Le narrateur vit un amour qui le rend heureux, et très malheureux. Cet amour est né sur les bords de la Méditerranée, au grand soleil, où le narrateur a le sentiment de commencer une vie nouvelle. Il y découvre de nouveaux cieux, une nouvelle terre, et ces nuits de l'été qui ne devaient pas être plus belles au Paradis terrestre, où l'odeur des garrigues, la fraîcheur des bois, la solitude et le silence mêlent leur poésie aux jeux de l'amour et de l'ombre... [Éditeur].

 

"J'ai repris ce cahier, où depuis quelques semaines je n'avais plus rien écrit. Écrire a toujours été le grand remède : je n'en suis, cette fois, ni plus sûr de moi, ni plus calme. J'ai donné à cet être le singulier pouvoir de me faire souffrir. Sans doute la trouverais-je une femme charmante, si je ne l'aimais pas". Quand je songe à l'expression de son regard, je me persuade que j'ai raison de l'aimer".

J. Cabanis

 

Bien avant le lever du jour, je vois assez loin dans la campagne deux lumières, toujours à la même place. Autour d'elles, la nuit, où ciel et terre se confondent. Je pense au Petit Poucet, qui vit ainsi la maison de l'ogre dans la forêt. Le jour s'annoncera tout à l'heure par le chant des coqs : ils poussent ensemble un premier cri, puis se taisent et s'assoupissent, sans doute, aussi longtemps que dure la nuit. Je n'irai jamais jusqu'à ces lumières, et ne sais ce qu'elles éclairent. Je ranime le feu, je m'assieds à ma table, et me dis une fois de plus que je devrais écrire ce qui m'est arrivé, depuis un an. L'automne est revenu, que j'aimais, et je n'aime plus l'automne.

 

J'ai repris le Port-Royal de Sainte-Beuve : six volumes, des notes, des scènes, beaucoup de portraits, un monde disparu qui n'est pas le mien mais qui me touche, c'est une bonne lecture au seuil de l'hiver, et dont jamais je ne me suis lassé. J'ai retrouvé hier soir, devant ce feu qui rougeoyait encore ce matin, M. de Saint-Cyran prisonnier à Vincennes. Il écrivait à sa nièce, qui était une enfant, et lui parlait de son petit chat qu'il fallait aimer, mais pour l'amour de Dieu. Les premiers solitaires arrivaient à Port-Royal. Ils montaient le soir sur les hauteurs des Granges, et parfois y chantaient complies : "pour que le mélange de nos voix, disaient-ils, témoigne de la joie de nos âmes". Bientôt M. d'Andilly viendrait dans cette solitude, et cultiverait des espaliers, poiriers de pompe et de plaisir, dira le petit Racine.
Il y a peu de semaines, l'été finissant, j'ai voulu suivre ses traces dans le vallon de Port-Royal. Je suis allé jusqu'à Magny, où contre les murs de l'église sont scellées des pierres tombales enlevées au Monastère. J'ai poussé jusqu'à Saint-Lambert. Les ossements des religieuses, et de ceux qui avaient cru reposer près d'elles, furent apportés en tombereaux ici, et vidés dans un trou. Sur le petit monument du cimetière de Saint-Lambert, j'ai posé une branche détachée d'un arbuste, et dont les feuilles à peine touchées par le proche automne étaient belles. Je me suis promené dans la vallée de Chevreuse. Le temps était le plus doux de l'année, les collines vertes et grises, et je croyais porter tout Port-Royal avec moi. Non sans doute l'Augustinus, la Fréquente Communion, et les traités de théologie et de combat qui firent tant de vacarme, mais les pénitents et les maîtres des Petites Écoles, la Mère Angélique, la Mère Marie des Anges dont la pierre tombale est à Magny, la longue clôture, le chœur, le chapitre, le cloître, ces bâtiments qui me sont si familiers, tant j'ai rêvé sur les gravures qui en restent. On y aperçoit chaque fois quelques religieuses, mais comme figées, retranchées déjà, et ailleurs. Je pense aussi aux amis lointains de nos messieurs, qui ne vinrent jamais à Port-Royal mais y vivaient par la prière, et souffrirent persécution dans leur province. L'évêque d'Alet, M. Pavillon, fut de ces quelques-uns que rien ne put abattre. Il avait trouvé un diocèse plein de désordre. Son prédécesseur avait une femme et des enfants, et se divertissait à voir danser. M. Pavillon restaura les bonnes mœurs. Il rétablit les pénitences publiques, et institua des régentes qui eurent la haute main sur la conduite des jeunes gens. Un garçon avait dansé avec une fillette et lui avait donné un baiser : M. Pavillon lui fit comprendre l'étendue de sa faute, puis "donner le fouet bien serré". L'évêché, la terrasse dominant la rivière où s'est promené et a médité M. Pavillon, le jardin où quelques arbres ont pu être plantés de sa main, tout est ouvert aujourd'hui à qui veut y venir : c'est un hôtel confortable où j'ai passé une nuit avec Gabrielle.

