Albert Jacquard s'efforce, ici, de se mettre à la portée d'élèves de Terminale, afin de développer devant eux des concepts pas spécialement faciles à aborder. Il le fait avec un sens pédagogique particulièrement développé. Et son traitement du problème philosophique "Théorie et expérience" est particulièrement éclairant. Jacquard vulgarise sans la moindre vulgarité.

 

 

 

Préface

 

Ce livre est le prolongement d'une rencontre, ma rencontre en janvier 1995 avec les élèves des classes de terminale d'Albi. Ils étaient réunis au théâtre municipal, à l'initiative d'Huguette Planés, professeur de philosophie au lycée Rascol. Le thème qu'elle m'avait demandé de traiter devant eux était bien ambitieux : "Vers une humanité adulte". À vrai dire, devant ces jeunes si attentifs, dont les interrogations sont si diverses, dont l'inquiétude est si torturante, je n'avais cherché qu'à apporter un peu de lucidité sur la réalité de notre monde. Une lucidité qui, dans l'immédiat, ne leur donne guère de raisons de se réjouir : ils sont à l'âge où la société devrait les accueillir à bras ouverts ; or elle se présente face à eux comme une forteresse bouclée, cadenassée, où on ne leur propose de pénétrer qu'en acceptant les contorsions d'un parcours sinueux imposé.

 

 

Leur désarroi est d'autant plus dramatique qu'ils entrent dans une humanité dont les conditions de vie et de survie viennent de se transformer. Je suis né sur une planète portant deux milliards d'hommes ; eux appartiennent à une humanité qui en compte six, et en comptera probablement dix lorsqu'ils auront atteint mon âge. Lorsque je suis né, aucun avion n'avait encore traversé l'océan ; aujourd'hui, New York est à moins de quatre heures de Paris. Les moyens de destruction utilisés au cours de l'horrible « Grande Guerre » semblaient effroyables, mais ils paraissent aujourd'hui bien dérisoires face aux fusées nucléaires dont nous disposons. Que ce soit l'effectif des hommes ou leurs pouvoirs, tout est différent. Comment retrouver des repères lorsqu'on est plongé dans un tel bouleversement apparent ?

Encore n'est-ce là que le moins important ; car la transformation la plus décisive est celle de notre regard sur le monde, ce monde qui nous entoure et dont nous faisons partie. En moins d'un siècle, la science a totalement renouvelé les concepts de temps, de matière, de vie, de hasard, de personne — ces concepts qui sont l'objet, depuis longtemps, de la réflexion philosophique. La science nous a appris que l'univers n'était pas stable, qu'il avait une origine — le big bang — ; elle nous a montré que tous les êtres dits "vivants" se construisaient à partir d'une information inscrite au moyen d'un code unique sur une molécule d'ADN ; elle nous a fait pénétrer dans le mystère des particules élémentaires dont le comportement défie notre logique. Certes, ce renouvellement est dérangeant pour notre confort intellectuel, mais il est à la source d'un émerveillement, d'une « nouvelle alliance » entre le monde et l'homme. C'est de la recherche de cette voie autre que j'ai parlé aux lycéens d'Albi.

N'est-ce pas déjà faire de la philosophie ? Car la philosophie, en retenant un questionnement émerveillé devant le monde, devant l'homme, devant l'être, devant la conscience d’être, incite à l'insolence face au carcan des conventions conformismes. Elle est le meilleur rempart contre la barbarie. Or cette barbarie s'insinue sournoisement dans notre société, par mille canaux.

Pour mener cette lutte, les philosophes ont aujourd'hui besoin du renfort de toutes les disciplines, et particulièrement des disciplines scientifiques. Si la philosophie est un combat contre l'ignorance, elle ne peut pas ignorer la science dont c'est tout autant la fonction. Il n'est guère raisonnable de présenter l'un sans l'autre les deux membres de cet attelage. Malheureusement, dans ce monde qui se transforme, où l'important est la capacité à imaginer, à inventer, l'enseignement ne s'est pas adapté à nos besoins nouveaux et à nos connaissances nouvelles. La philosophie reste séparée de la science.

