en chef de la Banque mondiale puis directeur de l'École d'économie de Paris, a démontré qu'il s'agit là d'un fait objectif et d'une tendance lourde. En effet, le fossé qui s'est creusé depuis le début du XIXe siècle entre le revenu par tête d'habitant dans les pays du Nord et du Sud a atteint son paroxysme en 1980 ; depuis, il s'est comblé au point de revenir au niveau qui fut le sien en 1900 ; en même temps, le différentiel de revenus s'est considérablement aggravé à l'intérieur des pays du Nord comme du Sud. En Asie et en Amérique latine, des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté absolue cependant que l'emploi s'est précarisé pour les moins qualifiés dans les pays riches (selon le philosophe allemand Peter Sloterdijk, ils ont perdu leur "rente de civilisation"(3). Des deux côtés, l'inégalité interne s'est exacerbée. Hélas, l'Afrique est la seule partie du monde ayant perdu sur les deux tableaux : ses disparités internes se sont accrues encore plus qu'ailleurs sans que le continent ait gagné du terrain par rapport au niveau de vie dans les pays développés — en raison de sa croissance démographique et de la « loi des grands nombres », nous l'avons vu. Deux autres perceptions en trompe l'œil faussent l'analyse des flux migratoires Sud-Nord. La première les voit à travers le seul prisme postcolonial et surestime le « tropisme » des anciens colonisés à venir s'installer dans les ex-métropoles. Bien sûr, une certaine familiarité avec la langue et la culture de l'ancien colonisateur facilite toujours l'installation. Mais cette familiarité est laminée par le rouleau compresseur démographique en Afrique et la mondialisation — souvent sous les apparences d'une « américanisation » — du mode de vie sur le continent, notamment dans les villes. Les quartiers nouveaux riches s'y appellent Beverly Hills plutôt que Neuilly, et fast-foods et gansta rap y règnent en maîtres parmi les jeunes, c'est-à-dire tout le monde au sud du Sahara. Dans les anciennes colonies françaises, il s'y ajoute — probablement en raison de la tutelle que Paris y a exercée bien au-delà des indépendances — un vif sentiment antifrançais, surtout parmi les cadres pour qui l'« histoire en partage » est plutôt une raison pour s'établir ailleurs qu'en France. Enfin, les nouvelles générations africaines voient le monde aussi grand qu'il l'est. Ils savent que c'est l'Allemagne qui fait le poids en Europe, et l'Amérique et la Chine dans le monde.
Le deuxième trompe-l'œil, le plus propice à induire en erreur, est un misérabilisme aveugle à l'égard de l'Afrique. Par mauvaise conscience ou crainte de se voir reprocher son manque de cœur, l'opinion publique dans les pays riches pèche souvent par sentimentalisme concernant les raisons qu'elle prête aux « pauvres » pour « fuir » leur pays. Cette perception confine dans l'angle mort quelques réalités dont, en premier lieu, celle-ci : ne fuit pas qui veut. Il faut avoir un pactole de départ et une certaine vista du monde pour pouvoir envisager une nouvelle vie sur un autre continent ; on n'y songe guère quand on est rarement sorti de son village et que la visite rendue à un parent installé dans la capitale s'assimile à l'aventure extrême. La pauvreté ne se résume pas à une privation matérielle mais renvoie aussi à l'horizon bas d'une existence étriquée, une "vision tunnel" de la vie. Bien sûr, les hauts et les bas conjoncturels en Afrique comptent, tout comme les catastrophes naturelles ou politiques. Mais le reste du monde n'aura jamais une conscience aussi aiguë de la faiblesse structurelle de l'Afrique, fût-elle « émergente » à ses yeux, que les Africains eux-mêmes. Un léger mieux ou pire ne les abuse pas. Ils voient cinquante nuances de gris dans un monde en couleurs. Enfin, si les cataclysmes provoquaient des déferlantes migratoires, les Idi Amin Dada, Mobutu, Francisco Macfas Nguema et autres empereurs Bokassa du temps de la guerre froide, les grandes famines récurrentes dans le Sahel ou la crise quasi permanente au Congo-Kinshasa, émaillée de tueries, auraient vidé depuis longtemps une bonne partie du continent. Au cours des années 1990, 35 sur 53 pays africains étaient en guerre et des millions de civils ont trouvé la mort(4). Les répercussions de cette décennie meurtrière sur l'Europe, nonobstant ses "liens de géographie et d'histoire"» avec l'Afrique, ont été négligeables.
Le dilemme du codéveloppement
Deux conditions majeures doivent être réunies pour déclencher la "ruée vers l'Europe" ; une circonstance aggravante, le "stress écologique" dans certaines parties du continent, s'y ajoutera pour amplifier le mouvement. La première condition est le franchissement d'un seuil de prospérité minimale par une masse critique d'Africains sur fond de persistance d'une grande inégalité de revenus entre l'Afrique et l'Europe. La force d'attraction de l'extérieur s'exercera alors pleinement sur une multitude de jeunes sans perspectives d'emploi mais capables de réunir, avec l'aide de leurs parents au sens large, le pactole de départ nécessaire pour relever les défis d'un voyage souvent clandestin. Actuellement, en fonction du point de départ et de la voie choisie, cette somme se situe entre 1 500 et 2 500 euros — soit une ou plusieurs fois le revenu annuel dans tel ou tel pays subsaharien. Pour les migrants, ce rite de passage ressemble beaucoup à l'aventure des Argonautes dans la mythologie grecque. La légende dit que Jason, avec une cinquantaine d'autres jeunes, s'embarqua pour résoudre son conflit avec Pélias, le gérontocrate usurpateur du trône de son père. Pélias s'étant engagé à abdiquer si Jason ramène la Toison d'or de la lointaine Colchide, le pays de cocagne de l'Antiquité, le voyage fut un long détour pour permettre au jeune héros de rentrer dans ses droits de succession.
La seconde condition majeure pour qu'un "saut quantique" se produise dans les migrations vers l'Europe est l'existence de communautés diasporiques, qui constituent autant de têtes de pont sur l'autre rive de la Méditerranée. La présence de "parents" diminue grandement l'incertitude et le coût d'installation pour les migrants, qui bénéficient de leur accueil, aide à l'orientation, expériences et connexions locales, parfois même d'un premier emploi. La diaspora sert de sas pour passer du désarroi initial dans un nouveau "décor" à une familiarité de base avec une autre société. Elle donne bien plus qu'un coup de pouce. La présence de quelques hommes d'affaires somaliens depuis les années 1980 dans la ville jumelle de Minneapolis-Saint Paul, dans le Minnesota, a ainsi abouti, en trente ans de conflit dans ce pays de la Corne de l'Afrique, à la plus grande concentration de Somaliens aux États-Unis, plus de 25 000 sur un total d'environ 85 000. À Eschweiler, une bourgade allemande de 55 000 habitants près d'Aix-la-Chapelle, la migration en chaîne a fait venir des centaines de Togolais, sur un total de 14 000 Togolais ayant immigré de l'ancienne "colonie modèle" allemande — Muster-kolonie — en Afrique de l'Ouest. Dans les anciens pays colonisateurs, tels que la Grande-Bretagne ou la France, les diasporas abondent mais sont souvent perçues, exclusivement, comme un fait postcolonial. Or, Le Retour des caravelles — titre d'un roman d'Antônio Lobo Antunes, qui imagine le retour au Portugal actuel, sorti de l'Histoire, des vaisseaux ayant permis l'exploration et la conquête de l'Afrique — ne doit pas faire oublier que les migrants du Sud vont aujourd'hui partout et à bord de n'importe quelle embarcation de fortune.
Voici un premier paradoxe : la difficulté d'une diaspora à se « fondre » au sein d'une population d'accueil prolonge son efficacité comme "cellule d'accueil" pour les nouveaux immigrants(5). Le quartier surnommé Little Somalia à Minneapolis-Saint Paul, le Chinatown de beaucoup de grandes villes américaines, la cité "Les Rosiers" à Marseille ou Montreuil, aux abords de Paris, permettent à d'autres Somaliens, Chinois, Comoriens et Maliens de mieux "atterrir". Après, c'est une question de point de vue : on peut se féliciter d'une aide communautaire facilitant beaucoup de choses ou, au contraire, déplorer des « enclaves étrangères » dans le pays d'accueil, qui en compliquent d'autres. Quelle que soit la perspective adoptée, le fait est qu'une diaspora tardant à se dissoudre dans son environnement encourage à venir d'autres immigrés qui, sans elle, ne se mettraient pas en route vers un pays où ils ont toutes les chances de rester durablement des étrangers.
