Une bonne fortune (on en rencontre assez souvent lorsqu’on chine, même en amateur), m’a mis en présence d’un exemplaire en parfait état issu de la célèbre collection Classiques illustrés Vaubourdolle (Hachette) : "Saint-Exupéry – Pages choisies". Ce volume modeste (moins de 100 pages) se voulait évidemment introduction à l’œuvre du "pilote-écrivain", et propose, en les commentant, des extraits étendus de toutes les œuvres de cet auteur (du moins, celles connues jusqu’en 1956). J’ai choisi, ici, de me limiter aux textes que l’auteur de cette recension a retenus dans l'ouvrage posthume Citadelle. Ce qui est l’occasion d’un double hommage : à l’auteur que j’ai tant aimé dans mon adolescence (et au-delà), naturellement ; et par ailleurs à celui qui a réuni en volume, avec sympathie admirative et compétence sans égale ces extraits, le professeur Raoul Audibert, ancien élève de l’ENS, co-auteur du Lagarde & Michard XXe siècle.
Pour ne pas alourdir par trop ce fichier, je mets en ligne, à la même date, des compléments issus du même Classique illustré, sous la rubrique Cours & Leçons : "Saint-Ex, Citadelle - Compléments".

 

"Daigne faire l'unité pour ta gloire, en m'endormant aux creux de ces sables déserts où j'ai bien travaillé".

Saint-Ex

 

 

VI. L’ÉCHANGE

 

Et je m’en fus parmi mon peuple songeant à l’échange qui n’est plus possible lorsque rien de stable ne dure à travers les générations, et au temps qui coule alors, inutile, comme un sablier. Et je songeais : cette demeure n’est point assez vaste et l’œuvre contre laquelle il s’échange n’est point assez durable encore. Et je songeais aux pharaons qui se firent bâtir de grands mausolées indestructibles et anguleux et qui avancent dans l’océan du temps qui les use lentement en poussière. Je songeais aux grands sables vierges des caravanes dont quelquefois émerge un temple d’autrefois, à demi sombré et comme démâté déjà par l’invisible tempête bleue, voguant encore à demi, mais condamné. Et je songeais : il n’est point assez durable, ce temple avec sa charge de dorures et d’objets précieux qui ont coûté de longues vies humaines, avec ce miel enfermé de tant de générations, avec ces filigranes d’or, ces dorures sacerdotales contre lesquelles de vieux artisans se sont lentement échangés et ces nappes brodées sur lesquelles des vieilles tout au long de leur vie se sont lentement brûlé les yeux, et, une fois racornies, toussotantes, ébranlées déjà par la mort, ont laissé d’elles cette traîne royale. Cette prairie qui se déroule. Et ceux qui l’aperçoivent aujourd’hui se disent : "Qu’elle est belle, cette broderie ! Qu’elle est donc belle..." Et je découvre que ces vieilles ont filé leur soie dans leur métamorphose. Ne se sachant point aussi merveilleuses...

Mais il faut bâtir le grand caisson pour recevoir ce qui restera d’eux. Et le véhicule pour l’emporter. Car, moi, je respecte d’abord ce qui dure plus que les hommes. Et sauve ainsi le sens de leurs échanges. Et constitue le grand tabernacle auquel ils confient tout d’eux-mêmes.

Ainsi je les retrouve encore, ces lents navires dans le désert. Poursuivant encore leur voyage. Et j’ai appris ceci qui est essentiel : à savoir qu’il importe de bâtir d’abord le navire et de harnacher la caravane et de construire le temple qui dure plus que les hommes. Et désormais les voilà qui s’échangent dans la joie contre plus précieux qu’eux-mêmes. Et naissent les peintres, les sculpteurs, les graveurs et les ciseleurs. Mais n’espère rien de l’homme s’il travaille pour sa propre vie et non pour son éternité. Car c’est alors bien inutilement que je leur enseignerais l’architecture et ses règles. S’ils se bâtissent des maisons pour y vivre à quoi bon échanger leurs vies contre leurs maisons ? Puisque cette maison doit servir leur vie et rien d’autre. Et ils disent utile leur maison et ils ne la considèrent point pour elle-même mais pour sa seule commodité. Elle les sert et ils s’y occupent à s’enrichir. Mais ils meurent dépouillés car ils ne laissent d’eux ni la nappe brodée ni la dorure sacerdotale à l’abri d’un navire de pierre. Sollicités de s’échanger, ils ont voulu être servis. Et quand ils s’en vont, il n’est plus rien.

[C’est ainsi que me promenant parmi ceux de mon peuple dans le delta du soir, où tout se défait, je les ai considérés dans leurs vieux vêtements fripés sur le seuil de leurs humbles échoppes, se délassant de leur activité d’abeille, et je m’intéressais moins à eux qu’à la perfection du gâteau de miel auquel ils avaient tout le long du jour collaboré. Et je méditais devant l’un d’entre eux qui était aveugle et qui avait de plus perdu sa jambe. Si vieux, si moribond, tout geignant comme un vieux meuble chaque fois qu’il se remuait et qui répondait lentement car il était très vieux en âge et perdait la clarté des mots, mais qui devenait de plus en plus lumineux et clair et compréhensif dans l’objet même de son échange. Car de ses mains tremblantes il ajoutait encore son travail devenu élixir de plus en plus subtil. Et lui, s’évadant si merveilleusement de sa vieille chair racornie, devenait de plus en plus heureux, de plus en plus inattaquable. De plus en plus impérissable. Et, mourant, ne le savait point, les mains pleines d’étoiles...