Huguette Planès a mis tant de conviction à m'exposer la nécessité de les allier, qu'elle m'a convaincu de participer à un dialogue où le généticien se prêterait au questionnement du professeur de philosophie. Quelles réponses apporterait-il aux questions traditionnelles de la philosophie?

Voici l'aboutissement de ce dialogue.

 

Je m'y suis prêté d'autant plus volontiers qu'est vif chez moi le besoin du questionnement, de l'échange, de la mise au point d'un regard scrutateur sur le monde, sur les autres, sur moi-même. De ce questionnement, je suis avide comme d'une drogue; mais une drogue bénéfique dont l'effet est de m'ouvrir au monde, au contraire des drogues destructrices qui enferment dans une sensation fugitivement agréable et solitaire.

Ce besoin ne m'a pas été apporté seulement par des personnages catalogués comme "philosophes" ; ce mot désigne trop souvent une corporation, avec ses mécanismes d'entrée, ses rites de passage, ses querelles internes, ses règles de préséance. De l'extérieur, je respecte leurs exigences, mais elles ne me concernent pas. Ceux qui m'ont introduit au pays de Socrate étaient parfois mathématiciens — Henri Poincaré démontrant l'impossibilité de résoudre le problème des "trois corps" —, parfois peintres — Van Gogh communiquant son vertige devant un bouquet de tournesols —, parfois poètes — Rimbaud faisant partager son besoin d'absolu —, parfois musiciens — Schubert confrontant la jeune fille à la mort —, parfois mystiques — François d'Assise s'adressant d'égal à égal à sa petite sœur l'eau —, et parfois aussi, soyons juste, philosophes professionnels.

Lorsque Huguette Planès m'a proposé d'écrire avec elle ce livre, j'ai retrouvé mon enthousiasme d'élève ; face aux questions qu'elle, le professeur, me posait, j'ai tenté de répondre en utilisant ce que mon parcours de vie — qui est loin d'être celui d'un philosophe — a déposé en moi. Pour bien marquer que je ne prétendais pas explorer le domaine de la philosophie dans son ensemble, mais simplement y parcourir quelques sentiers, nous avons décidé de présenter ce dialogue sous la forme d'un abécédaire; le choix des thèmes a quelque chose de délibérément arbitraire, aléatoire, partiel; certains n'y figurent que pour respecter les contraintes de l'alphabet (ainsi l'entrée « Koweït »); innombrables sont ceux qui manquent. Ce livre est donc moins fait pour être lu de A à Z que pour faciliter quelques promenades sans but, au gré des questions rencontrées; il ne s'adresse pas aux spécialistes de la philosophie mais aux non-philosophes désireux de rechercher un sens à ce monde qui semble n'en guère avoir et qui offre plus de raisons d'incertitude que de motifs d'affirmations.

 

En formulant ces réponses, je me suis adressé spontanément, sans toujours en avoir conscience, à l'adolescent que j'ai été, à qui je voudrais tant expliquer ce qu'alors je n'avais pas compris et qu'il aurait été si important que je comprenne.

Toi qui as cet âge de l'adolescence, que je ne regrette pas de ne plus avoir, peut-être n'as-tu ouvert ce livre qu'en raison d'un prochain examen, un quelconque bac qui affiche la philo à son programme. J'aimerais que mon dialogue avec Huguette Planès te soit utile non seulement pour préparer cette épreuve, mais pour faire progresser ta réflexion personnelle. Oublions ces examens qui agissent comme des aimants pernicieux en orientant les efforts vers ce qui permet la "réussite". En réalité, ils ne sont que des évènements anecdotiques, de peu d'importance à côté de l'enjeu essentiel : construire cet outil fabuleux qu'est notre intelligence. Avec les scientifiques, les philosophes sont, pour cette prodigieuse aventure, parmi les aides les plus précieux.

Quelle chance tu as, toi qui entres sur une terre des hommes où tout est à repenser, à réorienter, à recréer! Mais avant d'agir, il faut s'informer, il faut regarder avec lucidité une réalité pas toujours agréable, il faut prendre conscience de la possibilité, mais aussi de la difficulté, de transformer cette réalité. Chacun peut y contribuer ; l'important est de se sentir en charge du monde de demain

 

 

Théorie et expérience

 

 

"Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique"
Gaston Bachelard, (in La formation de l’esprit scientifique, 1938, chapitre 1er).

