J. Granarolo
Le mal
Dans une de ses chroniques du "Monde", M. Albert Dauzat exprimait naguère le regret que notre enseignement ne fît point une place plus importante à l'étude du vocabulaire, inséparable d'une solide culture générale. Ce propos me revenait à l'esprit comme j'interrogeais, il y a quelques jours, en français et en latin à l'oral du baccalauréat : un candidat — il n'était point sot ni émotif — à qui je demandais de relever dans quelques vers de Chénier un ou deux enjambements expressifs, m'indiqua des... inversions !
Encore n'y aurait-il que demi mal si le seul vocabulaire technique était déficient : il existe actuellement de petits instruments de travail, précis et commodes, tels que le "Vocabulaire de la Dissertation" d'Henri Bénac (Hachette, 1949), qui, s'ils étaient pratiqués par tous les élèves du second cycle, relèveraient vite sur ce point le niveau général.
Mais combien de candidats, à la langue usuelle pauvre et confuse, restent en panne devant une phrase latine ou de langue étrangère, dont ils aperçoivent pourtant le sens ! ou bien lâchent dans leurs compositions françaises les plus ridicules non-sens ! Ce n'est pas uniquement dans les mauvaises copies qu'un examinateur désireux de composer un sottisier du baccalauréat ou de tout autre examen, recueille les "perles" les plus dignes de rehausser son "florilège". C'est qu'à la source des énormités les plus inattendues il y a souvent une certaine logique stimulant une juvénile imprudence : manque-t-il tellement de logique l'élève — j'ai vu le cas récemment — qui, en quête d'un seul mot pour désigner les élèves d'une section littéraire, lâche : "Nous autres, littérateurs..." ? Et cet autre qui, ne retrouvant pas dans sa mémoire — ou ne l'y ayant jamais enregistré — le terme "précurseurs", mais ne voulant pas employer le mot "antérieurs" qui ne rendait pas sa pensée, écrit : "les écrivains antécédents" ? Le mal ne date pas d'aujourd'hui : déjà en 1931 M. Mornet dénonçait éloquemment, dans les copies d'examen, de trop fréquentes confusions de ce genre (Journal des Candidats : "Comment faire une dissertation littéraire"), et il prescrivait : "Il n'y a qu'une règle pour les éviter : la prudence... Se défier de tout terme qui n'est pas familier... Défiance, prudence et simplicité."
Les remèdes classiques
On ne saurait mieux dire, et l'on ne verrait rien, à ajouter à de tels conseils, si c'était là peur la jeunesse qualités faciles à concilier avec la fougue et l'expansion qui lui sont propres. À force de multiplier les appels à la prudence, les conseils de défiance — et quel maitre ne s'y voit contraint ? on court le risque de décourager certains élèves, d'en rendre quelques autres timorés ou ternes : le remède peut, clans certains cas, être pire que le mal. Il y a bien les corrections à grand renfort d'encre rouge. Mais, si complètes, si pertinentes qu'elles soient, leur impression, malheureusement, s'efface vite dans le cerveau des élèves sollicité par tant de choses, et, à la première occasion, ils retombent dans les mêmes bévues.
En principe, l'adolescent qui a le goût de lire et qui s'astreindrait à suivre dès le 1er cycle un programme méthodique de lectures graduées, devrait acquérir assez vite un vocabulaire plus étendu et plus nuancé que ceux de ses camarades qui ne lisent guère que leurs manuels. Mais ce principe semble de moins en moins vérifié par les faits. L'attention au mot, la mémoire verbale (laissons de côté les éphémères prouesses de la récitation) deviennent qualités exceptionnelles. Doit-on s'en étonner, en notre siècle utilitaire et pressé, tourné vers le concret et l'immédiat, et où, en toute chose, le respect de la forme tend à paraître aux jeunes un luxe inutile une perte de temps ? Cet état d'esprit où les adultes ont leur part de responsabilité (que de parents négligent de surveiller le langage de leurs enfants, voire de châtier leur propre langage devant leurs enfants !) est aussi néfaste pour les sciences que pour les lettres : fait significatif, les professeurs de sciences se plaignent autant que leurs collègues de lettres des impropriétés d'expressions — et je ne parle pas seulement des termes techniques ! qui obscurcissent devoirs et exposés d'élèves.