Le terme "diaspora" est l'expression d'un malaise persistant dans un nouveau lieu et du refus du présent au nom du passé. Il renvoie à une "dispersion" victimaire, comme celle des traites négrières ou de la déportation d'un quart du peuple juif vers Babylone, suite à la destruction du Temple de Jérusalem à la fin du VIe siècle. Se dire membre d'une diaspora revient à revendiquer le statut d'un naufragé de l'Histoire ; on se retrouve quelque part contre son gré, contraint par l'adversité. C'est le cas, par exemple, des rescapés arméniens du génocide de 1915-1916 en Turquie ou, dans l'Afrique actuelle, des opposants rwandais qui doivent craindre pour leur vie chez eux. Mais, heureusement, ce n'est pas le cas de la vaste majorité des migrants africains. Certes, ils fuient des circonstances de vie souvent difficiles. Cependant, la meilleure preuve de leur libre arbitre, en dépit des contraintes, est le choix de leurs compatriotes de ne pas s'en aller. Qui a raison, qui a tort ? Il est difficile de trancher la question hors situation. Mais il serait aberrant de conférer le statut de victime, en bloc, à ceux qui fuient les difficultés plutôt qu'à ceux qui y font face. De même, quels que soient les mobiles l'ayant poussé à immigrer en France, un Portugais n'y sera guère considéré comme faisant partie d'une "diaspora", surtout s'il obtient la nationalité française. Or, un immigré malien, même naturalisé, ferait toujours partie d'une diaspora à géométrie variable — malienne, africaine ou "noire" — non seulement à ses propres yeux mais aussi aux yeux de ses nouveaux concitoyens, qui pensent ainsi lui rendre justice. Ils ont tort, à mon avis. Car ils nient sa capacité à mener sa vie — un exercice jamais dépourvu de contraintes — et à la refaire parmi eux. Ils l'enferment dans son passé, dans un perpétuel « retour en douleur » — le sens propre de nostalgie — qui l'empêche de vivre pleinement ici et maintenant. Ce danger est encore plus grand depuis l'avènement des technologies de communication universelles et gratuites. Avant, pour le migrant, les ponts entre son ancien et son nouveau pays étaient largement coupés ; par la force des choses, il regardait vers l'avant. Maintenant, il ressemble à Janus, le dieu romain à double visage qui veillait sur les portes, les commencements et les fins incertains, les passages difficiles. L'entre-deux du migrant africain est même héréditaire, transmis de génération en génération. C'est une "dispersion" sans fin.
Notes
(1) Collier, Paul, Exodus : How Migration is Changing Our World (Oxford University Press, 2013, )p. 50.
(2) https://www.wider.unu.edu/publication/global-distribution-household-wealth.
(3) Dans un entretien publié par Le Point le 11 mai 2017, Peter Sloterdijk explique : "Le populisme de gauche et de droite, qui sévit en France et dans le reste de l'Europe, est l'expression d'un ressentiment devant la perte d'un certain nombre de privilèges, qui ont été ceux de l'Européen des classes populaires depuis les années 1950. On profitait d'une sorte de 'rente de civilisation' qui faisait que, quand on naissait en France ou en Allemagne, on avait des avantages considérables sur un compétiteur né en Inde ou en Chine. À l'époque, des ouvriers peu qualifiés pouvaient se permettre une maison, une voiture, une famille. On pourrait dire, à un moment précaire et intenable de l'évolution économique, qu'on se faisait payer pour le simple fait d'être français ou allemand. Comme le maître de Figaro chez Beaumarchais, on ne s'est longtemps donné que la peine de naître... au bon endroit ! Avec le progrès de la mondialisation, la rente européenne se dissout".
(4) Brunel, Sylvie, L'Afrique est-elle si bien partie ?, Éditions Sciences Humaines, 2014.
(5) Collier, Paul, op. cit., p. 91.
II. "La ruée vers l'Europe", le livre qui dérange [article du "Point"]
Ce n'est que dans les années 2000 que l'Europe grisonnante a pris conscience de son déclin démographique, du vieillissement de sa population et des effets à long terme sur l'emploi et les retraites. Dans le même temps, l'Afrique s'est mise à rimer avec boom démographique. Une explosion initiée dans les années 1930 par des politiques de développement de la France et de la Grande-Bretagne, qui entendaient recadrer leur "mission civilisatrice". C'est récemment aussi que la "tragédie statistique" de l'Afrique a commencé à préoccuper sa voisine européenne en matière de politique migratoire. Cette exceptionnelle jeunesse, Stephen Smith, spécialiste de ce continent qui est à la fois à part et déjà mondialisé, en fait la matrice de l'avenir où viennent aussi se télescoper une pauvreté persistante, les conflits armés, la montée des extrémismes religieux, les défis sanitaires, urbains, économiques, l'affrontement entre les générations.
Mais la ruée vers l'Europe est-elle inéluctable ? Partant de cette "loi des grands nombres" démographique, Smith répond par l'affirmative. Tout en s'écartant des afro-pessimistes, il ne tombe pas dans l'optimisme béat des tenants de l'Afrique qui gagne. Pour lui, dans le cadre d'une telle explosion de population, c'est le développement économique de l'Afrique qui va nourrir cette levée en masse, ceux qui partent constituant le sel même de ce continent. Sur ce sujet complexe, qu'il traite du point de vue africain, il prend donc à rebrousse-poil certaines idées reçues, envisageant plusieurs scénarios, dont il évalue la probabilité et les conséquences [voir encadré ci-après]. Au final, il signe un ouvrage indispensable pour bien comprendre l'un des enjeux majeurs des prochaines décennies.
Extraits
Le codéveloppement alimente la ruée
Les pays du Nord subventionnent les pays du Sud, moyennant l'aide au développement, afin que les démunis puissent mieux vivre et — ce n'est pas toujours dit aussi franchement — rester chez eux. Or, ce faisant, les pays riches se tirent une balle dans le pied. En effet, du moins dans un premier temps, ils versent une prime à la migration en aidant des pays pauvres à atteindre le seuil de prospérité à partir duquel leurs habitants disposent des moyens pour partir et s'installer ailleurs. C'est l'aporie du "codéveloppement", qui vise à retenir les pauvres chez eux alors qu'il finance leur déracinement. Il n'y a pas de solution. Car il faut bien aider les plus pauvres, ceux qui en ont le plus besoin ; le codéveloppement avec la prospère île Maurice, sans grand risque d'inciter au départ, est moins urgent... Les cyniques se consoleront à l'idée que l'aide a rarement fait advenir le développement mais, plus souvent, servi de "rente géopolitique" à des alliés dans l'arrière-cour mondiale.
Dans un reportage au long cours titré "The Uninvited", "les hôtes indésirables", Jeremy Harding, l'un des rédacteurs en chef de la London Review of Books, a pointé avec ironie le dilemme du codéveloppement : "des pays nantis — par exemple, les pays membres de L'UE — qui espèrent décourager la migration depuis des régions très pauvres du monde par un transfert prudent de ressources (grâce à des accords bilatéraux, des annulations de dettes et ainsi de suite) ne devraient pas être trop déçus en découvrant au bout d'un certain temps que leurs initiatives ont échoué à améliorer les conditions de vie dans les pays ciblés. Car un pays qui réussirait effectivement à augmenter son PIB, le taux d'alphabétisation de ses adultes et l'espérance de vie — soit un mieux à tout point de vue — produirait encore plus de candidats au départ qu'un pays qui se contente de son enterrement en bas du tableau de l'économie mondiale"(6).
