Le chahut imbécile, mode d’expression privilégié des députés LFI (la honte de la République, pensent certains), est venu au début de ce mois sérieusement perturber la déclaration de politique générale (certes soporifique, mais c'est un tout autre problème : il n'appelait nullement la "bordélisation") devant le Parlement, du nouveau Premier ministre Michel Barnier.
À suivre sur les étranges lucarnes le lamentable spectacle de ces vociférateurs patentés (par pudeur, je ferai semblant de croire que seuls les braillards masculins de ce triste groupe étaient déchaînés), il m'est venu le souvenir lointain (il y a près de trente ans !) d'énergumènes de la même veine généalogique (des mômeries antichrétiennes aux glorifications islamo-gauchistes) ayant tenté d'ameuter le bon peuple contre la venue du Pape Jean-Paul II en France.
Un authentique homme de gauche, récemment disparu (et combien sa parole nous manque) avait écrit à ce sujet un article bien senti, publié dans un journal dit de gauche (essentiellement fréquenté par des bobos qui le lisent à l'envers, c'est-à-dire en commençant par les pages immobilières présentant les propriétés à deux millions d'euros).
Or j'ai de bonnes archives, et mutatis mutandis, cet article n'ayant guère pris de rides, il méritait, non seulement d'être tiré de l'oubli, mais encore d'être médité.

 

"Une certaine bassesse d'âme — manifeste dans les mômeries anti-religieuses qui ont accompagné la visite de Jean-Paul II — est d'abord le signe d'une capitulation intellectuelle"

J. Julliard

 

 

Tout était prêt, pourtant, en vue d'une grand happening à la française : à ma droite le pape, avec son cortège de fanatisme et d'idées réactionnaires ; à ma gauche, les laïques, porteurs de tolérance et d'ouverture. Depuis des mois, publicistes et journalistes avaient fait monter la tension : Clovis, l'argent du voyage, la laïcité, le préservatif...

Seulement voilà, Jean-Paul II a refusé de jouer le jeu, et tout s'est écroulé. Il est venu avec des paroles de paix et de dialogue entre les religions ; il s'est affirmé respectueux de la laïcité, exaltant les valeurs de liberté, d'égalité, de fraternité. Il a fait de Clovis un baptisé comme les autres. Il a réclamé pour chacun le droit au travail, au logement, à la santé, et pour l'étranger un accueil fraternel. Seuls s'en étonneront ceux qui refusent obstinément de lire ses textes, et de prendre la mesure de son action. Depuis le succès de son combat antitotalitaire, il n'a cessé de dénoncer l'égoïsme et l'inhumanité du capitalisme triomphant. Déception d'une partie de la presse : France 2 n'a pas craint de réduire le rassemblement de Reims (200 000 personnes) à un affrontement entre une poignée d'intégristes et Mgr Gaillot... Personne n'a été dupe de ces montages médiatiques : ni calotins, ni gaillotins, les Français.
Pendant ce temps, la laïcité, qui est notre bien commun, a pris durant le week-end d'étranges couleurs. De maigres défilés, qualifiés de "bon enfant", où l'on voyait le mot "haine" inscrit au-dessus de l'effigie du pape ; des slogans d'aussi bon goût que "l'appendicite vaincra" et encore "Ah ! si Marie avait connu l'avortement !". Tout cela n'est pas seulement débile, mais honteux, et l'on se demande ce que SOS-Racisme, par exemple, venait faire dans ces mômeries anti-religieuses. Certes, tout n'a pas été inutile dans les critiques formulées avant la visite du pape. Certaines d'entre elles, les plus positives, ont été intégrées au discours de Jean-Paul II et ont contribué au succès de son voyage. C'est un prêtre qui me l'écrit : le départ du pape pour raisons de santé, après un tel succès, ne manquerait pas de grandeur. Pour le reste, prenons garde : quand l'intolérance change de camp, la gauche doit s'interroger sur elle-même.

 

 

Car il ne s'agit pas seulement d'intolérance, mais de vision du monde. Une certaine bassesse d'âme est d'abord le signe d'une capitulation intellectuelle. Elle n'affecte pas toute la gauche, et je me plais à souligner que ni les communistes, ni Jospin ne se sont associés à ces mascarades. Reste pourtant le constat : quand l'idéal socialiste recule, quand l'idéologie individualiste et mercantile, c'est-à-dire l'idéologie dominante, imprègne les idées et les comportements d'une partie des "élites" de gauche, il est navrant mais hélas logique de voir ces dernières s'en prendre, non au cléricalisme, mais à l'esprit du christianisme lui-même [Lire l'essai vif et pénétrant de Gérard Leclerc : "Pourquoi veut-on tuer l’Église ?", chez Fayard], Bernard-Henri Lévy, dans son bloc-notes du "Point" de la semaine dernière, a parfaitement traduit cela : "Qu'il y ait un lieu [...] où continue d'être dit que la condition humaine ne peut pas faire l'impasse sur la question du mal, du péché, de l'interdit, qu'il s'y trouve une poignée d'hommes et parmi eux un pape pour rappeler que l'espèce ne fera jamais complétement l'économie de sa part noire ou maudite est peut-être difficile à entendre, ce n'est pas moins une bonne nouvelle, parce que c'est un gage de civilisation et un rempart contre la barbarie". Voilà, en pleine montée du lepénisme, la question religieuse replacée à son véritable niveau.

 

 

Au fait, je ne suis pas surpris que Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut aient pris courageusement la défense du pape. Le combat que nous avons mené ensemble pour la défense de Rushdie et pour celle de la Bosnie était d'abord un combat contre l'intolérance.

 

 

Comme si l'expérience de la loi Gayssot n'avait pas suffi, qui a permis aux négateurs des chambres à gaz de se parer des palmes du martyre, on s'apprête à récidiver avec cette loi Toubon contre le racisme, qui punit au-delà de la haine raciale toute atteinte à la dignité, à l'honneur ou à la considération d'un groupe ethnique, national, racial, ou religieux. Demain, "A bas la calotte !" sera un cri séditieux et le défilé anti-clérical de dimanche fût tombé sous le coup de la loi. Comme si l’État, après s'être substitué à l'historien, entreprenait de dicter la vérité officielle au philosophe et au biologiste. Quel cadeau à faire aux menteurs que cette interdiction officielle du mensonge ! La loi Toubon pourrait bien être le pavé de l'ours au jardin des droits de l'homme. Je me demande avec effroi si certain anti-racistes, sous prétexte de remettre la raison sur ses pieds, ne sont pas tombés sur la tête.

 

© Jacques Julliard (1933-2023), normalien agrégé d'histoire 1958, in Le Nouvel Observateur, 26 septembre-2 octobre 1996, p. 49

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

La veuve de J. Julliard, née Simone Agié, n'a pas tardé à rejoindre son époux, le 5 mars 2024, à l'âge de 93 ans.

 

 

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