Si les conseils purement négatifs sont une arme à deux tranchants, si les corrections les plus méticuleuses ont souvent un effet peu durable, si des lectures, même vastes et bien conduites, ne redressent guère la situation, quel est donc le remède ? Un remède à appliquer évidemment dans le 1er cycle : en seconde ou en première, il est trop tard, et l'on ne pourrait d'ailleurs y intéresser les élèves.
Sans méconnaître l'importance pour l'enrichissement du vocabulaire, de deux exercices traditionnels, la dictée suivie de questions (cf. un très probant exemple dans le n° 1 de "L'Information Littéraire", page 38, deuxième colonne, 1°) et l'explication de textes, reconnaissons que tel n'est pas le but unique, ni même le but principal de ces deux exercices.
Ne mentionnons que pour mémoire l'étude systématique et abstraite de familles de mots : lexicologie coupée de la vie, déconseillée à juste titre par les programmes.
Quant à l'amendement, sous forme d'exercice collectif improvisé, de phrases entachées de tours impropres, d'à-peu-près, de locutions mal venues, il ne peut porter ses fruits qu'à l'occasion des corrigés de rédactions : alors seulement on tranche dans le vif, et il est facile de fouetter l'amour-propre chez les intéressés appelés à se défendre comme chez leurs camarades invités à la critique.
Formule nouvelle
Mais à notre époque qui voit s'affirmer, aussi bien dans l'enseignement traditionnel que dans les classes nouvelles, le succès des méthodes actives, il convient, nous semble-t-il, de faire alterner avec les exercices traditionnels des exercices d'un nouveau genre, inspirés de certains jeux d'esprit. Des pédagogues réputés n'ont-ils pas depuis longtemps signalé par exemple la valeur éducative des mots croisés ? Et dans son discours à la distribution des prix du Concours Général du 11 juillet dernier, M. le Ministre de l’Éducation Nationale a pu dire : "On a compris la valeur éducative du jeu". — Une publication qui a, comme toute chose humaine, ses admirateurs et ses détracteurs (il ne s'agit nullement ici d'épiloguer une fois de plus sur la formule des Digests : la querelle remonte au moins aux Adages d’Érasme !...) m'a personnellement suggéré, par sa rubrique intitulée "Enrichissez votre vocabulaire", un type d'exercice pour classes de 4e ou 3e, auquel d'autres collègues ont peut-être, qui sait ? déjà songé de leur côté eux aussi (il serait ridicule en ce domaine de prétendre réellement innover) , mais dont je puis en tout cas attester et le succès auprès des élèves et la durable efficacité, contrôlée à des intervalles de plusieurs mois.
Voici comment en peut procéder pratiquement. Dans le "Reader's Digest", chaque mot est suivi, on le sait, de quatre définitions A, B, C, D, dont une seule (ou deux plus rarement) est la bonne. Je fais tracer au tableau et sur cahiers cinq colonnes, reproduire dans la première les mots étudiés et, dans les autres, les définitions A, B, C, D. Il va sans dire que je suis le seul à avoir en mains le numéro de "Sélection" et que je me suis bien gardé de prévenir la classe du numéro que j'apporterais. D'ailleurs, il est facile de se passer de la revue et de bâtir soi-même, sur son modèle, un exercice de vocabulaire, mais centré autour d'un thème déterminé, plus en rapport avec les besoins immédiats des élèves : en relation, par exemple, avec le classique qu'on est en train d'étudier ou qu'on va étudier (cf. infra).
La classe est appelée à voter à mains levées en faveur de l'une ou l'autre des quatre définitions, et rien n'est plus suggestif que ce scrutin : ce n'est point toujours la majorité qui a raison, loin de là ! Quelle gloire pour la petite minorité courageuse qui parfois est seule à être dans le vrai !