[...]

Que me fait donc l'histoire de Port-Royal ? Devant moi ce feu qui brûle n'est rien auprès des soleils du mois d'août, et l'odeur des bûches de pin ne vaut pas le parfum de toutes ces fleurs, dans le jardin de M. Pavillon. Nous avons quitté Alet par une route qui surplombe une gorge romantique. J'ai lu quelque part que M. Pavillon faillit y dégringoler, et se crut en grand péril. Il y fit élever un calvaire, que je n'ai pas vu. Nous allions vers la mer. Nous longions d'abord des montagnes assez hautes, et je disais à Gabrielle que nous traversions un paysage de Gustave Doré. Je lui parlais de ce Voyage aux Pyrénées, qu'il avait illustré, où il y a des ravins, des grottes, des ruines, des troupeaux de chèvres sur les pentes, des chapelles montagnardes, quelques fantômes, et beaucoup de touristes anglais avec des chapeaux invraisemblables, de grandes dents, et un alpenstock. Mais Taine et Gustave Doré, pour Gabrielle, c'était très loin. Elle me répondait :

— Oui, oui.

Je n'insistais pas. Les forêts de sapins et de mélèzes nous entouraient, nous couvraient de leur ombre, et je goûtais au passage leur fraîcheur. Elles s'écartaient parfois, rejoignaient les pentes, et laissaient entre elles et nous des prairies, dans les bas-fonds où les cascades devenaient ruisseaux. Sur les hauteurs, quelques restes de châteaux cathares, aux murs en forme de proue, qui avaient dû voir des massacres, de sublimes sacrifices et des bûchers. Gabrielle s'attendrissait toujours : elle aimait bien les Cathares. Elle m'assurait qu'ils s'embrassaient sur la bouche, ce que l'Inquisition n'avait pas toléré. Les forêts disparaissaient très vite, les pentes s'éloignaient et devenaient rocheuses, et la route traversait enfin un paysage de vignes sous le soleil. Les villages avaient d'étroites rues, des volets fermés, souvent une petite place avec des platanes où chantait le chœur des cigales, une fontaine, et sur la mairie un campanile. L'horizon s'abaissait, les rivières asséchées ne laissaient qu'un lit blanc, et de tous côtés des chemins se glissaient entre les vignes pour mourir au pied d'un cyprès. Cette chaleur du mois d'août, dans un pays où les arbres n'ont pas d'ombre, je l'avais toujours fuie avec horreur. Les vacances au soleil, le sable et la mer, c'est un lieu commun auquel j'avais jusque-là échappé : j'y venais donc, la quarantaine sonnée.

[...]