 

 

Doit-on opposer théorie et expérience comme on opposerait l'abstrait et le concret ? Cette opposition résiste-t-elle à l'examen ?

 

Théorie et expérience sont deux phases alternées d'un même cheminement qui résulte de notre désir — peut-être est-ce le propre de l'homme — de comprendre le monde qui nous entoure et dont nous faisons partie. Le point de départ est un constat : tel événement se produit ; par exemple, régulièrement une boule brillante s'élève dans le ciel avant de redescendre. Puis vient l'interrogation : Cette boule est-elle aujourd'hui la même qu'hier ? La réponse est arbitraire ; on peut admettre qu'elle est chaque fois nouvelle, cela conduit à une théorie qui n'est pas absurde : une puissance inconnue, un dieu peut-être, forge durant la nuit cette boule et la lance chaque matin dans le ciel. La réponse est si satisfaisante que l'interrogation s'arrête là. On peut aussi admettre, autre théorie, que cette boule est toujours la même, il faut alors trouver la réponse à de nouvelles questions : Où se cache-t-elle durant la nuit ? Pourquoi revient-elle chaque matin ? Pourquoi son parcours évolue-t-il au cours de l'année ? La théorie estimée la meilleure est celle qui permet de répondre au plus grand nombre de questions, qui explique donc le plus grand nombre de faits d'expérience.

Ces faits sont perçus, analysés différemment à mesure que la théorie évolue. Car, et c'est le point essentiel, nous ne voyons pas le monde avec nos yeux, nous le voyons avec nos concepts. Nos yeux reçoivent des photons(1) plus ou moins chargés d'énergie, c'est notre cerveau qui, à partir de cette perception, invente le concept de soleil. C'est lui qui, contre l'évidence, fait de ce soleil une étoile parmi d'autres, alors que son apparence est si différente. Il n'y a pas de rait d'observation en soi, il n'y a qu'un constat résultant du jeu entrelacé de nos sens et de notre réflexion, de l'expérience et de la théorie.

 

Vous donneriez alors raison à Descartes(2), contre l'empirisme, dans sa limeuse analyse du morceau de cire : quand la cire que je vois, que je sens, a fondu et qu'elle s'est transformée en une substance qui n'a ni la couleur, ni la forme, ni l'odeur de la première, pour savoir que c'est de la cire, et la même cire, Il me faut la "concevoir" ; la "voir" ne suffit pas. Pourquoi l'expérience ne suffit-elle pas ?

 

Il est clair que la cire fondue n'est pas la même "chose" que la cire dure. Que voulons-nous dire en affirmant que c'est la moine cire? Que les constituants de ces deux choses sont identiques. Ce qui a changé est l'ensemble des interactions entre ces constituants. Ces notions de constituants et d'interactions sont des notions que nous procure la théorie, par exemple la théorie atomique. Appeler "cire" des objets aussi dissemblables que la cire solide et la cire liquide résulte d'une activité mentale consistant à négliger ce qui les différencie et à privilégier ce que, par notre capacité d'abstraction, nous leur connaissons de commun.

Connaissance qui est, selon le mot de Paul Claudel, une "co-naissance". C'est une naissance. À la fois ma naissance au monde, dans lequel je m'incorpore à mesure que je le comprends, et la naissance en moi d'un monde métaphorique de l'inaccessible réalité, un modèle, comme nous disons aujourd'hui. Ces deux naissances sont l'aboutissement d'un travail de la raison à partir des données fournies par nos sens.

C'est ainsi que nous forgeons des idées. Nous confrontons les conséquences de ces idées avec les informations que l'univers veut bien nous donner sur lui-même, et nous constatons une étrange cohérence. "Le miracle, c'est qu'il n'y ait pas constamment des miracles", "Ce qui est incompréhensible, c'est que l'univers soit compréhensible", ont dit Poincaré et Einstein. Oui, l'ajustement entre notre logique et les phénomènes naturels semble presque trop parfait; mais ce n'est peut-être que provisoire, ou le résultat d'une tautologie.

