Ici le pendant de Saint-Exupéry, Pages choisies : Citadelle.
Comme annoncé précédemment, pour ne pas alourdir les "Bonnes feuilles" de Citadelle, on trouvera un certain nombre de documents issus du même Classique illustré, de la fameuse collection Vaubourdolle. À des fins pédagogiques.

 

"Ceux-là seuls ont reçu quelque récompense des gazelles qui les ont lentement apprivoisées".

Saint-Ex

 

I. Saint-Ex, Vie & Œuvre

 

Chez celui qui professait : "Écrire est une conséquence" et qui se contentait de dire, en 1923 : "J'emmagasine", la vie et l'œuvre ne peuvent se dissocier. On doit les étudier ensemble.

Antoine de Saint-Exupéry est né à Lyon, le 29 juin 1900. Ses origines, à la fois limousines et provençales, mettent en défaut la théorie de Taine : il ne fut que lui-même. Orphelin de père dès 1904, il a sa place dans tout un groupe familial — un frère, quatre sœurs — qui, pour ses petits mystères et ses mythes enfantins, trouve pendant les vacances le cadre et les greniers d'une résidence de Provence chez la grand-mère maternelle ou d'un château appartenant à une tante, près d'Ambérieu. Des études normales chez les Jésuites de Sainte-Croix-du-Mans puis, de 1914 à 1916, chez les Maristes de Fribourg (Suisse) n'enlèvent rien à l'originalité d'un enfant rêveur et quelquefois buté : très jeune, il écrit des vers et aime lire aux siens des histoires féeriques (sa mère, ses sœurs, autour de lui, sont toutes un peu artistes)  ; en même temps il aime démonter, fabriquer, inventer et écrit à sa mère, à l'âge de dix ans : "Je me suis fait un stylographe ; je vous écris avec. Il va très bien". Dès 1912, sur l'aérodrome proche du château de Saint-Maurice-de-Rémens, il a regardé les aéroplanes et, un jour, il est monté sur celui de Védrines. Pour sa famille et ses amis, il est le charmant "Tonio".

La préparation au concours de l'École navale (1917-1919) et son échec à l'entrée de l'École le montrent peu fait pour les compétitions scolaires. La vie, qui le réserve pour un autre palmarès, commence à décider pour lui. Après une année passée à l'École des Beaux-Arts, Saint-Exupéry est incorporé en 1921 au 2e régiment d'aviation de Strasbourg. C'est d'abord l'atelier de réparations où il peut satisfaire son goût de savant bricolage ("Je viens d'inventer un compte-tours"), mais bientôt aussi l'entraînement à ses frais pour l'obtention du brevet de pilote civil, les premiers vols, la joie d'être pilote militaire et élève officier à Casablanca, la première "casse » et les premières heures de coma, au Bourget, avant la fin de son service militaire. Lorsqu'il est "renvoyé dans ses foyers" ; il est vraiment aviateur mais il n'a plus d'avion.

Trois années de tâtonnements pénibles. Il est contrôleur de fabrication dans une grande tuilerie, puis représentant pour la Creuse des camions Saurer, après apprentissage ("Je pense être bientôt capable d'en démolir un"). Lorsqu'il est loin de Paris il se sent isolé, coupé de ce qu'il aime. Lorsqu'il y touche, des relations de famille, le salon de sa cousiner duchesse de Trévise, la belle camaraderie d'une époque encore facile lui permettent d'approcher le monde des lettres. Autour de lui on sait "qu'il écrit". Peu ou prou, il n'a jamais cessé de le faire depuis son adolescence. Un jeune "lecteur" aussi apte à la sympathie que lui-même, Jean Prévost, qui sera tué dans un maquis en 1944 presque à la même date que Saint-Exupéry, signale et fait accepter par la revue Le Navire d'Argent un simple récit, L'Aviateur, qui paraît le 1er avril 1926. La matière et la manière des livres à venir sont déjà trouvées. Le style s'annonce.

