En janvier 2025, il y a donc sept mois, l'écrivain Philippe Vilain faisait paraître un ouvrage autobiographique, Mauvais élève, qui fut accueilli avec un parfum de scandale. Il y contait, de façon sans doute romancée, une liaison entretenue dans son jeune âge avec un(e) écrivain(e) déjà célèbre à l'époque (on se demande pourquoi : sans doute les gens aiment-ils de nos jours renifler les culottes sales*) de trente ans son aînée (à titre de comparaison, notons perfidement que le même type d'écart, dans le couple Macron, est de vingt-cinq années). Ce qui m'a particulièrement frappé, c'est qu'à cette occasion personne, sauf erreur, n'a risqué d'allusion au premier ouvrage de ce désormais professeur de littérature française à Naples, ouvrage paru il y a près de trente années, justement (et dont Le Monde avait rendu compte, sous le titre "La beauté de l'impudeur"...). C'est de ce premier texte dont il va être question, ci-après. Car il m'est apparu qu'au-delà le fait très anecdotique d'avoir été déniaisé par une vieille femme (il n'est pas le seul dans ce cas, si j'en crois nombre de confidences que j'ai pu recevoir), ce vilain gérontophile sait sacrément bien écrire, contrairement à la vieille cougar. Qu'on se rassure cependant : il n'aura jamais le Prix Nobel. Les hordes d'influenceurs de LFI et consorts n'ont strictement rien à faire de lui. On respire...
Notons enfin que ce premier ouvrage possédait des dimensions relativement modestes : 118 pages. Et que la vieille maîtresse finit par donner son point de vue, dans un texte très postérieur (à tous les sens du terme) de... 37 pages ! Naturellement édité par Gallimard. Il y en a qui osent tout, disaient certains...

* Il y a plus de vingt ans (en mars 2002), un critique littéraire particulièrement incisif, Didier Jacob, avait justement qualifié cet auteur : "A. E., c’est l’irruption de la culotte sale dans la littérature d’aujourd’hui"

 

"Il y a quatre mois que j'ai commencé d'écrire. J'ignore ce que je suis en train de détruire en mettant au jour notre histoire, fût-ce sous la forme d'un roman. Si ce texte est publié un jour, il sera, peut-être, pour elle, une raison de me haïr. En ce sens, je travaille à notre perte définitive".

Ph. Vilain

 

 

 

[...] Nous nous sommes quittés hier. Cette phrase me paraît irréelle. Il faut sans doute que j'écrive notre histoire pour croire à la réalité de notre séparation, même si l'entreprise est risquée : saisir des moments sans l'objectivité et la distance nécessaires pour les expliquer, les fixer définitivement comme l'action du formol sur la chair.

Les premières images que j'ai d'A. E. sont associées à des événements survenus il y a cinq ans : la saisie immobilière en juin, l'obtention du baccalauréat et le départ de ma mère au début de juillet, le déménagement à Rouen et la rentrée universitaire en septembre. À cette époque, je ne la connaissais pas encore ; pourtant, j'ai l'impression que c'est au cours de ces mois-là, jalonnés par des bonheurs et des drames personnels, que notre histoire s'est progressivement construite, mieux, que ces événements ont conditionné son apparition dans mon univers familier.

[...]

Durant cette période, j'ai surpris mon père plusieurs fois en train de lire un livre dont il n'a jamais voulu me révéler le titre ; aussi, pressentant que je risquais d'aviver en lui une blessure profonde, je ne le questionnais plus. Ne pas en parler était un pacte implicite entre nous. Il s'était approprié le livre, ne le quittait plus, le rangeant dans la poche de son veston quand il sortait ou le glissant sous le coussin du canapé sur lequel il avait l'habitude de s'asseoir, comme s'il couvait un œuf. Ce livre n'accentuait ni n'atténuait sa tristesse, mais on aurait dit qu'il l'aidait à survivre.

