En quoi "Alcools" correspond-il à son titre ?
En 1913, le titre Alcools pouvait sembler relativement provocant. Remplaçant le premier titre projeté : Eau de vie, d'un symbolisme plus clair, plus traditionnel, il correspondait à l'intention de nouveauté et de rupture qui avait fait placer Zone en tête de l'ouvrage.
Certes, ce titre s'inscrivait dans une tradition symboliste ; celle qui avait été inaugurée par le Enivrez-vous de Baudelaire ("De vin, de poésie ou de vertu a votre guise, mais enivrez-vous"), par le Bateau ivre de Rimbaud ou le souhait d'un dérèglement de tous les sens de la Lettre d'un voyant.
Les poèmes d'Alcools sont-ils aussi brûlants, excitants ou déchaînés que le titre l'annonce ?
Appellerions-nous Alcool le Pont Mirabeau ou la Chanson du mal-aimé ?
En quel sens Alcools correspond-il à son titre?
I. - LES RÉFÉRENCES LITTÉRALES À L'ALCOOL, À L'IVRESSE
Certes, Apollinaire a voulu introduire ce thème dans son livre au propre et au figuré puisqu'il figure dans le premier et le dernier poème.
Après avoir erré la nuit dans les bars de Paris, dans Zone, le poète déclare :
"Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois connue une eau de vie".
Et dans Vendémiaire, à la fin du recueil :
"Je suis ivre d'avoir bu tout l'univers
• • • • • • • • • • • • • • • • •
Écoutez mes chants d'universelle ivrognerie".
Les tavernes, les cafés, les brasseries, les auberges et les caveaux parsèment l'œuvre à travers les différents poèmes : tavernes aux chansons tchèques de Zone, cafés "gonflés de fumée" à Paris pour le mal-aimé, brasseries des morts de Munich ou, à Cologne, de Maritzibill, la prostituée, auberge triste du Luxembourg dans le Voyageur, caveau maudit où il rencontra André Salmon, baquets pleins de vin parfumé des Rhénanes...
Les images poétiques ont souvent trait à l'alcool et à l'ivresse :
"Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire". — Rhénane.
"Les verres tombèrent, se brisèrent". — Mariage d'André Salmon.
"Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme". — Nuit rhénane.
Ces images sont parfois plus élaborées :
"Soirs de Paris ivres du gin Flambant de l'électricité" — Mal-aimé.
"Cavalerie des ponts, nuits livides de l'alcool,
Les villes que j'ai vues vivaient comme des folles" — Le Voyageur.
Et ces échanges entre le sens littéral et le sens figuré semblent bien correspondre à une double expérience du poète. D'abord un être bohème sous certains aspects, gourmand (le Palais de Rosemonde), épris des biens de la terre et des franches lippées. Mais aussi, au sens figuré, un être avide et passionné de la vie.
II. EN EXPLORANT LES SENS FIGURÉS D'ALCOOL ET D'IVRESSE, VOYONS COMMENT LE RECUEIL "ALCOOLS" Y CORRESPOND
1° Dans l'inspiration.
a) L'alcool peut évoquer la soit le désir, la passion de consommer.
D'après le témoignage de ses amis, cela correspond bien à une attitude d'Apollinaire devant la vie. Bien des poèmes expriment cette soif : le poète "boit" les villes différentes, il "boit" les cultures et les légendes diverses, il "boit" le philtre de l'amour.
"Et tout ce qui tremblait dans tes yeux de mes songes
Qu'un seul homme buvait..." — Un soir.
Dans Vendémiaire, déjà cité, surtout :
"Tu boiras à longs traits tout le sang de l'Europe
L'univers tout entier concentré dans ce vin".
... Je vous ai bu et ne fus pas désaltéré
Mais je connus dès lors quelle saveur a l'univers".
Curiosité enthousiaste, désir ample et intense, c'est donc le premier aspect d'Alcools qui, au figuré, justifie son titre. On pense aux deux sens du "trinch" rabelaisien.
b) L'alcool éveille aussi l'idée d'un excitant, la recherche d'un paroxysme.
Le modernisme d'Apollinaire, après celui de Marinetti, va dans ce sens. Il faut se griser de la réalité moderne. C'est toute la poésie vibrante de la rue de Zone, c'est l'hymne à l'aviation. C'est l'ivresse du Voyage, mouvement et trépidation :
"Les villes que j'ai vues vivaient comme des folles"
c) Alcool de la vie, mais aussi alcool de la poésie dans l'expérience d'Apollinaire. L'image du feu rejoint celle de l'alcool. L'enthousiasme embrase le poète et son humanité peut s'immoler à ce feu, pour que, tel le phénix, il renaisse dans son être poétique. C'est Le Brasier et Fiançailles.
"Flamme je fais ce que tu veux
• • • • • • • • • • • • • • • • •
Il n'y a plus rien de commun entre moi
Et ceux qui craignent les brûlures" — Brasier.
d) L'effet de l'alcool, c'est l'ivresse en tant qu'ouverture sur un monde autre ; il y a rupture avec le monde habituel et la pensée logique. Apollinaire se peint dans la deuxième partie de Zone errant à travers la ville, ouvert à des impressions dépressives chaotiques. La Maison des morts abolit la frontière du réel et du merveilleux. Le monde de Salomé mêle toutes les époques historiques. L'alcool du rêve poétique paraît agir sur le poète pour le dépayser. La rupture, l'incohérence apparente caractérisent certains poèmes :
"Le grand Pan, l'amour, Jésus-Christ
Sont bien morts et les chats miaulent
Dans la cour je pleure à Paris".