En octobre de la même année, il entre à la Compagnie Latécoère. Didier Daurat l'accueille à Toulouse et lui fait suivre "la filière habituelle" en commençant par les ateliers de révision. Puis, le jeune pilote de ligne a la joie d'entendre la parole laconique : "Partirez demain". Il conduit le courrier entre Toulouse et Casablanca, et, plus loin, vers Dakar, au-dessus du Sahara insoumis et cruel aux équipages tombés. Affecté à Cap Juby en 1927 comme chef d'aéroplace il est à la fois, dans sa simple baraque Adrian, un fonctionnaire de la régularité exigée par Daurat, un diplomate du désert et un camarade toujours prêt à s'envoler pour les dépannages dangereux. De toute cette expérience combinée à beaucoup de souvenirs personnels, il compose son premier roman, Courrier Sud (1928-29). Envoyé à Buenos Aires en 1929 comme directeur d'une filiale de l'Aéropostale, il vit, là encore, avant de la raconter, une aventure collective où l'avion-outil compte moins que les hommes et les éléments. Dans Vol de Nuit, qui obtiendra le Prix Fémina en 1931, les seuls problèmes du courage et de la mort, le seul débat de la responsabilité et du devoir contre "les éléments affectifs du drame" suffisent à faire de l'aviation un thème nouveau qui dépasse les simples thèmes littéraires.

Rentré en France après avoir épousé une jeune et charmante femme, Consuelo Suncin, il est désormais "Saint-Ex", c'est-à-dire un grand aviateur et un écrivain célèbre. Pendant huit années, pilote d'essai sur hydravions, attaché à Air France, chargé de missions de propagande, héros de plusieurs raids (Paris-Saïgon, liaison directe Casablanca-Tombouctou, New York-Terre de Feu), il ne cesse d'accumuler les expériences de son métier et de connaître partout dans le monde, la valeur des relations humaines. Sa qualité de "témoin supérieur" le fait envoyer par de grands journaux là où se prépare le drame de l'époque, en Russie, en Espagne où la guerre civile vient d'éclater, en Allemagne où il s'effraie des déchaînements inhumains du nazisme : les reportages qu'il en rapporte ont leur prolongement dans les derniers chapitres de Terre des Hommes (1939). En effet, si le thème qu'il a fixé dès ses premiers livres est encore repris dans celui-ci pour y trouver ses plus nobles variations, beaucoup de pages y sont déjà enrichies par les réflexions lyriques qu'il a commencé dès 1936 de confier à un "poème", Citadelle, celle de ses œuvres où, jusqu'à la fin, il a cru mettre l'essentiel de sa pensée et de son message.

Mobilisé en 1939, le capitaine de Saint-Exupéry est classé parmi les effectifs trop âgés pour piloter les avions de combat  ; il doit arracher aux bureaux une affectation à l'escadrille de grande reconnaissance 2/33, d'abord basée à Orconte. Au milieu de ses camarades qu'il juge "discourtois" d'abandonner chaque fois que le commandement veut le ramener à l'arrière, il fait son métier, simplement et dangereusement, jusqu'aux dernières missions au-dessus de la France envahie. Le 20 juin 1940, il pilote jusqu'à Alger un quadrimoteur inachevé où il a embarqué "tout le personnel d'aviation qu'il a pu réunir".

Revenu en France pour embrasser les siens après sa démobilisation, accablé par la défaite de nos armes, il ne songe qu'à fuir l'humiliation et à servir selon sa conscience : les années amères commencent pour lui. En Amérique, où il veut ignorer les factions de l'exil et prêcher l'amour indivisible de la Patrie, il écrit Pilote de Guerre qui agit profondément sur l'opinion et, pour les Français aux prises avec l'occupation allemande, la Lettre à un Otage, aussi émouvante que la prose et les dessins du Petit Prince sont poignants de mélancolie dans leur "lumière de loisirs tristes".

Dès qu'un passage lui a été accordé, en mai 1943, il a rallié l'Afrique du Nord. À quarante-trois ans, plus encore qu'en 1939, il doit lutter, en dépit de son passé, pour avoir l'autorisation de piloter en mission. Rien ne le décourage. Malgré les mises en réserve de commandement, il parvient toujours à rejoindre l'escadrille 2/33 — la sienne — qui a repris le combat. En juillet 1944, l'escadrille est stationnée à Borgo, près de Bastia. Le commandant de Saint-Exupéry a obtenu d'accomplir cinq missions. Il en "fait" huit. Avant la dernière, il a encore écrit à sa mère une des lettres où l'on trouve le plus direct commentaire de ses livres : "Ma petite maman, je voudrais tellement vous rassurer sur moi et que vous receviez ma lettre.., quand sera-t-il possible de dire qu'on les aime à ceux que l'on aime ?" Le 31 juillet, il ne rentre pas d'une reconnaissance qui l'a conduit au-dessus des paysages de son enfance et achève ainsi, selon son destin, la "profonde méditation du vol" qui donne le secret de son œuvre.