Ainsi ont-ils travaillé toute leur vie pour un enrichissement sans usage, tout entiers échangés contre l’incorruptible broderie... n’ayant accordé qu’une part du travail pour l’usage et toutes autres parts pour la ciselure, l’inutile qualité du métal, la perfection du dessin, la douceur de la courbe, lesquelles ne servent à rien sinon à recevoir la part échangée et qui dure plus que la chair.

Ainsi vais-je le soir à pas lents parmi mon peuple et l’enfermant dans le silence de mon amour. Inquiet de cela seul qui brûle d’une vaine lumière, poète plein de l’amour des poèmes mais qui n’écrit point le sien, femme amoureuse de l’amour mais qui, ne sachant choisir, ne peut devenir, tous pleins d’angoisse, sachant que je les guérirais de cette angoisse si je leur permettais ce don qui exige sacrifice et choix et oubli de l’univers. Car telle fleur est un refus d’abord de toutes les autres fleurs. Et cependant à cette condition seulement elle est belle. Ainsi de l’objet de l’échange. Et l’insensé qui à cette vieille vient reprocher sa broderie, sous prétexte qu’elle eût pu tisser autre chose, préfère donc le néant à la création. Ainsi je vais, et je sens monter la prière sur les odeurs du campement où tout mûrit et se forme en silence, lentement, sans presque que l’on y songe. C’est dans le temps que baignent d’abord, pour devenir le fruit, la broderie ou la fleur.

Et au cours de mes longues promenades j’ai bien compris que la qualité de la civilisation de mon empire ne repose point sur la qualité des nourritures mais sur celle des exigences et sur la ferveur du travail. Elle n’est point faite de la possession mais du don. Civilisé d’abord l’artisan dont je parle et qui se recrée dans l’objet, et en revanche, éternel, ne craignant plus de mourir. Civilisé aussi celui-là qui combat et s’échange contre l’empire. Mais cet autre s’enveloppe sans bénéfice du luxe acheté chez les marchands, même s’il ne nourrit son œil que de perfection, si d’abord il n’a rien créé. Et je connais ces races abâtardies qui n’écrivent plus leurs poèmes mais les lisent, qui ne cultivent plus leur sol mais s’appuient d’abord sur les esclaves. C’est contre eux que les sables du Sud préparent éternellement dans leur misère créatrice les tribus vivantes qui monteront à la conquête de leurs provisions mortes. Je n’aime pas les sédentaires du cœur. Ceux-là qui n’échangent rien ne deviennent rien. Et la vie n’aura point servi à les mûrir. Et le temps coule pour eux comme la poignée de sable et les perd. Et qu’ai-je à remettre à Dieu en leur nom ?]

Ainsi ai-je connu leur misère quand se brisait le réservoir avant qu’il fût plein. Car la mort de l’aïeul devenu terre après s’être tout entier échangé n’est qu’une merveille et c’est l’instrument que l’on enterre désormais inutile. J’ai vu dans mes tribus ces enfants menacés de mort et qui s’essoufflaient sans rien dire, les yeux à demi clos, enfermant un reste de braise sous leurs cils immenses. Car il arrive que Dieu, semblable au moissonneur, fauche des fleurs mêlées à l’orge mûre. Et quand il ramène sa gerbe, riche de ses graines, il y trouve ce luxe inutile.

C’est l’enfant d’Ibrahim qui meurt, disait le peuple. Et je m’en fus de mes pas lents, ignoré d’eux, dans la demeure d’Ibrahim, sachant que l’on comprend au travers des illusions du langage si l’on s’enferme dans le silence de l’amour. Et ils ne prirent point attention à moi, occupés qu’ils étaient de l’écouter mourir.

On parlait bas dans la maison, on avançait en glissant les babouches comme s’il y avait là quelqu’un qui eût très peur et que le moindre son un peu clair eût fait fuir. On n’osait remuer ni ouvrir ni fermer les portes, comme s’il y eût là une flamme tremblante allumée sur l’huile légère. Quand je l’aperçus je vis bien qu’il était en fuite à cause du souffle court, à cause des petits poings fermés, cramponné qu’il était au galop de sa fièvre, à cause de ses yeux obstinément clos et qui se refusaient à voir. Et je les aperçus autour de lui qui cherchaient à l’apprivoiser comme l’on cherche à apprivoiser les petits animaux sauvages. On lui présentait comme en tremblant le bol de lait. Peut-être éprouverait-il le désir du lait et il s’arrêterait dans sa bonne odeur et il boirait. Et l’on communiquerait avec lui comme avec la gazelle qui broute dans la paume. Mais il demeurait tellement sérieux et impassible. Ce n’est point du lait qu’il lui fallait. Alors les vieilles tout doucement, tout doucement comme elles parlent aux tourterelles commençaient de chanter à voix basse telle chanson qu’il avait aimée — celle des neuf étoiles qui se baignent dans la fontaine — mais sans doute était-il trop loin, et il n’entendait pas. Il ne se retournait même pas dans sa fuite. Tellement infidèle de mourir. Alors on mendiait au moins de lui ce geste, ce coup d’œil que le voyageur sans ralentir jette à l’ami... un signe de reconnaissance. On le retournait dans son lit, on épongeait son visage en sueur, on le forçait de boire — et tout cela peut-être bien pour le réveiller de la mort.