 

La raison ne peut-elle voir que ce qu'elle produit elle-même ? Le réel ne résiste-t-il pas ?

 

La raison s'empare de ce que les sens lui apportent pour échafauder une théorie, c'est-à-dire une explication globale de faits apparemment sans lien. La chute d'une pomme est un fait; le mouvement de la Terre autour du Soleil est une théorie devenue un fait par l'accumulation des preuves en sa faveur. La raison s'empare de cet ensemble pour proposer une explication valable aussi bien pour la pomme que pour les planètes : la gravitation universelle.

Il vient un jour où un fait supplémentaire (le mouvement du grand axe de la trajectoire de Mercure) met la théorie globale en défaut. Cette résistance du réel est source d'une explication globale nouvelle, la "relativité générale".

 

Qu'est-ce qui distingue un fait "brut" d'un fait scientifique ? La Terre tournait autour du Soleil bien avant que Copernic ne l'affirme, ce fait existait donc avant qu'on ne le maîtrise ?

 

Un fait ne reste "brut" que lorsqu'il n'est pas entré dans la conscience d'un homme. Dès qu'il est l'occasion d'une réflexion humaine, il devient l'objet d'une manipulation qui, si elle se conforme à certaines règles, peut être qualifiée de "scientifique".

 

Quelles règles ?

 

Un concept est scientifique s'il peut être correctement défini et relié aux concepts définis antérieurement. Ainsi, la "force" est un concept scientifique relié aux concepts de masse et d'accélération ; en revanche, les concepts d'intelligence ou de beauté ne sont pas scientifiques.

Une hypothèse est la proposition d'un lien entre des concepts ; elle contribue à l'élaboration d'une théorie. Celle-ci est scientifique si elle se prête à la confrontation avec les faits.

 

C'est-à-dire, si elle permet de les prévoir; ce qui suppose que la nature obéit à des lois.

 

L'habitude a été prise de présenter comme une "loi" le lien entre divers paramètres exprimé par une formule mathématique. L'exemple le plus classique est celui de la loi de Newton liant la force d'attraction qui se manifeste entre deux corps à leurs masses et à leur distance. De même, les lois de Mendel précisent les fréquences des divers génotypes(3) dans la descendance d'un couple, et la loi de Hardy-Weinberg le lien entre les fréquences des génotypes et les fréquences des gènes dans une population. 

Ce terme "loi" fait référence à une attitude juridique et donne l'impression que les objets sont soumis à une décision arbitraire de la nature ; la formule mathématique qui explicite la loi est perçue comme une décision prise par un tribunal qui aurait pu trancher autrement. En réalité, ces lois ne sont que la conséquence logique, nécessaire, des concepts adoptés pour décrire le réel.

Ainsi l'apport de Mendel n'est nullement dans les fameuses proportions apprises par les candidats au bac; il est dans le concept de la double commande génétique de chaque caractéristique et du partage aléatoire des gènes lors de la production des gamètes(4). Les proportions évoquées en sont une conséquence, au prix de quelques hypothèses qu'il est important d'expliciter.

Le danger le plus grave de la référence constante à des lois est de décrire le monde réel comme une accumulation désordonnée de phénomènes, chacun affublé d'une notice de fonctionnement. La science n'est plus que le déchiffrement laborieux de ces notices.

L'unité profonde du cosmos est camouflée derrière un bric-à-brac de processus aussi divers que les vieux objets d'un grenier. Combien d'étudiants ont compris que l'ensemble de tous les événements qui se produisent dans l'univers peut se ramener au jeu de quatre interactions fondamentales ? Toutes les lois mises en évidence ne sont que les conséquences de leurs actions enchevêtrées.

Enfin, le mot "loi" a souvent été utilisé par certaines sciences sociales comme cache-misère de leur pauvreté conceptuelle ; il apporte une façade de scientificité qui peut faire illusion. Le refus des étrangers a ainsi été justifié par la "loi du seuil de tolérance", comme s'il s'agissait d'une réalité universelle contre laquelle il est impossible de lutter.

Il serait sans doute de bonne gestion de la langue de laisser le mot "loi" aux juristes et d'éviter de l'utiliser dans des exposés scientifiques.

 

Cela a-t-il pour conséquence qu'il faut remettre en cause le déterminisme ?