Pilote aux 6 500 heures de vol, blessé, trépané à la suite d'accidents, homme de métier qui a su prendre, sans qu'on le sache beaucoup, treize brevets d'invention concernant l'avion et la navigation aérienne, il eût pu n'être qu'un "technicien sec". Mais dès l'enfance, il s'était révélé poète, jouant avec les jolies choses du monde. Par bonheur, destiné à écrire, il a aussi choisi de parler de ce qu'il connaissait le mieux, l'outil à voler qui, grâce aux hommes qui le manient, devient instrument de connaissance en ce qui concerne les limites des belles possibilités humaines et les secrets élémentaires de la planète. C'est ainsi qu'il a été, en vérité, le premier grand poète-moraliste de l'aviation.

Les inventions humaines ont un destin littéraire tardif et inégal. Il a fallu attendre 1890 pour que le chemin de fer et ses machines inspirent une grande œuvre : La Bête humaine. À bien y réfléchir, entre La 628 E8 d'Octave Mirbeau (1907) et Les Princes du Tumulte de Pierre Fisson (1954) l'automobile n'a inspiré que des pages éparses. L'aviation à ses débuts, et jusqu'en 1914, a été réservée aux romans d'anticipation et aux chroniques sportives ou scientifiques. Son développement et son rôle dans le premier conflit mondial ont fourni ensuite matière à d'innombrables récits de guerre. Seul Joseph Kessel y a trouvé, avant Saint-Exupéry, l'inspiration d'une œuvre importante : L'Équipage (1925). À l'auteur de Courrier Sud et de Vol de Nuit est bien réservé le mérite d'avoir découvert dans l'aviation un des thèmes les plus riches et les plus nouveaux de notre temps. S'il a réussi à l'imposer à notre imagination et si la lecture de ses livres est devenue nécessaire à toute jeunesse soucieuse de quelque grandeur, c'est parce que dans un style de poète où éclate sans fin la métaphore du combat, avec l'exactitude d'un technicien et la ferveur d'un cœur fraternel, il a toujours parlé de l'homme au travail qui, même sans le secours des livres ("Je le veux humain et non livresque"), peut connaître la vraie leçon de l'humanisme — et la donner.

Couronnée par le gros volume de Citadelle où s'achèvent dans une méditation lyrique tous les élans généreux de son âme soucieuse de "dépassement" et où il convertit toujours "l'homme à sa propre grandeur", l'œuvre de Saint-Exupéry est brève : douze ou treize cents pages. Sa vie, elle aussi, a été courte. Mais toutes deux laissent une trace profonde.

 

 

II. — CITADELLE (posthume)

 

Les écrits posthumes de Saint-Exupéry sont constitués par les Carnets, recueil de notes prises de 1936 à 1944 où s'affirme l'extrême curiosité d'un esprit éveillé à tous les problèmes ; les touchantes Lettres à sa mère où beaucoup de son âme rend le son le plus pur et le plus vrai, offrant ainsi le commentaire intime d'une existence active ; les fraîches et charmantes Lettres de Jeunesse (1923-1931) qui révèlent un cœur enthousiaste et vulnérable, une mélancolie souvent ironique, un merveilleux don d'amitié et de sympathie (1). Mais la cantine qu'il laissait à la base de Borgo d'où il s'était envolé pour la dernière fois contenait aussi les 985 pages dactylographiées et divers feuillets manuscrits d'une œuvre à laquelle il tenait beaucoup : Citadelle, publiée en 1948. Dès 1936, il avait commencé ce qu'il appelait alors un "poème" pour lequel il songeait au titre : Le Seigneur berbère. En 1939, quelques chapitres étaient achevés et l'œuvre avait trouvé son titre définitif. Riche d'une tragique expérience, il la reprit à intervalles irréguliers pendant son exil en Amérique. Certaines pages ont été composées en Californie, d'autres près du Central Park à New York pendant les deux années où les déchirements de la conscience française et le souci du destin des hommes à la fin d'un conflit qui était plus qu'une guerre rendaient toujours plus graves et plus générales ses méditations. Il travailla encore à Citadelle en Afrique du Nord, en 1943, lorsqu'il fut mis en réserve de commandement. L'énorme liasse constituant le "manuscrit" de l'œuvre l'accompagnait dans ses derniers campements. À un témoin, le docteur Pélissier, il pouvait bien dire avec une étrange prescience : "Je n'aurai jamais fini, c'est mon œuvre posthume".