Et je les abandonnai, occupés qu’ils étaient de lui tendre des pièges pour qu’il vécût. Oh ! si faciles à éventer par cet enfant de neuf ans. Et à lui tendre des jouets pour l’enchaîner par le bonheur. Mais sa petite main les repoussait inexorable quand on les plaçait trop contre lui comme celui-là écarte les broussailles qui ont ralenti son galop.

Et je m’en fus et me retournai vers le seuil. Il n’était là qu’un moment, une lueur, un aspect de la ville parmi d’autres. Un enfant appelé par erreur avait souri, avait répondu à l’appel. Il venait de se retourner vers le mur. Présence d’enfant déjà plus fragile qu’une présence d’oiseau... et je les laissai faire le silence pour apprivoiser l’enfant qui meurt.

Je cheminai le long de la ruelle. J’entendais à travers les portes réprimander les servantes. On mettait en ordre la maison, on faisait les bagages dans la maison pour la traversée de la nuit. Peu m’importait que la réprimande fût juste ou injuste. Je n’entendais que la ferveur. Et plus loin, contre la fontaine, une petite fille pleurait, le front bien enfoui dans son coude. Je posai doucement la main sur ses cheveux et renversai vers moi son visage, mais sans lui demander la cause de son chagrin, sachant bien qu’elle ne pouvait point la connaître. Car le chagrin est toujours fait du temps qui coule et n’a point formé son fruit. Il est chagrin de la fuite des jours, du bracelet perdu lequel est du temps qui s’égare, ou de la mort du frère laquelle est du temps qui ne sert plus. Et celle-là, quand elle aura vieilli, son chagrin sera chagrin du départ de l’amant, qui sera, sans qu’elle le sache, chemin perdu vers le réel et la bouilloire et la maison bien enfermée et les enfants que l’on allaite. Et le temps tout à coup coulera inutile à travers elle comme à travers le sablier.

Or voici qu’une femme apparut sur le seuil, radieuse et me regarda bien en face dans la plénitude de sa joie à cause de l’enfant peut-être qui s’était endormi, ou de la soupe parfumée ou d’un simple retour. Et ayant le temps tout à coup à elle. Et je passai devant mon savetier à la jambe unique occupé d’embellir de filigranes d’or ses babouches et je compris bien, malgré qu’il n’eût plus de voix, qu’il chantait :

— Qui y a-t-il, savetier, qui te rend si joyeux ?

Mais je n’écoutai point la réponse, sachant qu’il se tromperait et me parlerait de l’argent gagné ou du repas qui l’attendait ou du repos. Ne sachant point que son bonheur était de se transfigurer en babouches d’or.

[pp.37-42 - Les numéros des rubriques et des pages reprises font référence à ma propre édition de Citadelle, Gallimard, 1948. Entre [], les passages retenus par R. Audibert]

 

 


 

XXXIX. — LE SILENCE

 

Saint-Exupéry, dans de nombreuses pages de Citadelle, se montre méfiant à l'égard du langage, source de malentendus, instrument de "litiges inutiles". Jamais en effet, pour lui, le langage ne peut rendre compte de l'essentiel. Voilà pourquoi l'accord parfait de deux êtres, la compréhension du monde, la fin des questions que se pose l'homme ont pour signe le silence par quoi se traduit la certitude intuitive qui n'a pas besoin d'être exprimée.

 

Ne jamais craindre le chantage. Car si tu engages tout sur ce point de détail tu l’eusses engagé bientôt sur un autre point de détail et le premier eût été accordé sans bénéfice.
Ainsi de l’empire.

Il faut devenir pour comprendre. Cela explique l’orgueil de celui qui croit. Il éprouve le sentiment que le doute de l’autre ne signifie rien car l’autre ne "peut" pas comprendre.

Sache distinguer la contrainte de l’amour. Celui-là qui jure par moi et attend que je parle pour parler, celui-là ne m’intéresse point. Car je vais cherchant ma lumière parmi les hommes. Chanter en chœur est une chose. Mais autre chose est de fonder le chant. Et qui collabore dans la création ?

Car encore ce dilemme qu’il s’agit de lever : Il n’est de création que si tous collaborent et cherchent. Il n’est de création que quand le tronc de l’arbre est noué par l’amour. Mais il ne s’agit point de la soumission de chacun à tous, bien au contraire, mais de la direction du courant de sève, lequel établit les branchages comme un temple dans le ciel. Ici la même erreur que celle des logiciens qui remarquent le plan dans l’objet créé et croient que la création est née de lui, quand c’est par le plan qu’elle s’exprime. Alors que le plan est visage montré. Il s’agit de la soumission non de chacun à tous, mais de chacun à l’œuvre et chacun force les autres de grandir, peut-être même par l’acte de s’opposer. Et moi j’oblige à la création car s’ils reçoivent de moi seul, ils deviennent pauvres et vides. Mais c’est moi qui reçois d’eux tous et les voilà ainsi grandis de posséder comme expression ce moi qu’ils ont tellement grandi d’abord. Et de même que je prends dans les bras leurs agneaux, leurs chèvres, leurs graines et jusqu’aux murs de leurs demeures, pour les faire miens et les leur rendre, devenus don de mon amour, de même les basiliques qu’ils fondent...