Un après-midi qu'il avait oublié le livre sur la table de la cuisine (ou peut-être l'avait-il laissé en évidence à mon intention), j'ai découvert son secret. Le livre s'intitulait Passion simple : une femme racontait sa passion pour A., un homme marié, plus jeune qu'elle, diplomate d'un pays de l'Est. Sous la forme d'un récit autobiographique, l'auteur décrivait minutieusement l'attente quotidienne de cet homme. Cela avait dû plaire à mon père, les fictions ne l'ayant jamais intéressé (il trouvait facile d'inventer à partir d'une situation réelle pour la déformer). Mon père avait sans doute identifié sa propre histoire à celle du livre. À l'époque, il me semble que je partageais sa méfiance à l'égard de la fiction et de la littérature que je considérais comme une immense tricherie.

Je place la deuxième image au mois de septembre, une semaine après le déménagement à Rouen. Mon père avait découpé un article dans Paris-Normandie : "C'est elle qui a écrit Passion simple". Et comme fier de me présenter sa découverte, il avait même précisé : "C'est une belle femme". Ce jour-là, j'ai senti que mon père aurait pu tomber amoureux de n'importe quelle autre femme pour échapper à la solitude et à l'abattement dans lequel il se trouvait alors. Encore aujourd'hui, il m'est impossible de retranscrire le choc qu'avait produit cette pensée en moi. Jamais je n'avais imaginé que mon père puisse aimer une autre femme que ma mère. En même temps, ses mots "une belle femme" avaient agi en moi comme une révélation. Au lycée, entre garçons, on ne parlait que de "filles" et très peu de "femmes". Nous réservions ce mot pour désigner notre professeur de français, mademoiselle Jaliu, ou l'infirmière de l'établissement chez qui nous nous rendions souvent, plus ou moins malades, pour sécher les cours et nous donner des idées que nous savions d'avance irréalisables. Seuls les plus téméraires d'entre nous, dont j'enviais la hardiesse, prétendaient avoir eu des relations avec des femmes. C'est peut-être pour les imiter, ou devenir à mon tour téméraire, qu'un jour de septembre j'ai écrit à A. E.

[...]

J'ai reçu la première lettre d'A. E. en octobre 92. Votre lettre, disait-elle, parce qu'elle vient de Rouen — où j'ai été moi aussi étudiante au début des années 60 —, qu'elle parle de la Seine, parce qu'elle est solitude et désir infini d'exister ailleurs, dans et par l'écriture, m'a beaucoup touchée. Mais y a-t-il une réponse possible ?

Je lui écrivais chaque semaine, me déchargeant égoïstement sur elle de toutes mes histoires, mon père, ma mère, mes études, mon père, que je ne pouvais confier à personne. En un sens, elle avait raison, il n'y avait aucune réponse possible. Est-ce parce que je n'attendais rien de moi que j'ai inventé une histoire pour la séduire ? Je prétendais me rendre tous les soirs au café de la Poste où j'avais repéré une femme blonde, élancée, peu maquillée, souvent en tailleur, qui ressemblait à A. E. J'avais pris l'habitude de me placer face à elle. Elle me lançait des sourires discrets. J'avais remarqué ses bas sous sa jupe de tailleur noir. Dans mes lettres, j'imaginais aussi des scènes érotiques avec cette femme de substitution, espérant secrètement susciter en A. E. des désirs que je n'aurais jamais pu lui avouer directement. Je demandais enfin à la rencontrer et refermais l'enveloppe aussitôt avant de me précipiter dans mon lit pour me masturber. Après, j'avais toujours un peu honte d'avoir écrit tout cela. J'hésitais avant d'envoyer la lettre. Mais quelque chose résistait alors en moi. Il me semble que ce n'était plus seulement le désir de la rencontrer mais surtout le besoin qu'il m'arrive quelque chose. De vivre ma première aventure.

Quand elle se disait "amusée et surprise — mais pas désagréablement", j'étais sûr qu'elle avait effectué d'elle-même la facile transposition à laquelle je l'avais incitée. Cette idée me comblait. J'étais fier d'avoir atteint à la fois l'écrivain par mes mots et d'avoir pénétré l'intimité d'une femme que je devinais submergée de sollicitations masculines.