Voilà ce qui rend vain le débat qui s'éleva lors de la publication de Citadelle. Fallait-il publier un texte imparfait, une "gangue", comme disait Saint-Exupéry lui-même, représentée par la copie dactylographiée souvent fautive, non revue, non émondée, de ce que l'auteur avait confié à son dictaphone  ? Certains l'ont regretté. Il semble au contraire qu'il est très important de retrouver le mouvement même d'une pensée pressée de se livrer et que ce monologue toujours repris révèle par ses répétitions, ses insistances, ses solécismes de sincérité, sa monotonie passionnée, les questions qui hantaient le plus l'esprit d'un homme exemplaire.

Le tort serait cependant de vouloir trouver dans ce livre d'effusion morale une "philosophie" tout armée de principes bien définis et fortement articulée dans ses déductions. Certes, Saint-Exupéry aborde à sa façon le problème de l'Être, s'interroge sur le sens de la vie, et sur Dieu, établit une différence presque bergsonienne entre l'Intelligence et ce qu'il nomme à la fois Esprit et Âme "qui comprend ces ensembles qui sont les nœuds divins qui nouent les choses". Mais il est plus prudent, comme le veut M. Robert Kemp, de ne voir dans Citadelle qu'un répertoire de beaux thèmes unifiés par le désir d'ennoblir l'existence humaine (Citadelle, je te construirai dans le cœur de l'homme.... Qu'on tienne en permanence réveillé en l'homme ce qui est grand) et animés dans leur succession ou leur reprise obstinée par le mouvement d'une véritable "quête" (Ce qui importe, est d'aller vers et non d'être arrivé).

Il n'est plus ici question d'aviation. Le cadre est celui du désert qui, depuis le temps de Cap Juby, est pour Saint-Exupéry le lieu élu de la méditation. Le chef, maître de la Citadelle terrestre et bâtisseur de la Citadelle morale, est un tout-puissant seigneur berbère, conducteur et ami de son peuple. Tantôt il raconte son éducation sous un père juste et sage : "Mon père me disait.... Ainsi parlait mon père.... Mot, dit mon père, je suis responsable de tous les ailes de tous les hommes". Tantôt il note ses propres réflexions : "Me vint donc la notion du pillage.... Et me vint la grande vérité de la permanence.... Ainsi ai-je médité longtemps sur les remparts...". La prose poétique de Saint-Exupéry emprunte le ton et les procédés du style biblique. Citadelle est en effet une longue parabole qui s'égrène "comme un interminable chapelet d'ambre" (M. André Rousseaux). C'est un livre où il faut se laisser submerger par les litanies d'un cœur fervent.

 

 

III. — Questions

 

I. — L'échange.

— 1. Quel est le sens de cet échange ?

— 2. Relever les images qui le traduisent.

—3. Les pilotes dont parle ailleurs l'auteur connaissaient-ils déjà l'échange ? Comment la leçon devient-elle ici plus générale ?

II. — Le silence

— 1. Dégager la signification profonde de cette page.

— 2. Montrer qu'on se trouve ici devant un véritable poème et expliquer pourquoi.

III. — Le bonheur.

— 1. Trouver la formule où s'exprime le mieux le sens de la page.

— 2. Définir les deux conceptions du bonheur qui s'opposent. Celle du vieux chef n'est-elle pas au fond banale ? Comment sa leçon devient-elle grave et haute ?

IV. — Le jardinier.

— Montrer que tant par le fond que par la forme cette page finale de Citadelle illustre à la fois la pensée essentielle et l'art de Saint-Exupéry.