Mais de même que la liberté n’est point la licence, ainsi l’ordre n’est point absence de liberté. (Je reviendrai sur la liberté).

[J’écrirai un hymne au silence. Toi, musicien des fruits. Toi, habitant des caves, des celliers et des granges. Toi, vase de miel de la diligence des abeilles. Toi, repos de la mer sur sa plénitude.

Toi, dans lequel, du haut des montagnes, j’enferme la ville. Ses charrois tus, ses cris et la sonorité de ses enclumes. Déjà toutes ces choses dans le vase du soir sont suspendues. Vigilance de Dieu sur notre fièvre, manteau de Dieu sur l’agitation des hommes.

Silence des femmes qui ne sont plus que chair où mûrit le fruit. Silence des femmes sous la réserve de leurs seins lourds. Silence des femmes qui est silence de toutes les vanités du jour et de la vie qui est gerbe de jours. Silence des femmes qui est sanctuaire et perpétuement. Silence où se joue vers demain la seule course qui aille quelque part. Elle entend l’enfant qui lui craque au ventre. Silence, dépositaire où j’ai tout enfermé de mon honneur et de mon sang.

Silence de l’homme qui s’accoude et qui réfléchit et reçoit désormais sans dépense et fabrique le suc des pensées. Silence qui lui permet de connaître et qui lui permet d’ignorer, car il est bon quelquefois qu’il ignore. Silence qui est refus des vers, des parasites, et des herbes contraires. Silence qui te protège dans le déroulement de tes pensées.

Silence des pensées elles-mêmes. Repos des abeilles car le miel est fait et ne doit plus être que trésor enfoui. Et qui mûrit. Silence des pensées qui préparent leurs ailes car il est mauvais que tu t’agites dans ton esprit ou dans ton cœur.

Silence du cœur. Silence des sens. Silence des mots intérieurs, car il est bon que tu retrouves Dieu qui est silence dans l’éternel. Tout ayant été dit, tout ayant été fait.
Silence de Dieu comme le sommeil du berger, car il n’est point de sommeil plus doux, malgré que semblent menacés les agneaux des brebis, quand il n’est plus ni berger ni troupeau, car qui saurait les distinguer, l’un de l’autre sous les étoiles quand tout est sommeil, quand tout est sommeil de laine.

Ah, Seigneur ! qu’un jour, engrangeant notre création  vous ouvriez ce grand portail à la race bavarde des hommes et les rangiez dans l’étable éternelle, quand les temps seront révolus, et enleviez, comme on guérit des maladies, leur sens à nos questions.]

Car il m’a été donné de comprendre que tout progrès de l’homme est de découvrir, l’une après l’autre, que ses questions n’ont point de sens, car j’ai consulté mes savants et ce n’est point qu’ils aient trouvé quelques réponses aux questions de l’année dernière — Seigneur ! mais qu’aujourd’hui les voilà qui sourient sur eux-mêmes, car la vérité leur est venue comme l’effacement d’une question.

Moi qui sais bien, Seigneur, que la sagesse ce n’est point réponse, mais guérison des vicissitudes du langage, je le connais pour ceux-là mêmes qui s’aiment et s’assoient les jambes pendantes sur le mur bas devant la plantation d’orangers, épaule contre épaule, connaissant bien qu’ils n’ont point reçu de réponse aux questions qu’ils posaient hier. Mais je connais l’amour, et c’est que nulle question n’est plus posée.

Et une à une, de contradiction dominée en contradiction dominée, je m’achemine vers le silence des questions et ainsi la béatitude.

O bavards ! Elles ont tellement abîmé les hommes.

Insensé qui espère la réponse de Dieu. S’Il te reçoit, s’Il te guérit, c’est en effaçant tes questions, de Sa main, comme la fièvre. Cela est.

Engrangeant un jour Ta création. Seigneur, ouvre-nous Ton vantail à deux portes et fais-nous pénétrer là où il ne sera plus répondu car il n’y aura plus réponse, mais béatitude, qui est clef de voûte des questions et visage qui satisfait.

Et celui-là découvrira l’étendue d’eau douce plus vaste que l’étendue des mers, et qu’il avait bien devinée à entendre le chant des fontaines, quand, les jambes pendantes, il s’asseyait contre elle qui cependant n’était que gazelle forcée à la course, et respirant un peu contre son cœur.

Silence, port du navire. Silence en Dieu, port de tous les navires.

 

[132-135]

 

 


 

LXXIX. — LE BONHEUR

 

[Vint celui-là qui contredit mon père :

— Le bonheur des hommes, disait-il...

Mon père lui coupa la parole :

— Ne prononce point ce mot chez moi. Je goûte les mots qui portent en eux leur poids d’entrailles, mais rejette les écorces vides.

— Cependant, lui dit l’autre, si toi, chef d’un empire, tu ne te préoccupes point le premier du bonheur des hommes...

— Je ne me préoccupe point, répondit mon père, de courir après le vent pour en faire des provisions, car, si je le tiens immobile, le vent n’est plus.

— Moi, dit l’autre, si j’étais le chef d’un empire, je souhaiterais que les hommes fussent heureux...