Les premiers rayons de prospérité pourraient bien motiver un plus grand nombre d'Africains à venir en Europe. Pourquoi ? Les plus pauvres parmi les pauvres n'ont pas les moyens d'émigrer. Ils n'y pensent même pas. Ils sont occupés à joindre les deux bouts, ce qui ne leur laisse guère le loisir de se familiariser avec la marche du monde et, encore moins, d'y participer. À l'autre extrême, qui coïncide souvent avec l'autre bout du monde, les plus aisés voyagent beaucoup, au point de croire que l'espace ne compte plus et que les frontières auraient tendance à disparaître ; leur liberté de circuler — un privilège — émousse leur désir de s'établir ailleurs. Ce n'est pas le cas des "rescapés de la subsistance", qui peuvent et veulent s'installer sur une terre d'opportunités. L'Afrique émergente est sur le point de subir cet effet d'échelle : hier dépourvues des moyens pour émigrer, ses masses sur le seuil de la prospérité se mettent aujourd'hui en route vers le "paradis" européen.
Une jeunesse incontrôlable
Pour un jeune Africain, être indépendant consiste autant à se soustraire à l'influence des pères et des pairs qu'à augmenter son pouvoir grâce au jeu des alliances qui se nouent sur tous les tableaux, pas uniquement générationnel. Dans l'Afrique contemporaine, où le principe de séniorité est mis à mal par une poussée démographique sans précédent, la tension entre les anciens et leurs cadets est la mère non pas de tous les conflits mais de l'instabilité. (...)
Nous voilà prêts pour un départ en cascade. Il nous mènera du village à la ville la plus proche, de la ville de province à la capitale, de la capitale nationale à une métropole régionale et, enfin, à l'étranger par-delà les mers, le plus souvent en Europe. Au fond, c'est un seul mouvement, le cœur battant de la jeunesse africaine qui va toujours plus loin. Pour reprendre les mots d'Aimé Césaire, "la jeunesse noire tourne le dos à la tribu des Vieux"(7). Il fit ce constat en 1935, quand l'Afrique — démographiquement parlant — commençait à se mettre en route. Il ajouta : "Que veut la jeunesse noire ? Vivre. Mais pour vivre vraiment, il faut rester soi". Ce n'est pas facile quand on part sans cesse pour se "refaire" ailleurs. Pour le migrant africain plus que pour tout autre, "l'enfant est le père de l'homme"(8).
Le mythe d'une immigration nécessaire
Les démographes de l'ONU ont également scénarisé plusieurs hypothèses d'avenir dans un rapport publié en 2000, Migration de remplacement : est-ce une solution pour les populations en déclin et vieillissantes ? Ils ne pouvaient pas savoir que, dix ans plus tard, Renaud Camus allait appeler sa théorie conspirationniste "le Grand Remplacement", également titre de son livre paru en 2011. Leurs projections étaient légitimes et instructives. Ils anticipaient que, pour maintenir la population de l'UE au niveau qui était le sien en 1995, l'Europe communautaire devrait faire venir 949 000 immigrés en moyenne par an à l'horizon de 2050, soit 100 000 de plus qu'au cours de la décennie 1990 (857 000). Pour stabiliser sa population active, elle devrait accueillir 1,6 million d'étrangers par an, soit presque le double des années 1990. Enfin, si elle cherchait à maintenir au même niveau la proportion des actifs et des dépendants, c'est-à-dire le ratio de dépendance, elle devrait accueillir chaque année 13 millions de nouveaux venus ; en 2050, les trois quarts de sa population seraient alors des Africains ou des enfants d'Africains — "des chiffres de toute évidence politiquement inacceptables dans tous les pays [européens]", précisent les auteurs du rapport(9). Ils explorent aussi des variables d'ajustement autres que l'immigration, comme par exemple l'âge de la retraite. Selon leurs calculs, en combinant le plafonnement à 30 000 nouveaux arrivants par an avec un relèvement du départ à la retraite à soixante-neuf ans, la France pourrait stabiliser son ratio de dépendance à trois actifs pour un retraité, soit à peu près à mi-chemin entre ce qu'il était en 1995 (4,3) et ce qu'il serait en 2050 (2), en l'absence de mesures correctives.
Voilà ce qui desserre déjà la "contrainte démographique" pour l'Europe. Mais, en vérité, il n'y a pas de contrainte du tout, l'immigration massive de jeunes Africains n'est ni nécessaire ni utile pour une raison impérative : leur venue n'améliorerait en rien le ratio de dépendance sur le Vieux Continent. Certes, les migrants adultes intégreraient la population active et contribueraient, à travers leurs cotisations, à financer le système des retraites, mais, compte tenu de leurs familles qui sont, en moyenne, plus nombreuses, le gain auprès des retraités serait compensé par le coût pour scolariser, former et soigner leurs enfants(10). "Dans aucune hypothèse, en prenant en considération à la fois les enfants et les parents, les migrants ne réduisent le ratio de la dépendance, même provisoirement", insiste Paul Collier(11). En fait, la soi-disant "contrainte démographique" est une mystification. Comme nous l'avions déjà relevé, la venue de bras et de cerveaux socialise une partie du coût du travail que le contribuable supporte, à travers l'État, pour accueillir l'immigré, alors que l'employeur privatise le profit tiré de la main-d'œuvre étrangère. En plus, de possibles alternatives à l'immigration comme, par exemple, des politiques favorables aux familles nombreuses, ne sont pas poursuivies avec vigueur. En Allemagne, même l'immigration massive telle que prévue dans le scénario "Convergence" ne parviendrait pas à compenser entièrement la perte de population. En 2060, malgré la venue de 86 millions d'étrangers en Europe, l'Allemagne aurait toujours 15 millions d'habitants de moins qu'en 2010, alors que la France, sans recours à plus d'immigration, verrait sa population croître de 5 %. Dès lors, comment justifier l'a priori selon lequel il serait mieux d'intégrer des étrangers plutôt que de donner envie aux résidents d'avoir plus d'enfants(12) ? Les gouvernants européens ont longtemps hésité à ôter à l'immigration son faux air d'inéluctabilité. Ils ont préféré tricher sur le coût social de la venue d'étrangers plutôt que de recourir à une solution plus évidente et efficace, mais électoralement risquée, face au vieillissement de leur population : verser au profit de tous le "dividende démographique" que rapporte la longévité dans les sociétés modernes, au lieu de permettre aux retraités de monopoliser ce bonus.
Notes
(6) Hardin, Rebecca, https://www.lrb.co.uk/v22/n03/jeremy-harding/the-uninvited.
(7) Césaire, Aimé," Négreries. Jeunesse noire et assimilation", in L’Étudiant noir, mars 1935..
(8) "The child is faher of the man" se trouve dans le poème My Heart Leaps Up, de William Wordsworth (1770-1850).
(9) United Nations Population Division (2000), p. 24.
(10) Le coût d'un mineur est inférieur au coût d'un retraité, il varierait du simple au double selon certains experts (essentiellement en raison des dépenses de santé des retaités). Cependant, l'immigration africaine alourdit la facture du fait du nombre des immigrés mineurs et, aussi, de leurs plus grands besoins d'aide afin d'intégrer la société d'accueil.
(11) Collier, Paul, op. cit., p. 125.
(12) En octobre 2015, le Japon a mis le cap sur une politique nataliste ambitieuse, déclarée "priorité nationale". La création d'un ministère chargé de "construire une société dans laquelle cent millions de personnes peuvent être actives" ne vise pas seulement à relever le taux de fertilité de 1,4 enfant par femme (le même qu'en Allemagne) à 1,8 (pas très loin de la France, avec 1,93). Au-delà, l'objectif est de renforcer la présence des femmes sur le marché du travail et de faciliter l'emploi des seniors, c'est-à-dire du nombre rapidement grandissant des plus de 65 ans.
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Cinq scénarios pour l'Europe
1. Une Eurafrique, où un bon accueil est réservé à tous les migrants. Mais, outre le coût économique, que ne compensera pas l'apport de ces actifs pour payer les retraites des Européens, Smith prédit une crispation des États sur leur identité, une idenlity policy déjà à l'œuvre aux États-Unis.
2. Une Europe-forteresse. Entre l'aide apportée à la Turquie, l'action des services secrets sur place, le soutien de l'opinion et les initiatives sécuritaires, l'Europe ne manque pas de moyens pour sécuriser ses frontières. Mais cette politique résistera-t-elle à la flambée des chiffres migratoires ? Smith en doute.