Vers midi et demi, mon père guettait l'arrivée du facteur avec anxiété, on entendait le grincement des roulettes de son caddie s'arrêtant devant l'immeuble. À ce bruit, un large sourire passait sur le visage de mon père, il enfilait ses chaussures précipitamment : "Je descends". Soucieux de ne pas montrer au facteur son attente quotidienne, il avait calculé le temps qu'il lui fallait pour descendre le grand escalier, sortir dans la cour et ouvrir la grille sans le croiser. Le plus souvent, il remontait tout énervé, "encore des prospectus", et posait simplement dans mon assiette une lettre pour moi. Sans doute un peu jaloux que je reçoive régulièrement une lettre dont il devait reconnaître chaque fois l'écriture noire, serrée et légèrement penchée vers la droite, mon père n'a jamais osé me questionner. "Vous attendez quelque chose de moi, disait-elle dans une lettre, — quoi, vous ne le savez peut-être pas : me voir, être ensemble un moment, mais est-ce seulement cela, de la présence ? — et naturellement je me demande ce que je peux, veux, désire donner, vous donner". Et, plus loin : "Sans doute pourrais-je vous dire un peu ce que j'attends de vous. Mais je n'ai pas l'habitude que les mots soient en avance sur la réalité à venir".

Lorsque je revois cet épisode de ma vie, je ne peux pas m'empêcher de penser à mon père avec culpabilité. Il n'était certainement pas innocent qu'il place la lettre dans mon assiette. Il espérait partager mes secrets. Ses journées étaient découpées en deux, l'attente d'une lettre le midi, celle d'un appel de ma mère le soir. J'avais l'impression qu'il passait de l'une à l'autre sans réelle conviction mais que c'étaient paradoxalement ces attentes désespérées qui donnaient tout son sens à sa vie.

[...]

Même si j'en ressens la nécessité en cet endroit du récit, j'aimerais ne jamais avoir à sortir de ce temps-là et ne pas révéler les circonstances de ma rencontre avec A. E. ; non tant par souci de préserver cette partie de notre intimité que par refus d'utiliser les procédés traditionnels du roman, où la scène de la rencontre apparaît comme une figure imposée, un moment fondateur du récit. Si cette scène revêt en elle-même peu d'intérêt, il me paraît cependant inévitable de la décrire dans la mesure où il s'agit d'une rencontre avec un personnage public — les personnes à qui j'ai confié ma relation ont toutes voulu savoir où et comment celle-ci s'était déroulée. D'une situation l'autre, du simple lecteur de Passion simple que j'étais à l'amant de l'écrivain que je suis devenu, il y a tout un passage dont je dois rendre compte. En faire l'économie risquerait de nuire à la compréhension de ce récit. Comprendrait-on qu'un esclave devenu le plus fidèle confident de son maître, désireux de relater son expérience, n'explique pas les raisons qui ont déterminé cette ascension d'un monde à un autre ; qu'un ouvrier, entretenant une amitié pour son patron, occulte le jour où s'est déclarée cette amitié ; ou qu'une groupie partageant le quotidien de son idole, et dont le projet serait de raconter leur histoire, fasse l'impasse sur la scène de leur première rencontre ?

J'ai rencontré A. E. au mois de novembre 1992. Je suis arrivé par le train de Rouen dans l'après-midi et j'ai loué une chambre à l'hôtel Buci. J'avais beaucoup d'avance sur l'heure du rendez-vous parce que la nuit précédente, j'avais fait un mauvais rêve, un rêve d'impuissance comme cela m'arrive parfois. J'étais en retard à la gare de Rouen, le train avait fui sous mes yeux, j'avais couru sur le quai pour le rattraper mais je n'avançais pas. C'était la première fois que je louais une chambre d'hôtel. J'ai tourné un quart d'heure avant d'entrer, passant et repassant devant la porte pour connaître les prix. Le réceptionniste a consulté un grand cahier en répétant trois fois mécaniquement "voyons, une chambre simple", comme si, réfléchissant à autre chose, le fait de répéter cette phrase était pour lui un moyen de se concentrer et de ne pas perdre le fil de sa pensée. Mais j'ai précisé aussitôt "non, une double", et j'ai même ajouté "mon amie va me rejoindre", en m'entendant prononcer chaque syllabe, sans persuasion, pour mieux détacher de moi ce mensonge. D'ailleurs, il n'a pas dû me croire car il m'a regardé d'un air soupçonneux qui m'a mis mal à l'aise. La chambre était située au dernier étage de l'hôtel. J'ai emprunté un escalier abrupt et très étroit dans lequel je devais baisser la tête pour éviter de me cogner. Au premier étage la minuterie qui réglait la lumière s'est arrêtée. J'ai pensé que le soir, si je parvenais à entraîner A. E. jusqu'ici, je profiterais de cette coupure pour l'embrasser.