— Ah ! dit mon père, ici je t’entends mieux. Ce mot-là n’est point creux. J’ai connu, en effet, des hommes malheureux et des hommes heureux. J’ai connu aussi des hommes gras ou maigres, malades ou sains, vivants ou morts. Et moi aussi je souhaite que les hommes soient heureux, de même que je les souhaite vivants plutôt que morts. Encore qu’il faut bien que les générations s’en aillent.

— Nous sommes donc d’accord, s’écria l’autre.

— Non, dit mon père.

Il songea, puis :

— Car quand tu parles de bonheur, ou bien tu parles d’un état de l’homme qui est d’être heureux comme d’être sain, et je n’ai point d’action sur cette ferveur des sens, ou bien tu parles d’un objet saisissable que je puis souhaiter de conquérir. Et où donc est-il ?

"Tel homme est heureux dans la paix, tel autre est heureux dans la guerre, tel souhaite la solitude où il s’exalte, tel autre a besoin pour s’en exalter des cohues de fête, tel demande ses joies aux méditations de la science, laquelle est réponse aux questions posées, l’autre, sa joie, la trouve en Dieu en qui nulle question n’a plus de sens.

"Si je voulais paraphraser le bonheur je te dirais peut-être qu’il est pour le forgeron de forger, pour le marin de naviguer, pour le riche de s’enrichir, et ainsi je n’aurais rien dit qui t’apprît quelque chose. Et d’ailleurs le bonheur parfois serait pour le riche de naviguer, pour le forgeron de s’enrichir et pour le marin de ne rien faire. Ainsi t’échappe ce fantôme sans entrailles que vainement tu prétendais saisir. "Si tu veux comprendre le mot, il faut l’entendre comme récompense et non comme but, car alors il n’a point de signification. Pareillement je sais qu’une chose est belle, mais je refuse la beauté comme un but. As-tu entendu le sculpteur te dire : "De cette pierre je dégagerai la beauté ?" Ceux-là se dupent de lyrisme creux qui sont sculpteurs de pacotille. L’autre, le véritable, tu l'entendras te dire : "Je cherche à tirer de la pierre quelque chose qui ressemble à ce qui pèse en moi. Je ne sais point le délivrer autrement qu’en taillant". Et, que le visage devenu soit lourd et vieux, ou qu’il montre un masque difforme, ou qu’il soit jeunesse endormie, si le sculpteur est grand tu diras de même que l’œuvre est belle. Car la beauté non plus n’est point un but mais une récompense.

"Et lorsque je t’ai dit plus haut que le bonheur serait pour le riche de s’enrichir, je t’ai menti. Car s’il s’agit du feu de joie qui couronnera quelque conquête, ce seront ses efforts et sa peine qui se trouveront récompensés. Et si la vie qui s’étale devant lui apparaît pour un enfant comme enivrante, c’est au titre où t’emplit de joie le paysage entrevu du haut des montagnes quand il est construction de tes efforts.

"Et si je te dis que le bonheur pour le voleur est de faire le guet sous les étoiles, c’est qu’il est en lui une part à sauver et récompense de cette part. Car il a accepté le froid, l’insécurité et la solitude. L’or qu’il convoite, je te l’ai dit, il le convoite comme une mue soudaine en archange, car, lourd et vulnérable, il s’imagine qui est allégé d’ailes invisibles celui qui s’en va, dans la ville épaisse, l’or serré contre le cœur.

"Dans le silence de mon amour je me suis beaucoup attardé à observer ceux de mon peuple qui paraissaient heureux. Et j’ai toujours conçu que le bonheur leur venait, comme la beauté à la Statue, pour n’avoir point été cherché.

"Et il m’est toujours apparu qu’il était signe de leur perfection et de la qualité de leur cœur. Et à celle-là seule qui peut te dire : "Je me sens tellement heureuse", ouvre ta maison pour la vie, car le bonheur qui lui vient au visage est signe de sa qualité puisqu’il est d’un cœur récompensé.

"Ne me demande donc point à moi, chef d’un empire, de conquérir le bonheur pour mon peuple. Ne me demande point à moi, sculpteur, de courir après la beauté : je m’assiérai ne sachant où courir. La beauté devient ainsi le bonheur. Demande-moi seulement de leur bâtir une âme où un tel feu puisse brûler".]

 

(214-216]

 

 


 

CCXIX. — LE JARDINIER

 

J’ai désiré fonder en toi l’amour pour le frère. Et du même coup j’ai fondé la tristesse de la séparation d’avec le frère. J’ai désiré fonder en toi l’amour pour l’épouse. Et j’ai fondé en toi la tristesse de la séparation d’avec l’épouse. J’ai désiré fonder en toi l’amour pour l’ami. Et du même coup j’ai fondé en toi la tristesse de la séparation d’avec l’ami, de même que celui-là qui bâtit les fontaines bâtit leur absence.

Mais de te découvrir tourmenté par la séparation plus que par tout autre mal, j’ai voulu te guérir et t’enseigner sur la présence. Car la fontaine absente est plus douce encore pour qui meurt de soif qu’un monde sans fontaines. Et même si t’en voilà exilé au loin pour toujours, quand ta maison brûle tu pleures.

Je connais des présences généreuses comme des arbres, lesquels étendent loin leurs branches pour verser l’ombre. Car je suis celui qui habite et te montrerai ta demeure.