2° "Alcools", au niveau de l'expression.
Une ivresse verbale correspond au dionysisme des sensations et des sentiments. Apollinaire a toujours eu le goût des mots rares et éprouvé quelque boulimie verbale (nous pensons encore à Rabelais, mais aussi à Céline) ; Argyraspide, dendrophore, hématidrose, pantaure, otelle, ces mots surgissent, inattendus, dans les poèmes.
Les refrains apparaissent comme un succédané de l'alcool, qui engourdissent et dépaysent.
"Voie lactée, ô sœur lumineuse"...
ou
"Moi qui sais des lais pour les reines..."
ou même :
"Vienne la nuit, sonne l'heure..."
Les brusques ruptures de ton consacrent un état alogique :
"C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur" — Zone.
Ou l'intervention des Cosaques Zaporogues dans la Chanson du mal-aimé
Les images-choc participent du même insolite.
"Soleil cou coupé"
, à la fin de Zone, ou :
"C'est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat" — Les Fiançailles.
Enfin la suppression de la ponctuation va dans le même sens. Le rythme prend une valeur prépondérante par rapport à la syntaxe.
Nous sommes plongés dans un monde où les images, les idées s'enchaînent selon les sentiments et une certaine musicalité.
III. APPRÉCIATION
Au terme de cette analyse qui tend à justifier, pour des raisons diverses, le titre d'Alcools, nous devons introduire quelques réserves :
1° Une certaine incohérence propre à l'ivresse est souvent un procédé plus qu'un jet d'inspiration.
Le Dossier d'Alcools publié par M. Michel Decaudin nous permet de voir, dans une première version, un lien entre les images et les idées qu'Apollinaire supprime ensuite pour un effet insolite.
Dans Fiançailles :
"Jadis les morts sont revenus pour m'adorer
Car ma vie avait le pouvoir de faire renaître tout l'univers".
ou dans Zone :
"Et moi en qui se mêle le sang slave et le sang latin
Je regarde ces pauvres Polonais qui rêvent aux jours lointains".
et plus loin :
"Le soleil est là avec sa tête coupée
Comme l'auront peut-être un jour quelques-uns des pauvres que j'ai rencontrés".
Et la ponctuation a été supprimée après coup dans certains poèmes.
L'ivresse du poète pourrait donc nous apparaître parfois plus cérébrale et volontaire qu'instinctive.
2° Cependant, Apollinaire a revendiqué sa ferveur dionysiaque : "Ce n'est pas la bizarrerie qui me plaît, c'est la vie", écrit-il à Henri Martineau (M. Decaudin).
D'ailleurs, le poème, qu'il psalmodie souvent en marchant, est en lui-même pour Apollinaire un alcool. Par une poésie d'impressions, de souvenirs, de rêves, il crée une surréalité. Et si le Brasier ou Fiançailles semblent comporter une certaine inflation spirituelle, ils correspondent néanmoins à une démarche du poète.
3° Mais si, d'une part, la poésie alogique s'est développée avec le symbolisme avant Apollinaire, d'autre part, des poètes ont pu être avant lui des chantres enivrés de la vie.
C'est surtout dans le premier et le dernier Poème d 'Alcools, Zone et Vendémiaire, qu'Apollinaire célèbre, enthousiaste, la vie, et la vie moderne.
Cette inspiration est d'un flux plus puissant chez un Whitman ou un Verhaeren :
"L'âpre réalité formidable et suprême
Distille une assez rouge et tonique liqueur
Pour t'en griser la tête et t'en briller le cœur".
dit ce dernier dans la Vie de la Multiple splendeur, 1906.
4° Enfin, il est tout un aspect élégiaque d'Apollinaire, peut-être le plus attachant et le plus heureux, qui n'est pas dionysiaque.
Le Pont Mirabeau, certains passages de la Chanson du mal-aimé ou de La Maison des morts :
— "Hélas, la bague était brisée") —
ne relèvent guère de l'ivresse. Au contraire, le poète lucide contemple le Temps qui, dans sa fluidité, emporte tant de choses chères, et il souffre par le souvenir.
Cependant, ce souvenir peut être une victoire sur le temps. Celui qui revient de la Maison des morts ne demande pas l'oubli à l'alcool :
"On devient si pur qu'on en arrive
Dans les glaciers de la mémoire
À se confondre avec le souvenir
On est fortifié pour la vie
Et l'on n'a plus besoin de personne".
Il y a là une pureté diamantine qui n'a rien à voir avec les excitants et l'ivresse.
Ainsi, le titre Alcools, s'il peut être justifié de plusieurs points de vue, ne rend peut-être pas compte, dans toutes ses acceptions, de tous les aspects, toutes les virtualités du livre d'Apollinaire.
Mais il correspond assez bien au poète effervescent, ami du paroxysme, pour qui la vie et la poésie furent des drogues magiques et des paradis naturels.
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