3. Plus marginale, une dérive mafieuse déjà en cours dans l'exploitation des migrants, accompagnée d'une réaction populiste contre l'afflux de réfugiés.
4. Un retour du post-colonialisme et de l'économie de protectorat où l'Europe, contre la promesse d'endiguer ces afflux, passerait des contrats de gestion partagée qui consolideraient les élites en place dans les États africains.
5. Une dernière hypothèse, "de bric et de broc", combinant toutes les options précédentes, comme l'a déjà appliqué l'Espagne, le pays le plus proche de l'Afrique, qui n'a pourtant enregistré en 2015 que 13 000 de mandes d'asile sur un total de 1,3 million pour toute l'Europe.
S. Smith : "On n'a jamais connu une telle pression démographique"
Le Point : L'Occident a-t-il une responsabilité dans l'explosion démographique de l'Afrique ?
Stephen Smith : Dans les années 1930, l'Occident invente le développement, la mise en valeur de ce continent, un discours intéressé qui entend valoriser les empires français ou britannique, tout en justifiant leur domination sans tomber dans la supériorité raciale. C'est le début d'un boom démographique qui aurait eu lieu de toute manière. S'il y a une responsabilité, elle est postcoloniale, l'Occident n'ayant jamais tenu un discours de vérité à l'Afrique pour lui démontrer que, si elle maîtrise sa démographie, elle contrôlera sa prospérité. Pourtant, on a employé ce discours avec l'Asie en l'aidant même à le mettre en pratique.
Récemment, Emmanuel Macron a pourtant parlé d'un "problème culturel à l'égard de la démographie"...
Une phrase qui, prise au pied de la lettre, est très juste, même si, en la matière, il faut faire preuve de pédagogie pour ne pas retomber dans le cliché de la maman africaine flanquée de ses dix enfants. Le fait est que l'Afrique, vaste continent sous-peuplé, est structurée historiquement de telle manière que la richesse humaine a toujours été perçue comme la richesse tout court. Le défi est de rompre avec cette façon de penser.
L'urbanisation africaine ne va-t-elle pas freiner cette démographie galopante ?
Les villes africaines demeurent de grands villages, sont constituées à 90 % de bidonvilles, n'ont pas d'infrastructures, avec des jeunes qui reproduisent une vie assez proche de celle du village. Contrairement à l'Histoire européenne, les grandes villes ne deviennent pas de grands centres de production qui font baisser la natalité. L'incidence ne sera donc pas semblable. De toute manière, les villes n'ont jamais empêché la migration, regardez l'exemple européen du XIXe, lorsque 60 millions d'Européens ont quitté leur continent.
La migration intra-africaine ne peut-elle pas absorber ces millions de candidats au départ ?
Cela a été le cas par le passé, comme en Côte d'Ivoire - qui, à la fin des années 1970, a accueilli 1, 3 millions d'étrangers en quatre ans - ou l'Afrique du sud post-apartheid - qui, au nom de l'africanisme, a fait venir des millions d'Africains, en particulier du Zimbabwe. Il faut aussi évoquer le rôle similaire de la Lybie et de l'Algérie. Mais on a vu le résultat : une guerre civile en Côte d'Ivoire, une crise et des émeutes sans précédent en Afrique du Sud, une Libye à feu et à sang après l'intervention européenne, une Algérie qui continence à réprimer ses migrants. Le modèle de la migration infra-africaine est cassé.
Vous soutenez que le développement de l'Afrique, "Africa rising", alimente et alimentera la migration... Mais ce ne sont pas aussi les plus pauvres des pauvres qui partent ?
Non. Sur le plan statistique, si vous prenez les pays de départ et d'accueil, les études affirment le contraire. Pour partir, il faut des diplômes, un petit pactole, un esprit qui permette d'échapper à une vision étriquée, éventuellement une culture de la migration. Cela a toujours été le cas, en Europe, au Mexique... Ce sont donc les forces vives qui s'en vont. Il ne faut pas craindre de le dire sans le stigmatiser : le migrant est un défaitiste qui ne croit pas au concept de "l'Afrique qui gagne". Si lui, qui a la tête hors de l'eau, s'en va, alors que faire ?
Ces migrants vont donc réduire à néant les promesses de croissance en Afrique ?
Jusqu'en 2050, on sait que l'Europe va s'africaniser, les jeunes sont là, ils sont déjà nés, il n'y a rien à faire, on n'a jamais connu une telle pression démographique. Mais la masse démographique de l'Afrique est telle qu'elle ne manque pas de ressources, et il arrivera un moment où cet Africa rising [l'Afrique qui gagne] va retenir ses jeunes, comme cela a été le cas pour le Mexique avec ses migrants. Mais pas avant 2050. Se posera alors une autre question, celle du vieillissement de l'Afrique.
Vous soulignez un fossé entre les jeunes et les différentes générations au-dessus d'eux. Quels sont leurs rapports ?
Il faut parler en effet de différentes générations se succédant de manière accélérée. En Afrique, une génération, c'est quinze ans. Il existe tous les cas de figure. Les aînés disent à leurs cadets : "Partez, partez !" Une manière pour eux de conserver te pouvoir tout en recevant une aide économique en retour. La migration est souvent une entreprise familiale, collective, où les "gens à l'extérieur" sont chargés de financer la famille restée au pays. Le migrant est soumis à une forte pression financière. Il peut y avoir aussi un discours de compétition : celui qui part est une tête de pont.
À la fin de votre ouvrage, vous envisagez cinq scénarios, Lequel a vos faveurs ?
D'abord, je voudrais souligner la diversité géographique dans la destination des migrations. Si 70 à 80 % des Africains choisissent l'Europe, 20 à 30 % vont sur d'autres continents. 40 % des demandeurs d'asile aux États-Unis sont d'origine africaine. En 2017, 16 500 sub-sahariens ont été appréhendés en tentant de franchir la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis — c'est dire le nombre de ceux qui l'ont franchie. Pour revenir au scénario, j'ai longtemps sous-estimé la marge de manœuvre de l'Europe, qui demeure en réalité très puissante. Les 6 milliards d'euros versés à la Turquie ont stoppé 2,5 millions de migrants, les tractations entre l'Italie et les seigneurs de la guerre libyens en ont bloqué 500 000, l'Europe n'est pas le géant flasque que l'on croit. Elle négocie aussi des conventions migratoires avec les pays de départ, ce qui édifie un autre mur de protection. Mais c'est encore du coup par coup. Une politique qui ne suffira pas à contrer les vagues bien plus nombreuses qui s'annoncent
III. Grand Entretien - Stephen Smith : "Pour les migrants, l'Europe est un phare dans la nuit" [Articles de l'Express]
Immigration : passer des passions à la raison
Avant de juger le phénomène migratoire, il faut le comprendre. Sans quoi nous sommes condamnés à mal agir.
C'est peu dire que l'immigration extra-européenne, dans notre pays, suscite les passions. Sans doute est-ce parce qu'elle est parmi les sujets sur lesquels nos dirigeants, français ou européens, ont le moins usé de la raison. On devine pourquoi : l'Europe, de culture chrétienne et profondément marquée par la Seconde Guerre mondiale, s'est juré, à juste titre, qu'elle accueillerait toujours l'Autre quand il se trouverait dans le besoin.
Mais à vouloir plaquer le passé sur l'avenir, elle n'a pas vu que le phénomène migratoire était désormais d'une nature inédite, par son ampleur et par ses motifs. En particulier, l'immigration en provenance d'Afrique, la plus importante, est le fait d'une multiplicité de facteurs : l'attraction économique de l'Europe, son vieillissement démographique, la qualité de sa protection sociale et de son système éducatif, l'amélioration relative du niveau de vie de certaines populations africaines pour lesquelles la traversée des terres et de la mer devient possible, les conflits politiques, le changement climatique. Une configuration complexe qui empêche de démêler les causes qui font partir les immigrés (dites «push") de celles qui les attirent («pull").