 

 

 

IV. Sujets de Compositions française

 

 

I. - Zola, Duhamel et Saint-Exupéry devant la machine.

2. - Saint-Exupéry ou l'humanisme par le métier. 3. - Les principes de Rivière concernant la formation de ses pilotes dans Vol de Nuit peuvent-ils s'appliquer à des "métiers" moins dangereux ? Quels sont alors les autres "peurs" à vaincre, les autres "maux" à éviter ?

4. - Lorsque M. Jules Roy, aviateur de guerre et romancier, dont l'œuvre, depuis 1945, est souvent consacrée à l'aviation (La Vallée heureuse, Le Navigateur), écrit : "Il ne s'agit pas de parler de Saint-Exupéry comme d'un héros qui nous dépasse mais comme d'un camarade que nous ne nous consolerons pas d'avoir perdu", ne montre-t-il pas qu'il a compris la vraie leçon de Saint-Exupéry ?

5. - La notion de ferveur chez Gide et chez Saint-Exupéry.

6. - M. René Lalou remarque tour à tour, à propos de Vol de Nuit,"que la meilleure définition de ce livre serait celle de documentaire lyrique" et que, "ce drame de l'espace est concentré à la manière d'une tragédie classique". Que pouvez-vous tirer de cette double constatation sur la conception du genre romanesque chez Saint-Exupéry ?

7. - Étudier la métaphore du combat et de la victoire dans l'œuvre de Saint-Exupéry.

8. - À quelle place ranger Saint-Exupéry dans l'histoire de la prose française ?

9. - D'après Renée de Saussine (Préface aux Lettres de Jeunesse, Gallimard éditeur) Saint-Exupéry hasarda un jour la boutade suivante : "Mieux vaut encore une faute de français qu'une faute de rythme". Cette phrase n'explique-t-elle pas en partie l'allure générale de son style ?

Iv. - Montherlant ? Malraux ? Saint-Exupéry ? Camus ? Sartre ? Lequel est vraiment votre homme parmi ces écrivains importants ? Pourquoi prend-on de plus en plus l'habitude de les considérer comme "classiques" ?

 

 

V. Bibliographie sommaire

 

René-Marill Albérès : Saint-Exupéry (La Nouvelle Édition).

Daniel Anet : Antoine de Saint-Exupéry : poète, romancier, moraliste (Corrêa).

Marcel Arland : De l'homme à l'œuvre (La Nouvelle N. R. F., mars-juin 1954).

Pierre Chevrier : Antoine de Saint-Exupéry (Gallimard).

Didier Daurat : Le Vent des hélices (Éditions du Seuil, 1956).

René Delange : La Vie de Saint-Exupéry suivie de Tel que je l'ai connu, par Léon Werth (Éditions du Seuil).

Hommage collectif : Confluences (n° 12-14).

Jean-Claude Ibert : Saint-Exupéry (Éditions Universitaires).

René Lalou : Histoire de la Littérature française contemporaine, t. II (Presses Universitaires de France).

Georges Pélissier : Les Cinq Visages de Saint-Exupéry (Flammarion).

Jules Roy : Passion de Saint-Exupéry (Gallimard).

Renée Zeller : La Vie secrète de Saint-Exupéry (Alsatia).

 

 

VI. In Fine : Note des Éditeurs

 