Souviens-toi du goût de l’amour quand tu embrasses ton épouse à cause que le petit jour a rendu leur couleur aux légumes dont tu installes sur ton âne la pyramide un peu branlante car tu te mets en route pour les vendre au marché. Ta femme donc te sourit. Elle demeure là sur le seuil prête, ainsi que toi, pour son travail, car elle balaiera la maison et lustrera les ustensiles et s’emploiera à la cuisson de ton repas, songeant à toi, à cause de tel régal dont elle mijote la surprise, se disant à soi-même : "Qu’il ne revienne pas trop tôt car il me gâterait mon plaisir à me surprendre..." Rien donc ne la séparé de toi bien qu’en apparence tu t’en ailles au loin et qu’elle souhaite ton retard. Et il en est pour toi de même, car ton voyage servira la maison dont il faut bien que tu répares l’usure et alimente la gaieté. Et tu as prévu sur ton gain quelque tapis de haute laine et, pour ton épouse, tel collier d’argent. C’est pourquoi tu chantes sur la route et habites la paix de l’amour, bien qu’en apparence tu t’exiles. Tu bâtis ta maison, à petits pas de ta baguette, en guidant l’âne, en réajustant les corbeilles, en te frottant les yeux car il est tôt. Tu es solidaire de ta femme mieux qu’aux heures d’oisiveté quand tu te tournes vers l’horizon, du seuil de chez toi, ne songeant même pas à te retourner pour savourer quoi que ce soit de ton royaume, car tu rêves alors d’un mariage lointain où tu souhaites de te rendre, ou de telle corvée, ou de tel ami.

Et maintenant que vous voilà mieux réveillés, s’il arrive à ton âne d’essayer un peu de montrer son zèle, tu écoutes le trot peu durable qui fait comme un chant de cailloux et tu médites ta matinée. Et tu souris. Car tu as choisi déjà la boutique où tu marchanderas le bracelet d’argent. Tu connais le vieux boutiquier. Il se réjouira de ta visite car tu es son meilleur ami. Il s’informera sur ta femme. Il te questionnera sur sa santé, car ta femme est précieuse et fragile. Il t’en dira tant de bien et tant de bien, et d’une voix si pénétrée, que le passant le moins subtil, rien qu’à entendre de telles louanges, l’estimerait digne du bracelet d’or. Mais tu pousseras un soupir. Car ainsi est la vie. Tu n’es point roi. Tu es maraîcher pour légumes. Et le marchand de même poussera un soupir. Et, quand vous aurez bien soupiré en hommage à l’inaccessible bracelet d’or, il t’avouera, de ceux d’argent, qu’il les préfère. Un bracelet, t’expliquera-t-il, avant tout se doit d’être lourd. Et ceux d’or sont toujours légers. Le bracelet a sens mystique. S’agit là du premier chaînon de la chaîne qui vous lie l’un à l’autre. Il est doux, dans l’amour, de sentir le poids de la chaîne. Au bras joliment soulevé, quand la main réajuste le voile, le bijou doit peser car il informe ainsi le cœur. Et l’homme te reviendra de son arrière-boutique avec le plus pesant de ses anneaux et il te priera d’essayer l’effet de son poids en le balançant les yeux fermés et en méditant sur la qualité de ton plaisir.

Et tu subiras l’expérience. Tu approuveras. Et tu pousseras un autre soupir. Car ainsi est la vie. Tu n’es point capitaine d’une riche caravane. Mais ânier d’un âne. Et tu montreras l’âne, lequel attend devant la porte et n’est guère vigoureux ! et tu lui diras : "Mes richesses sont si peu de chose que ce matin, sous leur fardeau, il a trotté". Le marchand donc poussera aussi un soupir. Et quand vous aurez bien soupiré en hommage à l’inaccessible bracelet lourd, il t’avouera des bracelets légers qu’après tout ils l’emportent par la qualité de la ciselure, laquelle est plus fine. Et il te montrera celui de ton souhait. Car depuis des jours tu as décidé, selon ta sagesse, comme un chef d’État. Il est à réserver une part des gains du mois pour le tapis de haute laine, et une autre pour le râteau neuf, une autre enfin pour la nourriture de tous les jours...

Et maintenant commence la danse véritable, car le marchand connaît les hommes. S’il devine que son hameçon est bien planté, il ne te rendra point de corde. Mais tu lui dis que le bracelet est trop coûteux et tu prends congé. Il te rappelle donc. Il est ton ami. À la beauté de ton épouse il consentira un sacrifice. L’attristerait si fort de se défaire de son trésor entre les mains d’une laideronne. Tu reviens donc mais à pas lents. Tu règles ton retour comme une flânerie. Tu fais la moue. Tu soupèses le bracelet. N’ont pas grande valeur s’ils ne sont point lourds. Et l’argent ne brille guère. Tu hésites donc entre un maigre bijou et la belle étoffe de couleur que tu as remarquée dans l’autre boutique. Mais il ne faut point non plus que tu fasses trop le dédaigneux, car s’il désespère de te rien vendre il te laissera t’éloigner. Et tu rougiras du mauvais prétexte dans lequel tu t’embrouilleras pour lui revenir.