 

Le déterminisme est l'hypothèse selon laquelle les processus en jeu dans l'univers sont tels que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Sans cette hypothèse, il n'y a guère de science possible.

Mais la difficulté est de décrire avec une précision suffisante ces "causes". Certains processus sont tels que la sensibilité aux conditions initiales empêche pratiquement toute prévision à long terme : c'est ce que nous révèle le théorème de Poincaré sur le mouvement de trois corps soumis à l'attraction newtonienne. De plus, les causes en jeu peuvent déjouer, par leur nature même, la recherche d'une description rigoureuse de l'état de l'univers à un instant donné ; tel est le cas des phénomènes ondulatoires. Force est alors de remplacer la vision déterministe par une vision probabiliste.

 

Pour laquelle la confirmation expérimentale devient essentielle. Quel rapport la science conserve-t-elle finalement avec la réalité ?

 

Il faut distinguer l'expérience, qui est la somme des observations des phénomènes que spontanément la nature nous présente, de l'expérimentation, qui est l'observation du monde réel lorsque nous le soumettons à des conditions voulues et dirigées par nous.

Dans tous les cas, une théorie qui ne peut être confrontée à de telles observations ne peut prétendre être en accord avec la réalité. Elle est l'objet de foi, non de raison.

 

Une théorie rationnelle confirmée par l'expérience : définiriez-vous ainsi la vérité scientifique ?

 

Le mot "vérité" est surtout utilisé par les mathématiciens non pas pour affirmer que leur discours est en conformité avec le monde réel, mais pour constater qu'aucune erreur ne s'est glissée dans la succession de leurs déductions. Le "vrai" semblait être le complémentaire du "faux". Nous savons depuis Gôdel* qu'une troisième catégorie s'insère entre ces deux termes, "l'indécidable".

 

Qu'est-ce qu'une preuve ?

 

Une théorie est "prouvée" lorsque les déductions qu'elle permet sont conformes avec ce que nous révèlent l'expérience ou les expérimentations. Mais cette preuve n'est valable que sous réserve des résultats d'autres observations encore à faire.

Selon vous, quels sont les plus grands savants du XXe siècle ? Les plus grandes découvertes ? Les vraies "révolutions" ?

Les plus grands : ceux qui ont renouvelé les concepts — Einstein, Poincaré, Bohr, Heisenberg, Crick et Watson, Prigogine... — et ceux qui ont su faire profiter l'humanité de leur lucidité — Oppenheimer, Rostand, Bachelard...

Les vraies révolutions ont été les remises en cause de la nature de la matière (physique quantique), du temps (relativité restreinte puis générale), de l'entropie (structures dissipatives), de la vie (complexité).

 

En tant que savant, quelle "foi" vous anime ?

 

La seule affirmation pour laquelle je peux dire : "Je la crois", est que l'univers a effectivement une existence, même si cette existence ne peut être prouvée.

Pour le reste, je pense que le verbe "croire" devrait être répudié. Il ne s'agit pas, pour vivre, de croire, mais d'adhérer à un programme de vie, individuel ou collectif.

Quelles sont les croyances, les opinions, les idées qui empêchent le progrès de la connaissance ?

L'opposition religion-science est un terrible blocage dû à une mauvaise conception du rôle d'une religion. Celle-ci ne devrait pas avoir pour rôle de nous demander de croire à une quelconque vérité, plus ou moins révélée, mais nous proposer un projet pour faire évoluer la société des hommes. La science satisfait notre besoin de compréhension du réel et se met au service du projet adopté. Elles ne sont pas plus en conflit qu'un volant désignant la direction ne l'est avec un moteur permettant d'avancer.

Notes

 

(1) Photon : quanton (objet dont traite la physique quantique manifestant soit le comportement corpusculaire, soit un comportement ondulatoire) spécifique de la lumière, véhicule des interactions électromagnétiques.
(2) Descartes, Méditations métaphysiques (deuxième méditation).
(3) Ensemble du matériel génétique porté par un individu et représentant sa formule héréditaire, liée à la fécondation.
(4) Cellules reproductrices mâles ou femelles dont le noyau ne contient qu'un seul chromosome de chaque paire, et qui peuvent s'unir au gamète de sexe opposé mais non se multiplier seules.