Avant de juger le phénomène migratoire, il faut le comprendre. Car ne pas le comprendre, c'est se condamner à mal le juger, et partant à mal agir. Penser que l'immigration n'est que le produit du laxisme et même du machiavélisme de l'élite européenne, tout en ignorant ses raisons structurelles, c'est s'empêcher de distinguer le possible de l'inatteignable, et partant se condamner à l'impuissance ou à la brutalité. Estimer, au contraire, que les seuls motifs de départ s'avèrent la misère, les conflits ou le dérèglement climatique, tout en minimisant notre responsabilité dans le fait migratoire, c'est choisir la passivité. L'Europe, et la France avec elle, ne pourront y faire face si elles restent divisées entre ces deux positions stériles. En revanche, si elles acceptent de reconnaître que l'humanisme n'empêche pas le réalisme, et vice versa, une issue politique devient possible.
Chaque année, des dizaines de milliers de personnes, essentiellement de jeunes hommes, quittent les côtes nord-africaines pour tenter de rejoindre l'Europe. Une réalité tangible mais qui ne se rappelle à nous que via d'épisodiques images médiatiques, comme récemment encore à Lampedusa. L'effet de cette immigration sur nos sociétés, qu'on y voie un risque ou une opportunité, est notable. De fait, toutes les dimensions de la vie en commun se trouvent concernées par un phénomène aux facteurs complexes, économiques et politiques. Paradoxe, alors que les acteurs et commentateurs politiques devraient porter sur lui un regard froid, c'est sans doute le sujet contemporain traité de la façon la plus approximative et la plus hérissée d'affects. C'est regrettable, car pour espérer sérieusement faire face à un fait social, il faut d'abord en connaître les ressorts.
C'est la tâche que s'est fixée l'Américain Stephen Smith, qui enseigne les études africaines à l'université Duke (Caroline du Nord) depuis 2007. Dans le très remarqué La Ruée vers l'Europe (Grasset, 2018), cet ancien responsable du service Afrique à Libération puis directeur adjoint de la rubrique Affaires étrangères au Monde alertait sur l'ampleur de la migration, en plein essor, depuis une Afrique débordante de jeunesse vers une Europe à l'orée de sa vieillesse.
Pour L'Express, il revient sur les causes, les effets et les réponses possibles à un phénomène qui s'avère assurément l'un des plus grands défis, pour l'Europe, du XXIe siècle.
Qui sont les migrants qui arrivent en Europe ?
Stephen Smith On persiste à vouloir distinguer réfugiés politiques et migrants économiques, mais ces catégories se confondent la plupart du temps dans les projets de vie des étrangers qui débarquent sur les côtes européennes. Ils n'ont en commun que le fait de migrer, c'est-à-dire un mode de vie par définition transitoire. Mais disons qu'ils sont des "chasseurs de meilleures chances de vie", et ajoutons tout de suite qu'on s'imagine aisément qu'à leur place, on tenterait aussi notre chance pour soi-même et pour notre famille. Les migrants quittent leur pays pour deux raisons paradoxales qui se conjuguent dans des proportions variables : parce que leur pays va mal — dramatiquement mal ou, si l'on peut dire, normalement mal — et parce qu'eux-mêmes s'en sortent financièrement mieux que d'autres sur place et qu'ils ont donc les moyens de leur ambition de faire "quelque chose" de leur vie, de ne pas la subir mais de la mener.
Une grande partie des migrants viennent de pays comme l’Égypte, la Tunisie, la Côte d'Ivoire ou le Sénégal, des pays où l'on peut survivre, et même mieux, sans avoir besoin de fuir. Les hommes sont largement surreprésentés et il y a parmi les migrants de plus en plus de mineurs non accompagnés, qui bénéficient en Europe de la protection légale de l'enfance. On peut s'indigner que des mineurs soient ainsi envoyés en têtes de pont d'un futur regroupement familial mais, vu d'en face, qui veut la fin se donne les moyens.
Du point de vue européen, l'urgence consisterait à redéfinir, pour le sanctuariser, le statut des demandeurs d'asile — ceux qu'on a le devoir de sauver parce que leur vie est en péril. Tout autre étranger devrait être admis, ou pas, selon la volonté de la communauté d'accueil dont les élus ont adopté une certaine politique migratoire, qui peut évidemment changer en fonction des circonstances.
Les images d'une Europe en apparence débordée par l'immigration font le tour du monde. L'est-elle réellement ?
C'est une question compliquée, pas seulement parce qu'elle se pose différemment en Hongrie ou en France, et même à Quiberon, en Bretagne, ou dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Si vous voyez le migrant en homo economicus qu'on peut aussi facilement faire venir travailler en Europe qu'on exporte des capitaux européens pour produire moins cher ailleurs dans le monde, le seul horizon — alors infini — de l'immigration devient les emplois sur- ou sous-qualifiés à pourvoir, les fameux "métiers en tension". En revanche, si vous pensez qu'il faut beaucoup d'efforts, de part et d'autre, pour qu'un étranger devienne un concitoyen, que ce travail d'intégration doit s'étendre à la deuxième génération pour que celle-ci ne se vive pas en "diaspora" acrimonieuse, et si vous n'êtes pas sûrs de vouloir laisser vos jeunes enfants ou vieux parents à des personnes mal payées et, inévitablement, sans repères dans votre pays, le point d'équilibre ne va pas être le même.
Dans tous les cas, l'équilibre est difficile à trouver car les changements démographiques sont tectoniques, très lents mais massifs, d'abord à peine perceptibles puis subits. Par exemple, qui parmi les jeunes Français pourrait s'imaginer une France avec quelque 23 000 immigrés subsahariens ? Or c'était le cas au début des années 1960, au moment des indépendances africaines. Il y avait alors, au total, quelque 3 millions d'immigrés en France. Aujourd'hui, si l'on compte non seulement la première mais aussi la deuxième génération, ils sont près de 15 millions, dont environ 2 millions d'origine subsaharienne. En soixante-dix ans, une vie d'homme, le pays a profondément changé tout en restant, tel le bateau de Thésée perpétuellement en réfection, toujours la France. Est-elle à l'aise avec l'immigration qu'elle a connue depuis 1960 ? Cela dépend de beaucoup de choses, dont la croissance économique à partager. Mais, à l'arrivée, si l'envie d'être ensemble l'emporte sur les ressentiments, oui ; dans le cas contraire, non.
Pourquoi assiste-t-on à une lente augmentation des flux migratoires vers l'Europe depuis des décennies ?
L'Europe, une guirlande de pays accrochée à l'immense continent asiatique, est le royaume de la sécurité sociale dans le monde : moins de 10 % de la population mondiale y bénéficient de la moitié des sommes consacrées sur cette planète à, entre autres, l'éducation et la santé publique. Pour des personnes dont la vie n'est faite que de privations et d'incertitudes, pour des raisons structurelles ou à cause de circonstances exceptionnelles, l'Europe est un phare dans la nuit. Or, sa voisine au sud, l'Afrique, a vu sa population croître depuis un siècle avec une fulgurance sans précédent, d'environ 150 millions d'habitants en 1930 à 1,4 milliard aujourd'hui. Selon la prévision de l'ONU, il y aura 2,5 milliards d'Africains en 2050, dans une génération. Actuellement, 7 Africains sur 10 qui quittent leur pays de naissance pour aller vivre dans un autre pays migrent à l'intérieur de l'Afrique. Seulement trois d'entre eux traversent une mer pour vivre ailleurs dans le monde — cette proportion va augmenter à mesure que la population elle-même augmentera, dans les proportions que je viens d'indiquer.
Pour le moment, la moitié des migrants sortant d'Afrique vient en Europe, le continent le plus proche, où sont déjà installées beaucoup de personnes d'origine africaine qui peuvent faciliter l'accueil des nouveaux venus. S'ajoute à cela le fait que l'Europe a colonisé l'Afrique et "partagé" — un euphémisme — ses langues et cultures. Mais ce tropisme postcolonial s'amenuise. La chance de pouvoir bien gagner sa vie, scolariser ses enfants et se faire soigner sans se ruiner l'emporte de plus en plus dans le choix des migrants, quitte à devoir apprendre une nouvelle langue. Et outre cette pression migratoire pour ainsi dire programmée, des catastrophes naturelles ou politiques provoquent des afflux plus ponctuels, chaque fois que le déplacement forcé de populations déborde des zones de désastre, de conflit ou de crise. Ainsi, sur "la route des Balkans", ce sont surtout des Afghans et des Syriens qui arrivent.