Et certes, celui-là qui ne connaîtrait rien des hommes regarderait danser la danse de l’avarice, alors qu’elle est danse de l’amour et croirait, à l’entendre parler d’âne et de légumes, ou philosopher sur l’or et l’argent, la quantité ou la finesse, et retarder ainsi ton retour par de longues et lointaines démarches, que te voilà très loin de ta maison, alors que tu l’habites véritablement dans l’instant même. Car il n’est point d’absence hors de la maison ou de l’amour si tu fais les pas du cérémonial de l’amour ou de la maison. Ton absence ne te sépare point mais te lie, ne te retranche point mais te confond. Et peux-tu me dire où loge la borne au-delà de laquelle l’absence est coupure ? Si le cérémonial est bien noué, si tu contemples bien le dieu en lequel vous vous confondez, si ce dieu est assez brûlant, qui te séparera de la maison ou de l’ami ? J’ai connu des fils qui me disaient : "Mon père est mort n’ayant point achevé de bâtir l’aile gauche de sa demeure. Je la bâtis. N’ayant point achevé de planter ses arbres. Je les plante. Mon père est mort me déléguant le soin de poursuivre plus loin son ouvrage. Je le poursuis. Ou de demeurer fidèle à son roi. Je suis fidèle". Et je n’ai point senti dans ces maisons-là que le père fût mort.

De ton ami et de toi-même, si tu cherches ailleurs qu’en toi ou ailleurs qu’en lui la racine commune, s’il est pour vous deux, lu à travers le disparate des matériaux, quel que nœud divin qui noue les choses, il n’est ni distance ni temps qui vous puissent séparer, car de tels dieux en quoi votre unité se fonde, se rient et des murs et des mers.

[J’ai connu un vieux jardinier qui me parlait de son ami. Tous deux avaient longtemps vécu en frères avant que la vie ne les séparât, buvant le thé du soir ensemble, célébrant les mêmes fêtes, et se cherchant l’un l’autre pour se demander quelques conseils ou se délivrer de confidences. Et certes, ils avaient peu à se dire et bien plutôt on les voyait se promener, le travail fini, considérant sans prononcer un mot les fleurs, les jardins, le ciel et les arbres. Mais si l’un d’eux hochait la tête en tâtant du doigt quelque plante, l’autre se penchait à son tour et, reconnaissant la trace des chenilles, hochait la sienne. Et les fleurs bien ouvertes leur procuraient à tous les deux le même plaisir.

Or il arriva qu’un marchand ayant engagé l’un des deux, il l’associa pour quelques semaines à sa caravane. Mais les pillards de caravanes puis les hasards de l’existence, et les guerres entre les empires, et les tempêtes, et les naufrages, et les ruines, et les deuils, et les métiers pour vivre ballottèrent celui-là des années durant, comme un tonneau la mer, le repoussant de jardin en jardin jusqu’aux confins du monde.

Or voici que mon jardinier, après une vieillesse de silence, reçut une lettre de son ami. Dieu sait combien d’années elle avait navigué. Dieu sait quelles diligences, quels cavaliers, quels navires, quelles caravanes l’avaient tour à tour acheminée avec cette même obstination des milliers de vagues de la mer jusqu’à son jardin. Et ce matin-là, comme il rayonnait de son bonheur et le voulait faire partager, il me pria de lire, comme l’on prie de lire un poème, la lettre qu’il avait reçue. Et il guettait sur mon visage l’émotion de ma lecture. Et certes il n’était là que quelques mots car les deux jardiniers se trouvaient être plus habiles à la bêche qu’à l’écriture. Et je lus simplement : "Ce matin, j’ai taillé mes rosiers..." puis méditant ainsi sur l’essentiel, lequel me paraissait informulable, je hochai la tête comme ils l’eussent fait.

Voici donc que mon jardinier ne connut plus le repos. Tu l’eusses pu entendre qui s’informait sur la géographie, la navigation, les courriers et les caravanes et les guerres entre les empires. Et trois années plus tard vint le jour de hasard de quelque ambassade que j’expédiais de l’autre côté de la terre. Je convoquai donc mon jardinier : "Tu peux écrire à ton ami". Et mes arbres en souffrirent un peu et les légumes du potager, et ce fut fête chez les chenilles, car il te passait les journées chez soi, à griffonner, à raturer, à recommencer la besogne, tirant la langue comme un enfant sur son travail, car il se connaissait quelque chose d’urgent à dire et il lui fallait se transporter tout entier, dans sa vérité, chez son ami. Il lui fallait construire sa propre passerelle sur l’abîme, rejoindre l’autre part de soi à travers l’espace et le temps.

Il lui fallait dire son amour. Et voici que tout rougissant, il me vint soumettre sa réponse afin de guetter cette fois encore sur mon visage un reflet de joie qui illuminerait le destinataire, et d’essayer ainsi sur moi le pouvoir de ses confidences. Et — car il n’était rien en vérité de plus important à faire connaître, puisqu’il s’agissait là pour lui de ce en quoi d’abord il s’échangeait, à la façon des vieilles qui s’usent les yeux aux jeux d’aiguille pour fleurir leur dieu — je lus qu’il confiait à l’ami, de son écriture appliquée et malhabile, comme une prière toute convaincue, mais de mots humbles : "Ce matin, moi aussi, j’ai taillé mes rosiers..."]. Et je me tus, sur ma lecture, méditant sur l’essentiel qui commençait de m’apparaître mieux, car ils Te célébraient, Seigneur, se joignant en Toi, au-dessus des rosiers, sans le connaître.