Nous abordons alors l'épreuve capitale : l'auto-critique de ceux qui se sont égarés. Supposons que ce soient les partisans du sens C qui aient vu juste : quand j'ai confirmé leur opinion à la fois par l'étymologie et par l'usage, je prie tour à tour ceux qui ont voté pour les sens A, B et D de tâcher de trouver les mots qui répondent exactement à ces définitions (souvent des paronymes du mot étudié) et qu'ils ont confondus avec le mot étudié. Ils y parviennent en général sans trop avoir besoin d'être guidés, tant l'émulation reste grande : petite fiche de consolation pour les vaincus de tout à l'heure ! et, pour tous, incontestable enrichissement : qu'il s'arrête au "Pré-bac" ou pousse jusqu'au "Bac", notre lycéen n'oubliera plus, par exemple, que pasticher (cf. les excellents conseils de Ch. Nodier aux jeunes écrivains) ou parodier (cf. tout Rabelais) sont autrement honorables que plagier, carambolage que carambouillage, rétrospectif que rétrograde, etc... Et s'il est amené un jour à faire son apologie, il ne se croira pas, pour autant, parvenu à l'apogée de sa carrière !...
Application à l'étude d'un classique
On conviendra qu'il n'est pas mauvais, avant d'aborder la lecture de "L'Avare", de s'assurer si les élèves ont quelque notion des aspects particuliers de l'avarice qui se dénomment ladrerie, lésine, usure. il serait imprudent, à notre avis, de se reposer uniquement sur le contexte (ou sur les notes du bas des pages !) du soin d'éclairer les jeunes esprits sur la valeur précise de ces termes qu'ils sont appelés à rencontrer dans toutes les scènes importantes de la pièce. Or un exposé dogmatique préjudiciel ex cathedra risque fort de manquer son but. Recourons à notre "jeu".
| Mots étudiés |
A |
B | C | D |
| I. Ladrerie |
Brigandage | Léproserie | Garde-manger | Avarice généralisée |
| II. Lésine |
Action de nuire |
Épargne sordide sur |
Sécrétion des |
Blessure inquiétante |
| les moindres choses |
conifères | |||
| III. Usure |
Action d'user de |
Action d'user |
Détérioration due |
Action de prêter de |
| quelque chose |
quelque chose |
à l'usage |
l'argent à un taux | |
| illégal et exorbitant | ||||
Remarques.
1. L'ordre des définitions est ad libitum. S'arranger simplement pour que les acceptions justes ne soient pas toujours à la même place.
2. Plusieurs définitions peuvent être exactes pour le même mot : c'est le cas de B et D pour I, de C et D pour III. Et, bien entendu, il est permis aux élèves de voter pour les deux, chaque fois que le cas se présente
3. L'élaboration des définitions fausses s'inspire, entre autres, de deux sources d'erreurs fréquentes chez les jeunes (et les adultes !) :
a) Les fausses étymologies : pour I, A (latro) et C (lard) ; pour II, A (léser) et D (laedo, supin laesum ; et lésion) ;
b) Les confusions paronymiques, des plus étourdies (C de II : résine) aux presque excusables (A de III : usage).
4. Préciser, à propos des définitions justes, l'étymologie, quand du moins elle est de nature à frapper les imaginations :
Par exemple ladre, forme populaire de Lazare, le pauvre couvert d'ulcères de l’Évangile (cf. lazaret et lazarone) : d'où l'homme rongé par une avarice aussi envahissante et répugnante que la lèpre (sens propre de ladre : lépreux) ; lesina (italien), même mot que le français alène (germanique alisma) : la Compagnie de la lésine était une association d'avares qui raccommodaient eux-mêmes leurs souliers.
Indiquer les dérivés s'il y en a : ex. lésiner, lésinerie, lésineur, et leur emploi. Et signaler le synonyme de lésineur : avaricieux.
Demander enfin à la classe de composer des phrases où entreront ces divers mots.
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