[...]

J'ai le souvenir d'une chambre exiguë. Je revois très bien, à droite, le lit encastré dans l'angle de la chambre, l'édredon mauve qui jurait avec les rideaux marron, la lampe de chevet sur la table de nuit en sapin, et, à gauche, la grande armoire imitation bois. Un papier peint, jauni à certains endroits, reproduisant la même scène de chasse à courre, déchiré à une trentaine de centimètres de la porte, garnissait les murs. Sous cette parcelle déchirée apparaissait un papier gratté, à carreaux celui-là. Il y avait une date écrite dessus au feutre noir, d'une écriture ronde de jeune fille on aurait dit, 1.9.1989, suivie des initiales E. D. En ouvrant la fenêtre pour évacuer l'odeur de renfermé, j'ai remarqué que la peinture blanche du châssis s'écaillait.

[...]

Il y a un moment où l'attente devient angoissante, comme si on n'en saisissait plus très bien la finalité, ou que le réel avec son imprévisibilité fasse peur. Je me suis demandé ce que je faisais dans cette chambre. Je me rappelle avoir espéré qu'A. E. ne vienne pas au rendez-vous. En fixant celui-ci, je n'avais pas été conscient de l'engagement que je prenais. Il me semble que j'avais écrit ces lettres pour me persuader que j'étais capable de séduire une femme. En moi-même, je ne souhaitais pas aller plus loin, je ne voulais pas dépasser les limites de mon imagination, les frontières de mon propre corps.

J'ai souvent séduit des filles par l'écriture. Je rôdais sur le parking de l'université, et, lorsqu'une belle fille descendait de voiture, je glissais une lettre pré-écrite sur le pare-brise. À la bibliothèque, je m'approchais d'elles en faisant semblant de chercher un nom dans un fichier, je regardais discrètement par-dessus leur épaule pour relever leurs identité et coordonnées indiquées sur la fiche de prêt. J'avais ainsi constitué une liste impressionnante de noms près desquels j'indiquais le signalement des filles — date, taille, poids, âge approximatif, type de vêtements portés, etc. — afin de repérer immédiatement chacune d'entre elles quand j'avais le désir de consulter la liste. J'écrivais une lettre mystérieuse et romantique, donnais un rendez-vous au café de la Poste et signais d'un pseudonyme. Le jour dit, je me trouvais dans un état de grande excitation. Dix minutes à l'avance, je me postais non loin du café, près du palais de justice, pour faire le guet. Déjà, je n'étais plus certain de mon désir, mais je voulais me défier moi-même, me mettre en jeu pour vaincre l'épouvantable terreur que me causait leur proximité. Si la fille était accompagnée d'une amie, la peur de l'affrontement me faisait abandonner la quête ; mi-déçu que ma lettre ne soit pas parvenue à la convaincre de venir seule, mi-satisfait que ma lettre ait réussi à exciter sa curiosité. L'important pour moi était d'avoir eu une existence dans le quotidien de ces filles que je jugeais trop belles pour moi. L'effet de mes mots me surprenait toujours les fois où l'occasion se présentait. La fille hésitait quelques secondes avant d'entrer. Il ne fallait pas réfléchir. Je traversais la rue Jeanne-d‘Arc rapidement. Elle souriait : "Il me semble t'avoir déjà croisé quelque part". Essoufflé, je bredouillais quelques mensonges pour justifier mon état : j'étais à l'autre bout de la ville lorsque je m'étais rendu compte de l'heure et, naturellement, j'avais dû courir comme un fou. Une fois lancé le baratin habituel, dont je ne m'étais jamais cru capable et que j'avais toujours détesté chez les autres garçons, je la laissais parler. Il fallait, cependant, que celle-ci me reste encore inaccessible et indifférente ; dès l'instant où son sourire répondait au mien, où son corps devenait une proie susceptible de se laisser séduire, il cessait brutalement en moi d'être désirable. J'avais tant de fois imaginé ce corps qu'il me semblait l'avoir réellement étreint, aussi, l'excitation qui avait précédé la rencontre avait constitué le moment ultime d'un orgasme que ni l'expression d'un joli visage, ni la forme visible d'un sein, ni la courbe d'une hanche, ni une silhouette parfaite ne pouvaient surpasser. L'écriture avait rattrapé mon désir.