Ah ! Seigneur, je prierai pour moi-même, ayant de mon mieux enseigné mon peuple. À cause que j’ai reçu de Toi trop de travail pour rejoindre en particulier tel ou tel que j’eusse pu aimer, et qu’il a bien fallu que je me sevrasse d’un commerce qui procure seul les plaisirs du cœur, car sont doux les retours ici et non ailleurs et les sons de voix particuliers et les confidences enfantines de telle qui croit pleurer son bijou perdu, quand elle pleure déjà la mort qui sépare de tous les bijoux. Mais tu m’as condamné au silence afin qu’au-delà du vent des paroles j’en entendisse la signification, puisqu’il est de mon rôle de me pencher sur l’angoisse des hommes dont j’ai décidé de les guérir.

Certes, tu m’as voulu économiser le temps que j’eusse usé en bavardage, et l’enfer des paroles sur le bijou perdu — et nul ne sortira jamais de ces litiges puisqu’il ne s’agit point ici d’un bijou mais de la mort — comme sur l’amitié ou sur l’amour. Car amour ou amitié ne se nouent véritablement qu’en Toi seul, et il est de Ta décision de ne me permettre d’y accéder qu’à travers ton silence.

Que recevrai-je, puisque je sais qu’il n’est point de Ta dignité, ni même de Ta sollicitude, de me visiter à mon étage et que je n’attends rien du guignol des apparitions d’archanges ? Car moi qui m’adresse non à tel ou tel, mais au laboureur comme au berger, j’ai beaucoup à donner mais je n’ai rien à recevoir. Et, s’il se trouve que mon sourire puisse enivrer la sentinelle, puisque je suis le roi et qu’en moi l’empire se noue qui est fait de leur sang, et qu’ainsi en retour l’empire à travers moi paie leur propre sang par mon sourire, qu’ai-je, Seigneur, à attendre du sourire de celle-là ? Des uns comme des autres je ne sollicite point pour moi l’amour, et peu m’importe s’ils m’ignorent ou me haïssent, à condition qu’ils me respectent comme le chemin vers Toi, car l’amour je le sollicite pour Toi seul dont ils sont — et dont je suis — nouant la gerbe de leurs mouvements d’adoration, et Te la déléguant, de même que je délègue à l’empire, non à moi, la génuflexion de ma sentinelle, car je ne suis point mur mais opération de graine qui de la terre tire des branchages pour soleil.

Me vient donc quelquefois, puisqu’il n’est point de roi pour moi qui me puisse rembourser par un sourire, et qu’il convient que j’aille ainsi jusqu’à l’heure où Tu daigneras me recevoir et me confondre avec ceux-là de mon amour, me vient donc, de temps à autre, la lassitude d’être seul, et le besoin de rejoindre ceux de mon peuple, car, sans doute, je ne suis point encore assez pur.

De juger heureux le jardinier qui communiquait avec son ami me vient donc parfois le désir de me lier ainsi, selon leur dieu, aux jardiniers de mon empire. Et il m’arrive de descendre à pas lents, un peu avant l’aube, les marches de mon palais vers le jardin. Je m’achemine dans la direction des roseraies. J’observe ici et là, et me penche attentif sur quelque tige, moi qui, midi venu, déciderai le pardon ou la mort, la paix ou la guerre. La survie ou la destruction des empires. Puis, me relevant de mon travail avec effort, car je me fais vieux, je dis simplement, en mon cœur, afin de les rejoindre par la seule voie qui soit efficace, à tous les jardiniers vivants et morts : "Moi aussi, ce matin j’ai taillé mes rosiers". Et peu importe, d’un tel message, s’il chemine ou non des années durant, s’il parvient ou non à tel ou tel. Là n’est point l’objet du message. Pour rejoindre mes jardiniers j’ai simplement salué leur dieu, lequel est rosier au lever du jour.

Seigneur, ainsi de mon ennemi bien-aimé que je ne rejoindrai qu’au-delà de moi-même. Et pour qui, car il me ressemble, il en est également ainsi. Donc je rends la justice selon ma sagesse. Il rend la justice selon la sienne. Elles paraissent contradictoires et, si elles s’affrontent, nourrissent nos guerres. Mais lui et moi, par des chemins contraires, nous suivons de nos paumes les lignes de force du même feu. En Toi seul, Seigneur, elles se retrouvent.

J’ai donc, mon travail achevé, embelli l’âme de mon peuple. Il a, son travail achevé, embelli l’âme de son peuple. Et moi qui pense à lui, et lui qui pense à moi, bien que nul langage ne nous soit offert pour nos rencontres, quand nous avons jugé, ou dicté le cérémonial, ou puni ou pardonné, nous pouvons dire, lui pour moi, comme moi pour lui : "Ce matin j’ai taillé mes rosiers..."

Car Tu es. Seigneur, la commune mesure de l’un et de l’autre. Tu es le nœud essentiel d’actes divers.

 

 

© Raoul Audibert (1905-1982), agrégé des Lettres 1932, Saint-Exupéry, Pages choisies – Classiques illustrés Vaubourdolle, Hachette, 1956.

 


 

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