 Les premières pages de cette œuvre furent écrites en 1936. Elles commençaient ainsi : "J’étais seigneur berbère et je rentrais chez moi. Je venais d’assister à la tonte des laines des mille brebis de mon patrimoine. Elles ne portent point là-bas ces clochettes qui, du versant de leurs collines vers les étoiles, répandent leur bénédiction. Elles imitent seulement le bruit d’une eau courante, et nous qu’assiège la soif, cette musique seule nous rassure..." Le cadre de l’œuvre est demeuré le même si le ton n’a pas tout à fait la même distance.
Drieu La Rochelle et Crémieux, auxquels Saint-Exupéry lut les premières pages, se montrèrent réservés. Pour eux Saint-Exupéry était le poète de l’action, un écrivain viril dont le monde attendait de nouveaux récits d’aventures. La modestie de Saint-Exupéry le rendait susceptible aux critiques. Il revint fort déprimé de cette lecture, s’inquiétant de savoir s’il s’était égaré dans une voie qui ne lui convenait pas, lui que seule l’aventure intérieure intéressait.
Le souvenir de son existence dans le Sahara exaltait sa pensée et l’incitait à choisir le désert comme unité de lieu de sa méditation.
Si nous considérons l’œuvre de Saint-Exupéry dans son ensemble, nous sommes frappés de la persévérance du mouvement qui la conduit de la forme du roman de Courrier Sud jusqu’à la forme dépouillée de Citadelle. La préoccupation morale qui est celle de l’auteur envahit peu à peu ses écrits, chassant tous les effets littéraires. Les personnages cependant demeurent. Saint-Exupéry reconnaît la nécessité de la parabole mais — dans la mesure où ce terme reste lié au Nouveau Testament — une parabole directe, sans le double temps de l’image et de l’évocation.
Jamais désincarnée, sa conception éthique ne se cherche qu’à l’intérieur d’un "langage" déjà créé. Il ne met jamais en doute la nécessité de l’univers qui a formé tel type d’homme. L’homme responsable envers les autres en tant que membre de cet univers. Car s’il souhaite l’indépendance de l’esprit, il n’admet pas l’homme irresponsable à l’égard de sa communauté :
"... Car tu demandes à être bien planté, bien lourd de droits et de devoirs, et responsable, mais tu ne prends pas une charge d’homme dans la vie comme une charge de maçon dans un chantier, sur l’engagement d’un maître d’esclaves. Te voilà vide si tu te fais transfuge".
Cherchant à établir les, conditions d’une vie riche de ferveur, Saint-Exupéry explore les étapes essentielles qui lient l’individu à Dieu : la famille, la maison, le métier, la communauté des hommes, et leur transcendance par l’effort en une grandeur qui les dépasse. "L’homme veut donner un sens à son coup de pioche". Mais que propose-t-il à l’homme pour charger de sens son coup de pioche ? Il n’offre qu’un mouvement de transcendance de l’homme vers Dieu au mépris de la possession et de la jouissance statiques. Dès Vol de Nuit, il a formulé sa pensée : échanger son corps périssable... Il la répète dans Citadelle : "Qu’y a-t-il, savetier, qui te rende si joyeux ? Mais je n’écoutai point la réponse sachant qu’il se tromperait et me parlerait de l’argent gagné ou du repas qui l’attendait ou du repos. Ne sachant point que son bonheur était de se transfigurer en babouches d’or". Cette image de l’échange revient constamment : "Ainsi ont-ils travaillé toute leur vie pour un enrichissement sans usage, tout entiers échangés contre l’incorruptible broderie..." 
Par cette seule conception, Saint-Exupéry désavoue tout système qui aurait le bien-être matériel comme seule fin.
Son humanisme avait permis aux hommes les plus opposés dans l’ordre politique et social de se réclamer de lui, dans leurs polémiques, ou de le citer à l’appui de leurs thèses.
Désormais, de telles approximations de la pensée ne seront plus possibles. Dans Citadelle, Saint-Exupéry reprend inlassablement ses thèmes, comme s’il craignait qu’un malentendu pût exister dans l’interprétation de ses croyances. Pour démontrer son enseignement, il le "recoupe" avec autant d’exemples qu’il en peut trouver. Si bien que, si l’on veut user d’une citation, on pourra, bien sûr, la sortir de son contexte et la brandir telle une épigraphe, mais Saint-Exupéry n’ayant laissé dans le vague aucune de ses convictions, ses citations ne pourront plus lui être empruntées pour appuyer quelque postulat politique ou moral, avec la même facilité.
L’œuvre posthume laissée par Saint-Exupéry est demeurée dans l’état qu’il appelait la "gangue". À ceux qui l’interrogeaient sur la date de parution de cette œuvre, il répondait en riant : "Je n’aurai jamais fini... C’est mon œuvre posthume !"
Lors de son départ pour les États-Unis, en décembre 1940, Saint-Exupéry emportait des pages dactylographiées, d’autres manuscrites, représentant environ une quinzaine de chapitres de l’œuvre actuelle. Certains de ces chapitres corrigés avaient une forme presque définitive, notamment ceux sur "le Palais de mon Père", "la Suppliciée", "les Femmes", mais ils n’avaient pas la force didactique de ceux qui allaient suivie. Ils avaient été conçus à une époque de facilité, dans laquelle le désordre spirituel, moins apparent, ne lui faisait pas aussi violemment sentir la nécessité d’exprimer ses convictions morales.
La guerre, la défaite qu’il a vécue, cette division de ses compatriotes et les événements dont il est témoin aux États-Unis modifient le cours de ses réflexions et orientent son éthique vers une construction sociale.
Au début de 1941, Saint-Exupéry quitte New York pour la Californie afin de s’y faire soigner. Durant sa convalescence il prend des notes et travaille à la structure de Citadelle.
De retour à New York, il écrit la première partie de Pilote de Guerre, le récit de ses souvenirs d’une mission sur Arras, puis il s’arrête.