Avant de sortir, j'ai liquidé le contenu d'une fiasque de rhum. Étriqué dans mon blazer marine porté pour l'occasion, dans ma chemise bleu ciel toute neuve et trop bien repassée, dans mon pantalon de flanelle grise, mes chaussures noires impeccablement cirées, portant une cravate rouge à fleurs que j'avais nouée et dénouée pendant de longues minutes avant de trouver la bonne longueur, je me sentais mal à l'aise. Mes jambes flageolaient en remontant la rue Monsieur-le-Prince. À ma façon de marcher, raide et bridée, ou d'éviter de croiser le regard des gens, je devais avoir l'attitude du provincial qui monte à Paris.

Quand je suis entré au Whitney, tous les regards se sont braqués sur moi. Je me suis installé rapidement dans un coin. La serveuse en mini-jupe noire s'est précipitée, j'ai répondu fermement que j'attendais quelqu'un. Au lycée, mon calvaire quotidien était de traverser un long couloir balisé tous les deux ou trois mètres par des petits groupes de gens qui me dévisageaient ; aux beaux jours, c'est de passer seul devant la terrasse d'un café bondée de monde. Je me rassurais à l'idée qu'A. E. ne se présente pas au rendez-vous. Puis, au bout de quelques minutes, l'espoir secret qu'elle ne vienne pas se transformait brusquement en déception. La serveuse a tourné un moment autour de moi en me jetant un œil sagace et scrutateur pour me signifier qu'il fallait consommer ou partir, mais j'ai fait mine de ne pas comprendre. Une femme blonde emmitouflée dans un manteau grenat a regardé dans la salle. Je me suis levé instinctivement. Elle s'est dirigée vers moi, m'a serré la main, s'est assise. Voyant la serveuse arriver au pas de charge, elle a dit : "Pas d'alcool pour moi, je conduis". Nous avons discuté de choses insignifiantes. J'étais très intimidé et je ne savais pas quoi lui dire. Cette rencontre me troublait d'autant plus que, la veille, j'avais lu son premier roman, Les Armoires vides, et j'avais cru voir, à travers le caractère de l'héroïne Denise Lesur, sa relation difficile avec ses parents, la honte qu'elle ressentait parfois vis-à-vis d'eux, un croisement avec ma propre vie. Aux tables voisines, des garçons et des filles de ma génération. Regards et rires entendus que je traduisais par notre différence d'âge qui ne leur avait pas échappé. Il y a eu un long silence. Je peux rester de longues minutes en face de quelqu'un sans me sentir obligé de parler, juste en l'observant. Non seulement ne pas parler ne me dérange même plus mais c'est devenu un véritable vice que j'entretiens. Comme je ne sais pas meubler une conversation, j'engage toujours une lutte avec mon interlocuteur. J'essaie de l'entraîner sur mon propre terrain, vers le silence, là où je me sais invincible : si mon interlocuteur rompt le silence le premier j'ai l'impression d'avoir gagné. J'ai besoin de ces jeux, dont je suis le seul à connaître les règles, et de ces triomphes inutiles, sur les autres et sur moi-même, pour me rassurer.