Il me semble que ces jours de l'automne finissant où nous avons eu nos premiers rendez-vous ont reculé vertigineusement dans le temps. Il y aura d'autres automnes, mais nous ne serons plus jamais ce que nous étions alors l'un pour l'autre. Certains beaux soirs rappelaient encore l'été. Je revois une clairière où nous avions fait halte, cernés de tout près par un rideau de sapins. La nuit était venue, et avec elle des étoiles et un croissant de lune. On n'entendait absolument rien, sinon la chute d'un torrent tout proche qu'on ne voyait pas, et de temps à autre un sifflement court, comme anxieux, qui devait être le chant d'automne d'un oiseau. Les sous-bois obscurs, le ciel noir, la masse des arbres, ce paysage apparu pour la première fois dans le Concert Champêtre de Giorgione, Dieu sait si au cours d'une vie nous l'avons souvent rencontré, et il ne devrait plus nous émouvoir. Mais il en est des arbres, d'une prairie qui se glisse jusque sous leurs branches les plus basses, et du silence des soirs avec le seul cri d'un oiseau, comme des sentiments que nous croyons trop connaître pour les éprouver à nouveau jamais : tout peut nous être rendu. Il avait suffi de Gabrielle près de moi.

— Ce sont ces moments, lui dis-je, qui devraient faire revivre les morts.


Elle me parla de sa mère, qui était morte quand elle était toute petite fille. Elle avait très bien compris ce que j'avais voulu dire.
Ce fut le dernier beau soir de l'automne. Toujours davantage à mesure que décembre approchait, nous roulions en voiture sous la pluie. Il neigeait quelquefois. Nous nous arrêtions dans une auberge, où nous étions toujours seuls. Nous réchauffions nos mains au feu de la cheminée. Qui serait venu jusqu'ici nous découvrir ? Par les fenêtres on ne voyait que les ténèbres, ou la neige que le vent collait aux vitres. Il devait exister ailleurs des villes où les lumières avaient chassé la nuit, (les trottoirs où l'on se hâte, des rangs de voitures qui avancent lentement, puis démarrent toutes ensemble, des trains traversant à grand bruit des faubourgs. La nuit entourait cette maison, et l'étranger qui aurait voulu en partir seul se serait égaré dans des chemins battus par le vent, qui semblaient ne mener à rien. On nous apportait du thé, du pain grillé chaud et épais, dont l'odeur me rappelait les goûters de mon enfance, à Bagnères. Si Gabrielle le désirait, nous dînions, et au fond de la salle une porte ouverte laissait voir un grand cuisinier tout en blanc, coiffé de son bonnet, les bras nus jusqu'au coude, le visage rouge, qui avait dû reprendre vie grâce à nous, affairé et heureux, et qui passait et repassait, portant une casserole de cuivre. Nous mangions du sanglier, des écrevisses, une omelette campagnarde. Gabrielle parlait beaucoup, et ce qu'elle racontait ne m'intéressait pas toujours, mais il y avait son joli visage, ses yeux, ce corps sous un chandail et un pantalon de velours. Nous repartions tard dans la nuit : au sortir de la forêt, sur un plateau si vaste, aride et désert que devaient y danser les sorcières de Macbeth, les phares éclairaient un portail, une allée qui tourne, et nous arrivions à L'Orée du Bois. J'y avais conduit aisément Gabrielle, la première fois. Je m'étais souvenu de ce qu'on m'avait dit, et j'avais cru en vérifier l'exactitude : rien n'était plus facile que de coucher avec Gabrielle. Or, je déchantai. Immobilité, silence, une sorte de rêverie et d'abandon indifférent qui confinaient à l'absence, pas un élan, pas même un regard qui eût pu faire croire que vous n'étiez pas complètement oublié, j'avais pensé rencontrer une hétaïre et me vis couché près d'une statue.

 

© José Cabanis (1922-2000), in Les jeux de la nuit, Gallimard, 1964, passim.

 


 

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José
Cabanis
"... Mais la nuit n'est pas seulement une promesse de bonheur : elle a ses fantômes, et Gabrielle un passé que le narrateur n'ignore pas, qu'elle lui raconte volontiers, qui semble même n'être pas mort, et qui se prolonge en continuels mensonges. Le narrateur doit convenir que rien n'est simple, et l'amour moins que tout : Gabrielle ne peut parler sans mentir, et il ne sait ni s'en accommoder, ni rompre. Les lumières d'un été heureux l'avaient trompé sans doute, et il avait cru trop vite qu'entre Gabrielle et lui tout serait clair et simple, définitif : l'amour est une apparition nocturne, qui se plaît dans les ténèbres, qui fuit et se refuse, qui n'a que faire de la clarté du jour.

[Éditeur]