Dans une époque où l’esprit partisan accroît la confusion des idées, où la plupart réclament des slogans, des cris de guerre, Saint-Exupéry veut transmettre claires et intelligibles les convictions qui commandent ses actes et sa pensée.
Le "credo" qui compose la fin de Pilote de Guerre marque le passage de son style antérieur à celui qui lui est désormais le plus naturel, celui de l’œuvre posthume.
L’incompréhension qu’il rencontre auprès de certains Français, les calomnies dont il est l’objet font de ces années d’exil les plus cruelles de son existence.
Sans amertume ni colère, Saint-Exupéry transpose sa propre position : "Ce chanteur accusé de chanter faux car il chantait de façon pathétique dans l’empire délabré et ainsi célébrait un Dieu mort..." Il ne dira jamais rien contre ses ennemis mais il parlera des réfugiés berbères : "Ils se surveillaient les uns les autres comme des chiens qui tournent autour de l’auge" et de lui-même : "Me situant à l’extérieur des faux litiges dans mon irréparable exil, n’étant ni pour les uns ni pour les autres. Ni pour les seconds contre les premiers, dominant les clans, les partis, les factions, luttant pour l’arbre seul contre les éléments de l’arbre et pour les éléments de l’arbre, au nom de l’arbre qui protestera contre moi ?"
Ainsi, bien que Citadelle n’atteigne pas le lecteur par ce ton confidentiel du Petit Prince qui révèle la délicatesse d’âme de Saint- Exupéry, cette œuvre n’est pas, en dépit de sa forme, plus distante de l’écrivain, et quiconque eût suivi de près l’existence de Saint-Exupéry retrouverait à travers ces pages les événements, les heurts et les constantes de sa vie.
L’unité de Citadelle est créée par la voix du personnage central qui s’y exprime. Au cours de ses premiers chants, jeune encore, ce chef s’instruit aux côtés de son père, maître de l’empire, du maniement des hommes. Humble, il écoute et se laisse éclairer par celui qui va lui léguer le pouvoir. Maître suprême à son tour, il observe ce qui rend son peuple fervent ou désabusé, ce qui fortifie ou décompose son empire.
Le ton plus que l’enchaînement des faits maintient la continuité de l’œuvre. Certains reprocheront précisément à ce texte sa forme qui peut être qualifiée de biblique. Nous ne croyons pas qu’il faille pour autant en déduire quelque influence d’écrits orientalistes subie par Saint-Exupéry. C’est un mouvement naturel de son cœur qui l’inclinait vers ce style. Dans les moments d’exaltation, il avait tendance à s’exprimer sous forme de récitatif lyrique et, lorsqu’il expliquait une de ses conceptions favorites (le maintien de la qualité, par exemple), il se plaçait à l’égard de son sujet à la distance du chef de Citadelle considérant son peuple.
Cette œuvre qui constitue la "somme" de Saint-Exupéry et qui rassemble ses méditations au cours de plusieurs années, nous fut laissée par lui sous forme de brouillons incomplets et pour la plupart illisibles, et de neuf cent quatre-vingt-cinq pages dactylographiées.
Saint-Exupéry travaillait fort avant dans la nuit puis, avant de se coucher, dictait dans son dictaphone le travail de la soirée. La dactylo venait prendre au matin les rouleaux et transcrivait au plus juste ce qu’elle entendait. Mais de ces neuf cent quatre-vingt-cinq pages, Saint-Exupéry ne relut que quelques-unes. Il considérait avoir encore beaucoup à dire avant de commencer à couper, à corriger. Le texte n’est pas condensé et comporte en outre de nombreuses fautes faites phonétiquement : homonymes, erreurs de liaisons, etc. Le lecteur trouvera donc au cours de sa lecture bien des phrases d’un sens obscur ainsi que des chapitres qui ne sont que des versions différentes d’un même thème. Nous n’avons pas considéré possible de nous substituer à Saint-Exupéry pour effectuer le choix des chapitres ou corriger le sens et la rédaction de certaines phrases.
Saint-Exupéry avait rejoint l’Afrique du Nord en mars 1943. Il fut mis en réserve de commandement en août de la même année. Aussitôt, il se débattit pour reprendre du service, mais ce ne fut qu’en février 1944 que l’occasion lui en fut donnée : ayant appris la présence du général Eaker à Naples (le général américain Eaker commandait les forces aériennes du théâtre d’opérations méditerranéen dont dépendait le groupe 2/33), Saint-Exupéry voulut à toute force le rencontrer.
Grâce à la complaisance d’un ami, il décolla de Maison-Blanche et se rendit à Naples. Il allait jouer sa dernière chance : tout plutôt que de retourner à Alger.
À Naples, devant le P. C. du général, il attendit une audience avec la patience et la ténacité dont lui seul était capable quand il désirait fortement. Le commandant en chef accueillit avec gaieté ce grand diable chauve, aux tempes grisonnantes, qui le suppliait comme un enfant de le laisser voler.
Ainsi, par la voie américaine, obtint-il de retourner au 2/33. Le général Eaker lui avait autorisé cinq missions. À la fin de juillet, il en avait accompli huit et ne cessait de se proposer comme volontaire, inquiétant ses camarades. Afin de le protéger, son chef d’escadrille avait comploté avec d’autres officiers de mettre Saint-Ex dans le secret du débarquement Sud afin de l’empêcher de voler. L’initiation était prévue pour le 31 juillet au soir. Mais le 31 au matin, Saint-Exupéry décollait pour une mission de reconnaissance sur la région de Grenoble et d’Annecy, proche de celle où il avait passé son enfance. Il avait tant insisté pour qu’on lui accordât cette mission...
Il partit en toute sérénité, son outil bien en main et par un temps magnifique. Aucun message n’ayant été capté, il est permis de croire que sa chute fut rapide et consécutive à une attaque de chasse allemande. Mais il était prêt et entièrement calme :
"Daigne faire l’unité pour ta gloire, en m’endormant aux creux de ces sables déserts où j’ai bien travaillé".