Je regardais ses cheveux blonds tombant sur ses épaules, son visage très pâle, ses yeux cernés par de fines ridules, et, discrètement, sous son tailleur de velours vert, ses jambes croisées qui laissaient entrevoir la lisière dentelée de ses bas. J'écoutais ce qu'elle me disait, "je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que vous m'écrivez", et aussi, "vous ne me dites rien", sans réussir à discerner dans le ton s'il s'agissait d'un constat ou d'une interrogation. À ce moment, tout s'est mélangé dans ma tête : mes lettres, mon père resté seul dans l'appartement, ma timidité, le désir et la peur. Au fond de moi, c'est toute mon enfance qui s'échouait sur cette interrogation : "Vous ne me dites rien". Je me rappelle avoir eu envie de fuir. À la sortie du pub, elle m'a proposé de venir chez elle boire un autre verre. J'ai accepté aussitôt. Dans mes hypothèses les plus folles, je n'avais attendu que ce moment où elle ferait les premiers pas. En riant : "Ce n'est pas une proposition déshonnête, vous savez !" Dans la voiture, elle a mis des cassettes de chansons. À chaque fois qu'elle changeait de vitesse, sa main frôlait ma jambe.

Chez elle, dans le living, nous nous sommes assis dans des fauteuils assez éloignés l'un de l'autre. Elle s'est levée, approchée de moi et a passé sa main dans mes cheveux. J'ai appuyé ma tête sur son ventre, puis je me suis mis debout, la serrant violemment, dispensant mes caresses vigoureusement, sans obéir à un autre désir que celui malhabile et fougueux d'une frénésie semblable aux nuits où, seul dans mon lit, j'avais imaginé son corps. Elle m'a entraîné dans l'escalier montant à la chambre, s'est retournée vers moi pour m'embrasser, a éteint la lumière au milieu, comme si elle avait répété cette scène de nombreuses fois dans le passé, "pas si vite !".

[...].

Le lendemain matin, je suis repassé à l'hôtel Buci pour reprendre mes affaires. En me donnant la clef, le réceptionniste m'a souri d'un air de dire : "Toi, mon gars, tu t'es trouvé une nana". La chambre était restée telle que je l'avais laissée. Dans le train qui me ramenait à Rouen, je repassais les scènes de la nuit, j'essayais de me rappeler chaque moment, l'hôtel, le pub anglais, toutes ses phrases auxquelles je n'avais pas prêté attention sur le moment, son invitation sans laquelle rien ne se serait vraisemblablement produit. Il me fallait le temps de faire coïncider la correspondante inconnue à une silhouette, de relier l'écrivain à la femme. L'image ancienne brouillée, la réelle me paraissait forcément plus troublante. Je suis allé me rafraîchir dans les toilettes du train. Dans la glace, il y avait le reflet de mon visage, mes yeux cernés d'"homme". Je ne comprenais pas comment les autres avaient pu se vanter d'avoir fait ça la première fois. Le souvenir de la soirée me donnait plutôt le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur. Je me sentais lourd et sale. Je ne ressentais pas l'ivresse dont tous m'avaient parlé. Rien. L'impression que tout mon être resterait longtemps encore insensible au bonheur, comme si j'étais moi-même piqué au formol.

Maintenant, l'écriture me place dans la situation inverse de la rencontre — elle parlait, je me taisais —, en écrivant, je me tiens seulement un peu au-dessus du silence.

Je garde un souvenir confus de mon retour à Rouen, de ce que m'a dit mon père. Ce retour-là a été absorbé par tous les autres retours. Ces scènes se sont reproduites si régulièrement qu'il ne serait pas sincère d'en extraire une en particulier, je peux simplement décrire les traits généraux de l'ensemble de ces retours. Je le revois m'ouvrant la porte, me faisant entrer en silence, pressé que je lui relate mon week-end. Je n'ai jamais su lui avouer que je sortais avec une femme de son âge. Je prétextais dormir chez des amis qui habitaient Paris. Je préparais diverses réponses toutes faites dont j'avais ensuite à me justifier. Je me sentais tenu de lui faire un compte rendu détaillé de mon week-end (j'avais vu une pièce de théâtre, visité le musée de l'Orangerie, fait les magasins, été à la Bibliothèque nationale, etc.), je racontais des histoires à trous où la présence d'A. E. ne figurait jamais. Mon père me posait les questions d'usage sans jamais trop insister. Je pense qu'il a soupçonné ma liaison très tôt, mais qu'il préférait se taire pour préserver nos relations, fort de notre expérience commune qui avait commencé depuis ma naissance, et me considérant sans doute comme un bien qui lui reviendrait un jour.