 

© Albert Jacquart (1925-2013) et Huguette Planès (1949-), in Petite philosophie à l'usage des non-philosophes, Calmann-Lévy, 1997

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

 


 

 

Compléments

 

 

1.- Glossaire

 

Bachelard, Gaston (1884-1962). Après avoir été longtemps surnuméraire aux PTT, il a enseigné les sciences et la philosophie. Son œuvre comporte deux volets : la poésie et la science. Il a analysé les "obstacles" épistémologiques qui sont à l'intérieur de la pensée et convoqué la "philosophie du non" pour marquer son apport à une dialectique de la connaissance qui refuse tout dogmatisme et toute conception figée de la raison. Il a réhabilité l'imaginaire comme créateur de réalité. Son apport fondamental est d'avoir analysé les "obstacles" épistémologiques qui sont à l'intérieur même de la pensée c'est-à-dire toutes les représentations empêchant une science donnée de poser correctement les problèmes à un moment donné.

 

Bergson, Henri (1859-1941). Le point de départ de sa philosophie est la découverte de la durée. Il oppose un temps abstrait au temps réel qu'il nomme "durée". La durée est le temps concret, le temps qualitatif, le temps hétérogène à la différence du temps abstrait, quantitatif, homogène, mesuré et calculé des physiciens. La durée présente trois caractères principaux : la continuité, l'indivisibilité et le changement. Elle est donc imprévisible, et c'est en elle que réside la liberté.

 

Bohr, Niels Henrik David (1885-1962). Physicien danois. Il a établi le principe de complémentarité, selon lequel un objet quantique ne peut à la fois être décrit en termes d'ondes et de particules.

 

Crick, Francis (1916-2004) et Watson, James (1928-). Biologistes britanniques qui ont découvert la structure en double hélice de l'acide désoxyribonucléique (prix Nobel 1962).

 

Descartes, René (1596-1650). Philosophe français. Il est en quête d'une vérité certaine, qu'on ne puisse remettre en doute. Or, ni l'existence des choses ni la nécessité des démonstrations scientifiques ne résistent à l'épreuve du doute. La première certitude qui résiste au doute est celle de la pensée : cogito, "je pense". Pour que le doute soit possible, il faut d'abord quelqu'un qui doute : le doute suppose la pensée qui suppose à son tour un sujet existant qui la pense : "Je pense donc je suis". La présence immédiate à soi du sujet pensant, c'est-à-dire la conscience, devient ainsi le fondement de toute vérité possible.

 

Einstein, Albert (1879-1955). Physicien allemand naturalisé américain. Il est l'auteur de la théorie de la relativité dans laquelle il révise profondément les concepts d'espace et de temps et établit l'équivalence de la masse et de l'énergie (E = mc2). Il lutta très activement contre la prolifération des armes nucléaires.

 

Fermat, Pierre de (1601-1665). Mathématicien français. On ignorait jusqu'à une période récente si son "dernier théorème" était exact car sa démonstration ne nous est pas parvenue.

 

Galois, Évariste (1811-1832). Mathématicien français. Il a fait des recherches sur le rôle des "groupes" dans la résolution dans les équations algébriques. Il est mort en duel à l'âge de vingt ans. La nuit qui précéda son duel, il résuma, dans sa lettre à Auguste Chevalier, sa théorie des équations algébriques. La notion de "groupe" a pris une place très importante dans l'algèbre moderne.

 

Gödel, Kurt (1906-1978). Logicien et mathématicien américain, il est l'auteur de deux théorèmes selon lesquels une arithmétique non contradictoire ne saurait former un système complet, car la non-contradiction constitue dans ce système un énoncé indécidable.

 

Lacan, Jacques (1901-1981). Médecin psychiatre et grand psychanalyste. Il fonde en 1964 l'École freudienne de Paris, qu'il dissout en 1980 et remplace par la Cause freudienne.

 

Newton, Isaac (1642-1727). Physicien, mathématicien et astronome anglais. Il découvrit la loi de l'attraction universelle.