 

© Raoul Audibert (1905-1982), agrégé des Lettres 1932, Saint-Exupéry, Pages choisies – Classiques illustrés Vaubourdolle, Hachette, 1956. Et Citadelle, éd. 1948, pp. 7-11.

 


 

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(Écrit le 23 janvier 1924 par Pierre Mille - Mis en ligne le 1 octobre 2022 - 2002 hits)
André Gide et la confiance en l'Homme
(Écrit le 1 mars 1951 par R. Lalou - Mis en ligne le 1 mars 2026 - 204 hits)
L'oeuvre d'art, "un coin de nature...", comme l'affirmait Émile Zola ?
(Écrit le 23 novembre 1971 par P. Cuénat - Mis en ligne le 1 mai 2017 - 15834 hits)
Brèves remarques sur la culture pour nourrir une dissertation philosophique
(Écrit le 23 mai 1971 par Denys d'Arès - Mis en ligne le 1 novembre 2022 - 1966 hits)
Deux commentaires composés : Zénobie... Irène... ("Caractères", de La Bruyère)
(Écrit le 15 octobre 1970 par G. Meyer - Mis en ligne le 15 juin 2018 - 24543 hits)
Le travail intellectuel - Une formidable expérience, celle de Pierre Villey, aveugle.
(Écrit le 23 janvier 1914 par Pierre Villey - Mis en ligne le 30 juin 2019 - 5370 hits)
Bérénice, tragédie "sublime" : un des plus beaux chefs-d'œuvre de la littérature française
(Écrit le 23 septembre 1958 par Nicolas Wagner - Mis en ligne le 1 avril 2021 - 6203 hits)