Des semaines passées avec lui, je ne me souviens de rien, ou de tout, mais c'est finalement la même chose : un temps vide et plat. Le matin, il buvait son grand bol de café au lait et s'enfilait d'incroyables tartines en écoutant les informations sur Europe 1. La baguette de pain beurrée trempait dans le bol et auréolait la surface du café de graisse. La confiture de groseilles dégoulinait dans sa barbe. L'odeur forte imprégnait la cuisine pendant des heures. Je n'ai jamais rien pu avaler le matin malgré l'insistance de ma mère, "c'est bon de manger le matin, un médecin te le dirait". Si je m'écœurais de leur appétit, "on n'a pas la gale", ou encore "tu verras à l'armée". Il me semble que mes parents ont cessé de me fasciner depuis ces matins-là.

Le midi, je m'arrangeais pour aller acheter la baguette de pain dans une boulangerie rue de Crosne afin d'appeler A. E. d'une cabine longeant le boulevard des Belges. C'était toujours très difficile de se parler à cause de la circulation des voitures, intense pendant la pause de midi. Ça ne durait jamais très longtemps. Parfois, juste le temps d'une courte scène si l'un de nous deux n'était pas disponible le week-end suivant. Après, je n'étais jamais content de retrouver mon  père. J'aurais voulu être seul. Il fallait que je me réhabitue à lui, à son laisser-aller, il fallait lui faire la cuisine, la vaisselle, aller à la bibliothèque, assister aux cours, écrire une lettre d'amour pour A. E., entendre la jalousie de mon père au téléphone résonner entre les murs de ma chambre, accepter son reproche habituel, "elle n'a pas de goût ta baguette, on dirait du plâtre", il fallait écouter ses épopées de bureau, ses histoires avec ma mère, toutes ses histoires qu'il n'arrivait plus à gérer tout seul.

Le soir, je relisais les lettres d'A. E. Il n'y était pas question d'amour mais de tendresse érotique. Elle ne nous imaginait jamais dans un autre endroit que sa maison. Ses lettres commençaient souvent par ces mots : "Je nous revois". Elle nous revoyait la première fois quand elle avait mis sa main dans mes cheveux, elle nous revoyait dans le lit, la nuit, lorsque son chat avait dormi sur mon ventre et que je n'avais pas osé bouger, le matin, au petit déjeuner (je m'étais forcé à boire du café et manger pour ne pas paraître anormal), quand je l'avais vouvoyée sans le faire exprès. Ce besoin de décrire notre "première fois", sorte de brouillons raturés, toujours recommencés, d'un manuscrit dont il lui était impossible d'écrire une autre scène, m'attristait, il me laissait clairement entendre son refus d'envisager l'avenir avec moi.

D'abord, nous avions décidé de nous voir une fois par mois. Puis, chaque semaine. Le vendredi soir, mon père me regardait préparer mon sac. J'avais de la peine de devoir le laisser seul. Il essayait de ne pas paraître triste mais ses lèvres tremblaient. Il glissait un billet dans ma poche, "pour ton voyage". Mon envie de le quitter retombait alors d'un seul coup. J'avais le sentiment de n'être ni réellement avec lui ni avec elle, mais ballotté dans l'espace intermédiaire — le train — qui, dans un mouvement contraire d'allers et retours, me reliait à eux et m'en séparait.

Elle m'attendait gare Saint-Lazare. Au bout du quai 26, j'apercevais sa silhouette élancée et sa tête blonde qui émergeait nettement au-dessus des autres têtes. Elle m'embrassait rapidement sur la joue : "Je t'ai vu de loin". Aussitôt, nous cherchions un endroit isolé pour faire l'amour. Une fois, au dernier étage de la Sorbonne, debout, devant l'amphithéâtre Cauchy, dans le danger et la crainte d'être surpris ; une autre fois, dans une chapelle de l'église Saint-Sulpice, sous une peinture de Delacroix, La Lutte de Jacob avec l'Ange. Après, nous marchions dans les rues, à distance l'un de l'autre. De son sac, elle sortait un papier sur lequel elle avait noté le nom de plusieurs restaurants du quartier. C'est elle qui demandait la table et payait. J'étais gêné quand les serveurs posaient l'addition près de moi dans une soucoupe. Elle s'en saisissait alors immédiatement et sortait sa carte bleue : "Le féminisme a encore du travail devant lui". Je souffrais de cette dépendance, humilié qu'elle m'invite si souvent sans que je puisse moi-même le faire.