Dans La Ruée vers l'Europe, vous expliquez que les politiques censées aider les plus démunis à mieux vivre et leur permettre de rester dans leur pays augmentent la pression migratoire. Pourquoi ?
Ne migre pas qui veut. Sinon, l'Afrique des années 1990, quand une trentaine de ses pays étaient dévastés par des guerres civiles et le continent était plus pauvre qu'aujourd'hui, aurait massivement migré. Pour pouvoir se mettre en route pour l'Europe, il faut un pactole qui — en fonction du point de départ sur le continent — se situe actuellement entre 3 000 et 4 500 euros, soit le double ou même le triple du revenu annuel par tête dans nombre de pays africains. C'est comme si vous deviez mettre de côté entre 80 000 et 120 000 euros avant de pouvoir quitter la France pour vivre en Amérique ou en Asie. Bref, ce n'est pas à la portée de tout le monde, même si des familles se cotisent souvent pour que l'un d'eux puisse partir, à l'instar des Argonautes de la mythologie grecque, à la recherche de la Toison d'or.
Schématiquement, trois conditions se conjuguent quand des gens émigrent d'un pays en grand nombre : la population est très jeune, soit d'un âge médian de moins de 26 ans (celui de l'Afrique subsaharienne est de 19 ans, celui de l'Afrique du Nord de 25 ans, par rapport à 44 ans dans l'UE) ; les habitants sont pauvres et cette pauvreté est d'autant plus difficile à supporter qu'il y a des terres de prospérité atteignables si — et c'est là la troisième condition — l'on en a les moyens, ce qui dans un pays pauvre est seulement le cas de la classe moyenne émergente — les riches, comme partout, voyagent davantage qu'ils ne migrent.
En somme, contrairement à bien des idées reçues, ce ne sont pas "les pauvres parmi les pauvres" qui migrent, mais les rescapés de la pauvreté absolue. Or si l'aide au développement tient ses promesses, elle augmentera le nombre de ces mieux lotis, et partant le nombre de candidats à la migration. C'est seulement quand les niveaux de vie dans le pays de départ et le pays de destination se sont suffisamment rapprochés que les candidats au départ préfèrent rester chez eux plutôt que de vivre parmi des inconnus pour une plus-value matérielle qui aura diminué.
La "ruée vers l'Europe" est annoncée depuis un certain temps. Pourquoi, alors, l'Europe donne-t-elle l'impression d'être prise au dépourvu ?
Pour la même raison pour laquelle on ne répond pas mieux à la destruction écologique de la planète, également annoncée et même chroniquée au jour le jour. On blâme souvent les gouvernants et leur "vision de court terme", rarement au-delà de la prochaine échéance électorale. Ce n'est pas faux, il suffit de voir la perte de statut du Commissariat général au Plan. Les effets de loupe des médias en direct, en continu et férus d' "alertes" — l'Océan Viking, Lampedusa... — n'aident pas non plus, la "bigpicture" [tableau d'ensemble] étant facilement éclipsée. La gouvernance sans gouvernail me semble la chose la mieux partagée dans nos démocraties. Nous, citoyens, ne tenons pas non plus un cap, en tout cas pas le même. C'est comme si nous cherchions tous un prétexte pour pouvoir dire qu'on ne sait plus où donner de la tête, constamment débordés mais, finalement, assez contents de notre irresponsabilité.
L'Union européenne doit-elle s'allier avec des États du Maghreb pour mieux faire face au phénomène migratoire ?
Certainement pas, si c'est pour faire ce que l'UE tente de faire actuellement, à savoir bloquer les migrants subsahariens dans une Afrique du Nord perçue comme une zone de transit — à tort, puisqu'une partie s'y installe pour de bon — dont les États reçoivent des fonds de Bruxelles pour servir de garde-frontières sur l'autre rive de la Méditerranée, à l'abri des regards. Cette politique-là, sans scrupule, est vouée à l'échec mais voue aussi a l'échec l'Afrique du Nord, qui ne résistera pas à un stresstest migratoire appelé à aller crescendo.
En revanche, oui, il faut s'allier à toute l'Afrique, dont l'Afrique du Nord, pour d'abord mieux comprendre, puis cogérer les migrations. Le Maghreb est une vieille terre d'exil : alors qu'il compte 95 millions d'habitants, 6,3 millions de ses ressortissants vivent à l'extérieur de ses frontières, dont 90 % en Europe où ils font parfois l'objet de rejet. Ce n'est pas pour autant qu'à son tour, le Maghreb serait une bonne terre d'accueil pour les migrants venant du sud. Selon une récente enquête d'Arab Barometer, il y a de la "discrimination anti-Noirs" — du racisme — partout et, dans un rapport publié en juillet 2020, l'Organisation internationale pour les migrations constate qu' "aucun de ces pays ne dispose de politiques visant la pleine inclusion des immigrants". Par exemple, pour l'acquisition de la nationalité en Afrique du Nord, seul le droit du sang s'applique, sans égard pour le droit du sol et donc, le lieu de naissance des immigrés de la deuxième génération.
Seul le Maroc, où les résidents étrangers peuvent d'ailleurs voter aux élections locales, cherche à intégrer dans une vision d'ensemble ses relations avec l'Europe et la profondeur stratégique qu'est pour lui le Sahel. L'Algérie gère l'immigration clandestine en État policier, à coups d'expulsions. La Tunisie, longtemps facile d'accès et généreuse dans le partage de sa sécurité sociale, vient de connaître des exactions xénophobes alors qu'il s'y trouve, proportionnellement à sa population, six fois moins d'immigrés subsahariens qu'en France. En Libye, où des migrants risquent séquestration, torture et extorsion de fonds, il y a trois fois plus de ressortissants subsahariens qu'en France — au prorata de la population et pour autant qu'on puisse se fier aux chiffres dans ce pays éclaté en fiefs rivaux.
Tout cela pour dire qu'entre toutes les parties concernées — l'Europe, l'Afrique du Nord et les pays subsahariens — des politiques de bon voisinage seraient les bienvenues. Leur devise ad minima pourrait être : "Ni nuire ni fraterniser, mais s'accommoder".
La droite, en France et ailleurs, souhaite maîtriser l'immigration via l'échelon national. Est-ce un bon niveau d'intervention ?
Oui, parce que c'est l'échelon sur lequel s'exerce le mieux le contrôle démocratique par l'opinion publique et, en dernière instance, la sanction des électeurs. Mais ce n'est pas le seul échelon puisque la France a adhéré à des conventions internationales et délégué une partie de sa souveraineté aux instances communautaires européennes. Or on ne peut pas vouloir, à la fois, circuler librement dans une Europe sans frontières intérieures et contrôler sans partage ses frontières nationales extérieures ; pas plus qu'on ne peut adhérer à un instrument légal sur le statut des demandeurs d'asile, puis décréter un jour unilatéralement qu'on ne veut plus examiner leurs dossiers pour pouvoir les refouler sur-le-champ.
Les procédures sont des garde-fous contre l'arbitraire, et il faut aussi les suivre même quand on veut se défaire d'engagements pris. Cela dit, cette obligation ne doit pas servir de prétexte à la démission politique, sous peine de nourrir frustrations et colère. Qu'il y ait eu une crise migratoire en 2015, vécue dans le désarroi, et que l'UE soit toujours en train de négocier un pacte asile et migration neuf ans plus tard est une preuve d'impéritie. Si les enjeux migratoires sont aussi importants que le sont la guerre ou la paix, on se demande comment l'Otan peut fonctionner avec la règle de l'unanimité alors que l'UE rompt déjà ses rangs en quête d'une "majorité qualifiée" pour policer ses frontières. Décider qui fait partie de la cité, n'est-ce pas la base de toute communauté politique ?
Quand La Ruée vers l'Europe a été publiée, en 2018, vous avez été accusé d'alimenter la "lepénisation des esprits". Cet amalgame entre la description de la réalité d'un phénomène et le jugement à son endroit n'est-il pas l'un des facteurs qui empêchent de réfléchir à une réponse commune raisonnable ?