 

Oppenheimer, Julius Robert (1904-1967). Physicien américain, auteur de travaux sur la théorie quantique de l'atome. Il joua un grand rôle dans les recherches nucléaires.

 

Pascal, Blaise (1623-1662). Né à Clermont-Ferrand. Dès l'âge de dix-sept ans, il publie un essai de géométrie, et en 1642 il fait construire l'une des premières machines à calculer. Il correspond avec Pierre de Fermat au sujet de la "règle des partis", question qui est à l'origine du calcul des probabilités.

 

Poincaré, Henri (1854-1912). Mathématicien français de première importance. Il a découvert les fonctions fuchsiennes.

 

Prigogine, Ilya (1917-2003). Chimiste et philosophe belge (d'origine russe). Il a mis en lumière la valeur créative des phénomènes aléatoires. Il a construit une nouvelle méthodologie (La Nouvelle Alliance) pour la démarche scientifique.

 

Prométhée. Un des Titans. Il déroba le feu aux dieux, qui se le réservaient, et l'apporta aux hommes.

 

Riemann, Bernhard (1826-1866). Mathématicien allemand. Il a développé l'idée d'une géométrie dans laquelle on ne peut mener par un point aucune parallèle à une droite. C'est Lobatchevski (Nikolaï Ivanovitch, 1792-1856), mathématicien russe, qui le premier avait exposé l'idée d'une géométrie non euclidienne (dite géométrie "imaginaire" ou "pangéométrie").

 

Rostand, Jean (1894-1977). Biologiste, auteur de livres sur la place de la biologie dans la culture humaniste.

 

Russell, Bertrand (1872-1970). Professeur à Cambridge, il consacre sa vie à la réflexion théorique sur la logique, les mathématiques et la philosophie de la connaissance. Il participe également à l'action politique : en 1914, il est pacifiste et s'oriente vers un socialisme humaniste, libéral et laïque. Il écrit de nombreux ouvrages dont Signification et Vérité (1940).

 

 

2.- Questions essentielles abordées par A. Jacquard

 


Autrui
Biologie
Bonheur
Conscience (et inconscient)
Démographie
Espace-temps
Éthique
Fraternité
Génétique
Hitler
Imagination
Justice et droit
Koweït Liberté
Mathématiques (et logique)
Nature, culture
Origine
Pouvoir, état
Quotient intellectuel
Religion
Sagesse (ou philosophie)
Technique
Théorie et expérience
Utopie
Vérité
W (et la langue française)
X (l'inconnue)
Yin et yang
Zénon d'Élée

 

 

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Petite
Philosophie
"Le monde des hommes est entré dans une phase de bouleversements sans précédent. Tout a changé en quelques décennies, dans nos pouvoirs comme dans nos savoirs. Nos repères ont disparu, les certitudes ont fait long feu, comme les idéologies de tous bords. Il est urgent de mettre de l'ordre dans nos connaissances ; c'est à cette condition seulement que nous pourrons avoir prise sur la société de demain.
Dans ce livre construit sous la forme d'un abécédaire, Albert Jacquard s'efforce de donner aux questions essentielles — autrui, le bonheur, la liberté, la sagesse, etc.— une réponse claire, concise, lucide, qui renouvelle l'interrogation philosophique.
Qu'on la lise de A à Z, ou qu'on la feuillette au gré de la curiosité, cette Petite Philosophie à l'usage des non-philosophes permettra à chacun de mieux comprendre la société et soi-même, de tracer la limite entre ce que nous pouvons savoir et ce que nous ignorerons sans doute toujours.

Albert Jacquard a écrit de nombreux ouvrages sur la science et sur la société, qui sont autant de best-sellers. Il plaide sans relâche en faveur d'une éducation qui mettrait à la portée de tous les acquis du savoir. Ni la science ni la philosophie ne doivent devenir l'apanage de quelques-uns : c'est sa conviction la plus profonde. Il a publié chez Calmann-Lévy : J'accuse l'économie triomphante (1995) et Le Souci des pauvres (1996).
Huguette Planès est professeur de philosophie au lycée La Pérouse d'Albi. Par ses questions sans complaisance, elle a permis à Albert Jacquard d'aller plus loin dans sa propre réflexion
".

[Quatrième de couverture de l'ouvrage]