Au cinéma ou au théâtre, elle glissait sa main sous le manteau que j'avais posé sur mes genoux, et, sans me regarder, déboutonnait mon pantalon. Avec le recul, je me demande si ce n'est pas plutôt la situation qui était à l'origine de son excitation, l'obscurité d'où elle était libre d'imaginer les spectateurs sans visage dont on entendait le souffle discret, les acteurs qui partageaient sans le savoir l'intimité de nos ébats impudiques. Ces soirs-là, dans les salles que nous fréquentions, je supposais qu'elle devait éprouver non pas un désir particulier pour moi, mais un désir de situation.

Chez elle, j'étais entraîné dans la pièce où elle désirait faire l'amour. Elle ne se lavait pas avant le lendemain, "pour garder ton sperme". Elle me proposait un whisky et me recouvrait le corps d'un peignoir en m'enserrant de ses deux bras : "N'attrape pas froid". Il me semble que j'avais fait le trajet seulement pour connaître cela, le plaisir sexuel. Elle me racontait son enfance à Lillebonne, le dimanche où elle était avec ses parents, à vélo, dans la forêt de Grandcamp, et les avions qui avaient commencé de bombarder. Elle avait quatre ans. Son passé d'étudiante à Rouen, aussi. La chambre qu'elle occupait à la cité universitaire, rue d'Herbouville. Elle avait collé au mur une gravure découpée dans un journal qui s'appelait Le Couple : un homme et une femme fondus en un seul corps, tout en gardant leur silhouette respective. À côté, elle avait mis un paysage de Monet. Un soir, tard, en rentrant, avec "une peine de cœur", elle avait trouvé Le Couple décollé, tombé par terre. Elle avait pensé alors que jamais elle ne rencontrerait un homme avec qui elle vivrait une grande histoire d'amour partagée. La gravure de Monet représentait l'art pour elle : ce serait sa seule voie. C'était difficile de l'imaginer à cette époque, dans ce Rouen des années 60 que je n'avais pas connu, dans cette ville aux maisons à colombages, maintenant ravalées et repeintes, selon elle d'une couleur trop vive. Certains noms de rues avaient disparu, ainsi la rue Thiers ne s'appelait plus la rue Thiers, d'autres rues que je connaissais seulement...

 

© Philippe Vilain, in L'étreinte, Librairie Gallimard, passim, 1997.

 


 

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(Écrit le 23 octobre 1993 par Ph. Meyer - Mis en ligne le 11 novembre 2018 - 6276 hits)
Le côté de Guermantes (2)
(Écrit le 10 juin 1921 par M. Proust - Mis en ligne le 10 juin 2003 - 45952 hits)
Noms de pays : le pays
(Écrit le 22 février 1919 par M. Proust - Mis en ligne le 22 février 2006 - 46301 hits)

 

 

 

Trente
Glorieuses
"Les volets de la chambre étaient déjà fermés, les rideaux tirés, le lit impeccable. Des fleurs sur la table de nuit. Elle m'a dit de me déshabiller. Elle a enlevé sa veste de tailleur et a fait glisser sa jupe le long de ses jambes. Je me suis retrouvé tout nu devant elle, petit garçon laissant volontairement pendre mes mains tremblantes pour protéger mon sexe de son regard qui semblait me transpercer. J'éprouvais à la fois un désir irrépressible de lui faire l'amour et de la répulsion en découvrant son ventre, ses cuisses ceinturées par l'armature du porte-jarretelles, cette partie du corps affriolée de soie, ces dessous que, dans l'embrasure d'une porte mal fermée, j'avais parfois, malgré moi, entrevus sur le corps de ma mère".
Allo ? Docteur Freud ?

['Quatrième' de couverture]