Il y a deux épouvantails qui tirent le débat sur l'immigration à hue et à dia. D'un côté, la "lepénisation des esprits" invoque, sur le mode viral, la contamination de la masse — le mauvais peuple — par le fascisme et l'antisémitisme dans les années 1930. Vouloir moins d'immigration, ce serait haïr l'autre, surtout quand il a une couleur de peau différente. D'un autre côté, le "grand remplacement" dénonce une élite hors sol — cynique et si cosmopolite qu'elle rappelle, justement, des stéréotypes antisémites — qui trahirait le bon peuple bien de chez nous en faisant venir des étrangers pour faire tourner l'économie, profitable aux seuls "richards". Vouloir plus d'immigration, ou simplement comprendre les raisons qui font venir des immigrés, ce serait donc mépriser le compatriote au point de vouloir le remplacer, qui plus est par un métèque.
À cette polarisation s'ajoute l'affectivité narcissique qui caractérise désormais le débat public quel qu'en soit le sujet. À la place d'arguments qu'on peut réviser à la faveur d'autres points de vue, des identités non négociables se confrontent. Au choix : être "sympa" avec les migrants parce qu'on a du cœur et qu'on est prêt à partager ses privilèges, ou être "réaliste" parce qu'on a assez de bon sens pour faire ce qu'il faut pour sauver "la Sécu", sinon la civilisation occidentale. Je crois, au contraire, qu'on peut avoir et du cœur et de l'esprit, se mettre à la place de l'autre tout en sachant où l'on habite.
Confusion — Dans la tête des Français
Une fois, ce sont "les Français", une autre, "l'opinion publique"... Depuis que le gouvernement a décidé de remettre sur le métier un projet de loi sur l'immigration, chaque camp revendique un large soutien populaire en faveur de ses thèses et de ses revendications. Les uns — à droite — veulent démontrer qu'il ne saurait être question d'autre chose que de fermeté. Les autres — à gauche — qu'il faut favoriser l'accueil et l'intégration plutôt que les mesures répressives. Les premiers accusent les seconds d'angélisme et de déni de réalité, ces derniers soupçonnant les premiers de racisme et d'aigreur. Chacun est tétanisé par ce qu'il imagine être les attentes de son électorat et par ce que celui-ci pourrait lui reprocher s'il dérogeait trop à ses valeurs. Entre les deux, l'exécutif oscille, hésite. Un pas en avant, un pas en arrière. Un tour de vis, une mesure plus humaniste. Un jour, il croit pouvoir s'appuyer sur une majorité de Français pour porter un texte façon "en même temps", le lendemain, il recule car la matière révèle les fractures de sympathisants Renaissance venus d horizons divers.
Pour tenter de se rassurer alors que l'examen du projet de loi doit reprendre au Sénat début novembre, les responsables politiques s'accrochent à une opinion publique qui "parlerait vrai". Elle envoie pourtant des messages contradictoires, entretenant de fait la confusion sur les décisions à prendre. Les mesures d'opinion qui se succèdent a un rythme effréné ne se ressemblent pas, voire se contredisent carrément. En mai dernier, Le Figaro, s'appuyant sur un sondage Odoxa Backbone Consulting, titre : "Immigration : les Français soutiennent largement les propositions formulées par LR". Mais en y regardant d'un peu plus près, la même enquête montre que les mesures gouvernementales rencontrent un succès quasi équivalent. Autre exemple : en juin, selon un sondage Ifop Fiducial pour Sud Radio, 65 % des personnes interrogées considèrent que notre pays compte déjà beaucoup d'étrangers et qu'il n'est pas souhaitable d'accueillir des immigrés supplémentaires mais, selon la même enquête, une nette majorité de Français (60 %) estime qu'il est du devoir de la France d'accueillir des migrants qui fuient la guerre et la misère.
L'exemple le plus frappant concerne la régularisation des travailleurs en situation illégale sur des métiers en tension. Selon un sondage Elabe pour BFM du 20 septembre, 55 % des Français se disent favorables à cette mesure du projet de loi immigration. Une semaine plus tôt, à la question posée par CSA pour CNews "Faut-il régulariser tous les étrangers clandestins employés dans les métiers en tension ?", les sondés répondent non à 55 %. Ce résultat contradictoire, nourri sans doute par l'emploi des mots "tous" et "clandestins" dans le second item, pourrait n'avoir aucune importance s'il n'était pas source d'arbitrages très concrets. Sur ce sujet précis, le gouvernement est ainsi convaincu d'être soutenu par les Français et est tenté de passer en force, malgré l'opposition de la droite. A contrario, une partie de cette dernière a fait de cette disposition une "ligne rouge" qui pourrait l'amener à rejeter tout le texte, y compris les dispositions plus répressives qu'elle et son électorat réclament pourtant de leurs vœux.
À force de tenter de coller à ce qui se passe dans la tête des Français, les élus finissent par en perdre la raison. Car, dans ce domaine tout particulièrement, l'opinion publique est complexe et empreinte de contradictions. Première difficulté, parler immigration ne signifie pas évoquer un sujet, mais une multitude. Arrivées récentes, immigration ancienne, intégration... Suivant que l'on parle de l'une ou de l'autre, les positions d'une même personne peuvent varier. Adélaïde Zulfikarpasic, directrice générale de BVA, auteure d'une note, "L'immigration, ce grand tabou (de la gauche)" pour la Fondation Jean-Jaurès, l'a perçu dans son enquête : "Un même individu peut penser des choses différentes. Il peut trouver, par exemple, qu'il y a un problème avec l'intégration de l'immigration ancienne, mais vouloir tendre la main aux gens en difficulté aujourd'hui".
Les clivages traditionnels, politiques et électoraux, sont en outre percutés par d'autres, plus sociaux et sociétaux qui brouillent le déchiffrage de l'opinion publique. "Le thème se démultiplie, il est difficile à circonscrire. Il n'est pas seulement économique et social comme à une époque, il rejoint celui du voile, de l'identité, des flux... Les limites de ce qui est "tolérance" ou "intolérance", "racisme" ou "antiracisme" sont également beaucoup plus floues qu'il y a quelques dizaines d'années. "On a plus de mal à percevoir de quel côté les choses penchent", résume Yvan Gastaut, historien et chargé de conférences à l'université Côte d'Azur.
Pour le géographe Christophe Guilluy, auteur de Les Dépossédés (Flammarion), la ligne de démarcation sur l'immigration est aujourd'hui bien plus sociale que politique, "La majorité ordinaire, les classes populaires nous expliquent depuis vingt-cinq ans qu'il y a un problème avec les flux migratoires et qu'il faudrait les réguler. Cela touche les milieux modestes car ce sont les plus concernés. La question, c'est celle du rapport à l'autre, pas du "petit blanc raciste". Les gens ne veulent pas devenir minoritaires là où ils sont". Une vision sociale qui dépasse largement la carte électorale droite/gauche. Les tendances sur la longue durée mesurées par l'enquête BVA/Jean-Jaurès, en attestent : depuis 2018, l'idée qu'il y a trop d'immigrés en France a beaucoup progressé chez les sympathisants de gauche (+ 21 points, à 48 %). Le sentiment est même devenu majoritaire chez La France insoumise (51 %) et chez EELV (50 %). "Nombreux sont ceux qui expriment ainsi un sentiment d'injustice, pour ne pas dire d'abandon", écrit Adélaide Zulfikarpasic.
Sa conclusion rejoint les travaux d'Augustin Landier et David Thesmar dans leur livre, Le Prix de nos valeurs (Flammarion). Pour explorer le lien entre regard sur l'immigration et sentiment de dépossession ou de déclassement, les deux économistes se sont livrés à une petite expérience en posant la question suivante : "Êtes-vous favorable à ce que l'on fasse venir des immigrés pour occuper les emplois dans l'agriculture, les services à la personne ou la restauration ?" Suivant qu'il était précisé — ou pas — que les études économiques montrent que la présence de travailleurs immigrés ne crée pas de chômage, ni de baisse des salaires, la répartition des réponses était très différente."Lorsqu'on réduit le coût sur les travailleurs locaux (ici, en insistant sur les consensus des experts économiques), l'adhésion à une politique migratoire plus ouverte se renforce", concluent les auteurs.
Élaborer une politique dans ce contexte est d'autant moins facile que, dans l'opinion publique, l'immigration est un sujet de ressenti, de stéréotypes et de préjugés autant que de vécu et de données précises. Qui pense, par exemple, au moment d'élaborer un projet de loi, que l'immigré type n'est pas un homme jeune mais aussi, et à 52 %, une femme ? Personne, le ressenti l'emporte tant il imprègne les esprits. "Il est vrai qu'il s'agit parfois de crainte. Mais ce n'est pas parce qu'on vit dans une zone hors immigration que l'on n'est pas capable de penser le monde dans lequel on vit. Et, par ailleurs, si un flux migratoire devait arriver, les plus modestes savent qu'ils seraient les premiers concernés, parce qu'ils seraient dans l'incapacité de déménager, de contourner la carte scolaire...", reprend Christophe Guilluy.
Face à la complexité du sujet, les politiques hésitent, s'interrogent, tergiversent. Faut-il vraiment donner tant d'importance a un thème qui, dans toutes les enquêtes, n'apparaît pas en tête des préoccupations des Français, mais arrive après le pouvoir d'achat, la santé, la protection sociale, voire la sécurité ? Ou faut-il, au contraire et pour ne pas décevoir, se montrer martial à coup de "régulation des flux", de "renvoi" et de "100 % d'OQTF effectives" ? "Les politiques se demandent sans cesse de quelle manière l'opinion va réagir. Ils sont plus dans le dire que dans le faire. Par exemple, en 1974, il était important de dire qu'on fermait les frontières, même si on ne le faisait pas vraiment", reprend Yvan Gastaut.
Désormais, alors que ces gestes symboliques ne suffisent plus à satisfaire une opinion publique de plus en plus crispée, la tentation est grande de renvoyer la décision aux "Français" eux-mêmes. Avec son "grand débat sur l'identité nationale" en 2009, Nicolas Sarkozy s'y était essayé. En introduisant le thème de l'immigration dans le grand débat post-gilets jaunes ou en évoquant récemment la possibilité de recourir au référendum, Emmanuel Macron semble céder à la même tentation. Avant le prochain revirement ?
Fiabilité Tunisie : l'allié ambigu
Giorgia Meloni, la cheffe du gouvernement italien, a le sourire. Comme, à ses côtés, Mark Rutte, Premier ministre néerlandais, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. Seul le président tunisien Kaïs Saïed garde un air sévère. Nous sommes le 16 juillet 2023, à Tunis, et les représentants de l'Union européenne se sont déplacés en nombre pour finaliser un "partenariat stratégique" avec la Tunisie. À la clé, des enveloppes de plusieurs millions d'euros : 105 millions pour lutter contre l'immigration irrégulière, ainsi que 150 millions d'aide directe pour aider le pays à faire face à ses graves difficultés économiques. À cela s'ajoute un certain nombre d'aides déjà prévues avant l'annonce, de l'ordre de plus de 80 millions. Pour l'UE, et notamment Giorgia Meloni, qui avait fait de la question migratoire l'élément central de sa politique, cette alliance vient de la nécessité d'un partenaire fiable dans la lutte contre l'immigration clandestine. L'accord, dont les modalités concrètes n'ont pas encore été mises en œuvre, rappelle celui signé en 2015 avec le président turc Recep Tayyip Erdogan. À l'époque, l'Europe est confrontée à la plus importante vague de migrants de l'histoire récente, venue de la Syrie en guerre.
"Mais c'est 4 milliards d'euros que l'UE verse alors à la Turquie", rappelle Pierre Vermeren, professeur d'histoire à Paris 1 et spécialiste du Maghreb. La photo de mi-juillet préfigure l'insatisfaction du président tunisien face à ce qui a été obtenu, et qui aura des effets concrets : l'arrivée de milliers de migrants mi-septembre sur l'île de Lampedusa. Difficile de croire que la police tunisienne ait été débordée et n'ait pu contrôler les flux. Comme le confirment plusieurs interlocuteurs, l'appareil sécuritaire, héritier de l'époque de l'ex-dictateur Ben Ali (renversé parle printemps arabe en 2011), marche. Il parait impossible qu'autant de migrants aient quitté le territoire tunisien sans que ce dernier ait fermé les yeux, voire laissé faire. L'UE a compris le message : le 22 septembre, elle annonçait qu'elle commencerait à allouer "rapidement" 42 millions d'euros de l'enveloppe de 105 millions. Et qu'une aide budgétaire de 60 millions, déjà prévue avant la signature de juillet, sera déboursée dans les prochains jours "Les Tunisiens ont besoin de se sortir de leur nasse économique", résume Pierre Vermeren. Le taux d'inflation a atteint 9,3 % en août, et la croissance au deuxième trimestre n'a pas dépassé 0,6 %, selon les chiffres officiels. Le budget tunisien est grevé d'une dette équivalente à 80 % de son PIB. Les négociations avec le Fonds monétaire international pour un prêt de 2 milliards de dollars restent au point mort. "Les Tunisiens ont des demandes d'équipements importantes (en bateaux, par exemple). Nous, Occidentaux, devons être plus ambitieux sur les moyens à leur accorder, en échange d'une coopération renforcée sur place, d'un vrai contrôle des frontières et de la mise en place d'une stratégie d'immigration par la Tunisie", assure le député Renaissance Benjamin Haddad, membre de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée.
Sur place, "il y a une vraie crainte d'être submergé par une vague subsaharienne", explique Frédéric Encel, géopolitologue et chroniqueur à L'Express. Une crainte qu'entretient le président Kaïs Saïed, exhortant à lutter "contre les hordes de migrants clandestins" qui veulent "métamorphoser la composition démographique de la Tunisie". Dans le sud du pays, impossible de "limiter l'accès à des pistes désertiques sur plusieurs milliers de kilomètres", pointe Frédéric Encel. Du côté de la frontière libyenne aussi, difficile de verrouiller, ajoute Benjamin Haddad : "Auparavant, 90 % des migrants partant à Lampedusa étaient des Tunisiens. Aujourd'hui, il y en a moins de 10 %, le reste venant surtout du Soudan, du Burkina Faso, du Mali..." Face aux conditions d'accueil en Libye, qui, depuis le mémorandum de 2017 avec l'Italie, applique une politique très dure, la Tunisie apparaît comme un point de passage plus simple, et plus ouvert. Pour Matthieu Tardis, directeur du centre de recherche Synergies migrations, s'il est trop tôt pour faire le bilan, "l'erreur est toujours la même : on passe des accords, sécuritaires, avec des pays non fiables, comme c'est le cas de celui conclu avec le président tunisien Kaïs Saïed. La Tunisie, seul pays qui avait réussi une transition démocratique après les révolutions arabes, est en train de sombrer politiquement". À l'inverse de la Turquie, Bruxelles peine à avoir des interlocuteurs de l'autre côté de la Méditerranée, assure un parlementaire européen. Difficile alors de construire un partenariat fiable et durable.
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L'Afrique 'émerge'. En sortant de la pauvreté absolue, elle se met en marche. Dans un premier temps, le développement déracine : il donne à un plus grand nombre les moyens de partir. Si les Africains suivent l'exemple d'autres parties du monde en développement, l'Europe comptera dans trente ans entre 150 et 200 millions d'Afro-Européens, contre 9 millions à l'heure actuelle.
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Journaliste-écrivain et universitaire, Stephen Smith a tenu la rubrique Afrique de Libération (1988-2000) puis du Monde (2000-2005). Il a travaillé comme analyste pour les Nations unies et L'International Crisis Group. Depuis 2007, il est professeur à l'Université de Duke aux États- Unis, où il enseigne les études africaines. Il est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages publiés en France, dont Négrologie : pourquoi l'Afrique meurt ou Oufkir, un destin marocain et d'ouvrages coécrits avec Antoine Glaser comme Ces Messieurs Afrique ou Comment la France a perdu l'Afrique".
[Quatrième de couverture]
